25
Tibet oriental…
Après avoir quitté Bomi, on dut très vite abandonner les voitures, incapables de s’aventurer dans cette vallée glaciale faite de rocaille et d’étendues d’herbes rases où s’étalaient parfois des champs de fleurs aux couleurs vives. Devant Kevin et Alexandra, l’Himalaya se dressait comme une muraille infranchissable dont les sommets disparaissaient sous des manteaux de brume étincelant au soleil. Leki leur montra, entre deux massifs, une petite trouée.
– Là-haut, col de Gabalung, dit-il dans un anglais approximatif. Malgré sa réticence, Li-Hou avait été bien obligée de suivre. Le soir, on bivouaqua à plus de trois mille mètres. Les Tibétains, visiblement heureux de participer à l’expédition, firent brûler des branches de genévriers, rite indispensable afin de se concilier les bonnes grâces des esprits. Ils affirmaient que, dans le cas contraire, les divinités des montagnes les mèneraient sans qu’ils s’en doutassent vers les portes de l’enfer.
Tandis que les porteurs préparaient le thé et la tsumpa, la bouillie d’orge au beurre de yack, Li-Hou, de mauvaise humeur et épuisée, déclara :
– Je suis sûre que vous êtes des espions ! Vous travaillez pour le compte de l’Inde ou des Américains.
Alexandra prit la jeune femme par l’épaule.
– Non, Li-Hou. Nous sommes seulement des pèlerins.
– Il s’agit d’une expédition sacrée, renchérit M. Tcheng.
– Vous vous moquez de moi !
– Les deux Occidentaux sont des magiciens. Ils doivent impérativement se rendre au temple de Rinchenpung.
– Ce monastère est interdit. La garnison de Medog ne vous laissera pas passer.
– Je sais que les militaires qui gardent les frontières ont tendance à faire du zèle. Mais je possède toutes les autorisations nécessaires. Et je compte sur vous pour nous aider à les convaincre.
– Certainement pas ! Je ne crois pas aux magiciens. Tcheng Lin Piao se tourna vers Kevin.
– Je pense, Monsieur Kramer, qu’il serait bon que vous fassiez une démonstration de vos talents à notre jeune amie.
Kevin se concentra sur une pierre située près du feu de camp. Il lui fallut moins de cinq secondes pour la saisir mentalement. Pétrifiée, Li-Hou vit la pierre vibrer, puis se soulever délicatement du sol pour venir flotter au-dessus du feu de camp. La jeune femme ne pouvait détacher ses yeux de l’étrange phénomène. Puis elle regarda Kevin, accroupi, les mains jointes et les yeux fermés. Lentement, la pierre vint se poser aux pieds de Li-Hou, qui recula craintivement.
Lorsque Kevin rouvrit les yeux, la pierre ne bougea plus. Li-Hou la toucha du bout des doigts, comme si elle craignait de se brûler. Puis elle adressa un sourire forcé à l’Américain. Les porteurs tibétains se mirent à commenter l’incident avec enthousiasme, ravis de l’embarras de la Chinoise.
Plus tard dans la nuit, Kevin et Alexandra se retrouvèrent seuls sous leur tente.
– C’est curieux, déclara-t-il, il me semble que je maîtrise mieux la lévitation à présent. Je n’ai pourtant eu guère de temps pour m’entraîner.
– Cela tient peut-être à notre condition physique.
Soudain, le regard que Kevin posait sur sa compagne se teinta d’étonnement.
– Qu’y a-t-il ? s’inquiéta aussitôt Alexandra.
Il pointa un doigt hésitant sur elle avant de répondre.
– C’est bizarre, dit-il enfin. Pendant une fraction de seconde je t’ai vue habillée d’une autre manière.
– Tu es sans doute fatigué !
– Oui, il vaut mieux dormir.
Au-dehors, le vent qui balayait la vallée apportait les appels des panthères des neiges.
Le lendemain, le groupe se mit en marche dès l’aube. Leki expliqua :
– Il y a des risques d’avalanches. Plus vite nous aurons passé le col de Gabalung, mieux cela vaudra.
En effet, dès que le soleil fut assez haut, la neige se fit poudreuse et, par endroits, les voyageurs s’y enfonçaient jusqu’à la taille. Inquiet, Leki surveillait sans cesse les sommets des énormes masses rocheuses enserrant la vallée. Bientôt, un brouillard épais noya la vue. Par moments, des craquements bizarres retentissaient, suivis de grondements sourds. Tcheng Lin Piao, essoufflé, harcelait Alexandra et Kevin afin qu’ils accélérassent la marche. D’après le sherpa, on n’était plus très loin du col. Derrière eux, Li-Hou, qui n’avait bénéficié d’aucun entraînement, souffrait le martyre. Au bord de l’évanouissement en raison de l’altitude et du manque d’oxygène, elle marchait comme un automate, titubant presque. Elle ne sentait plus ses membres engourdis par le froid. En revanche, Kevin et Alexandra trouvaient en eux-mêmes des ressources insoupçonnées. L’entraînement du Chinois s’était révélé efficace. Autour d’eux, les porteurs les encourageaient. Alexandra se demandait comment ils arrivaient à grimper aussi vite avec les paniers de corde tressée chargés à ras bord, et retenus à la tête par une courroie.
Peu à peu, la brume glaciale s’intensifia à tel point que l’on n’y voyait pas à plus de quelques pas. Et pourtant, Leki semblait retrouver son chemin au cœur de ce néant angoissant, où chacun n’apercevait plus les autres que sous forme de silhouettes fantomatiques, où seul le crissement des raquettes rythmait la progression. Pour Li-Hou, chaque pas était une torture. Insidieusement, la panique s’empara d’elle. Elle se voyait déjà mourant de froid, le corps gelé, aspirant désespérément un air glacé qui lui brûlait les poumons. Sa respiration s’emballa. Elle poussa un cri de détresse :
– Au secours ! Je n’y arriverai pas. Kevin et Alexandra revinrent vers elle.
– Calmez-vous ! dit l’Américain. Reprenez votre souffle. Lentement.
Les yeux emplis de terreur, elle s’agrippa à lui avec l’énergie du désespoir. Peu à peu, sa respiration reprit un rythme normal. Alexandra l’encouragea :
– Le col n’est plus très loin. Vous pouvez y arriver. Elle lui prit le bras et entreprit de l’aider. Tcheng Lin Piao fut aussitôt près d’eux.
– Vous devez continuer, Mademoiselle Li-Hou.
– Je n’en peux plus !
– Vous mettez tout le monde en danger. Je vous ordonne de marcher.
– Cela suffit ! rétorqua Kevin. Vous ne voyez pas qu’elle est épuisée ?
– Je le vois. Mais si elle reste là, elle sera emportée par l’avalanche. Et vous avec.
Comme pour lui donner raison, un vacarme épouvantable se fit entendre, rendu encore plus impressionnant par le brouillard.
– Les dieux de Pemako se fâchent, souffla le Chinois. Il est peut-être déjà trop tard.
Pour la première fois, Kevin nota dans son regard quelque chose qui ressemblait à de la peur. Il eut l’impression que le sol se mettait à vibrer. Pourtant, rien ne se passa. Des bourrasques malmenaient la lourde couche de brouillard. Kevin et Alexandra saisirent la jeune Chinoise chacun par un bras et l’entraînèrent vers le haut de la vallée. Vite, aussi vite que le permettaient les raquettes.
On n’y voyait plus rien. Les sommets, la vallée en contrebas avaient disparu. On ne savait même plus dans quelle direction avancer. Leki avait ordonné à la colonne de se resserrer. On ne pouvait que suivre le marcheur précédent. Kevin se demanda comment le sherpa faisait pour se retrouver dans cet enfer où n’existait plus aucun repère.
Portant à demi la Chinoise, Alexandra avait la sensation que son cœur allait éclater. L’air gelé pénétrait ses poumons, lui bloquait presque la respiration. Mais toujours elle trouvait au fond d’elle-même des ressources insoupçonnées pour continuer. La mort blanche les talonnait. Le moindre arrêt signifierait être emporté par l’avalanche qui allait balayer la vallée d’un instant à l’autre. La peur l’aiguillonnait. Car ici, dans cette montagne effrayante, il ne fallait compter sur aucun secours.
Tout à coup, elle eut l’impression de voir double. Peut-être était-ce dû à la fatigue extrême qui lui broyait les membres. Mais, par moments, des visions étranges se superposaient aux brumes tourmentées qui dansaient devant ses yeux. Elle entrevit un visage inconnu qui lui souriait. Un sourire qui ressemblait à une grimace. Cela ne dura que quelques secondes, pourtant, ce visage lui parut vaguement familier. Un nom surgit dans son esprit enfiévré : Kashta. Puis tout s’estompa. Un peu plus loin, il lui sembla voir apparaître des silhouettes sombres. Elle pensa un moment qu’ils avaient rejoint une autre colonne, mais les inconnus brandissaient des lances. Elle les voyait gesticuler, pousser des hurlements, pourtant elle n’entendait rien. Effrayée, elle se tourna vers Kevin, dont le visage reflétait la stupéfaction. Elle comprit qu’il apercevait, lui aussi, la troupe hostile. Pourtant, autour d’eux, les porteurs continuaient leur ascension effrénée en direction du col. Li-Hou, les traits déformés par la souffrance, les yeux rivés au sol, ne distinguait apparemment rien. Lorsque Alexandra regarda de nouveau vers la horde, celle-ci avait disparu.
– Tu les as vus ? souffla Kevin, hors d’haleine.
– Oui ! On aurait dit des guerriers d’un autre âge.
– C’est peut-être une hallucination due au manque d’oxygène.
Alexandra n’osa formuler l’autre hypothèse qui la taraudait. Peut-être s’agissait-il des prémices d’un nouveau retour dans le temps. Mais il ne fallait pas qu’il se manifeste maintenant.
Ils reprirent leur progression, les pieds alourdis par la neige collée aux raquettes. Alexandra aurait bien voulu que les porteurs prissent le relais et se chargeassent de Li-Hou. Mais elle comprit qu’ils n’allaient pas risquer leur vie pour sauver une Chinoise. Tcheng Lin Piao lui-même ne faisait preuve d’aucune indulgence envers la malheureuse. Une colère sourde s’empara d’elle, qui lui donna la force de poursuivre son effort. Le tout était d’entretenir un rythme régulier. Un pas après l’autre. Parfois, ils s’enfonçaient dans des nappes de poudreuse qui entravaient plus encore leur progression.
Peu à peu pourtant, une étrange luminescence apparut au cœur des brumes. La colonne marchait vers cette lumière irréelle qui emplissait tout l’espace au-dessus d’elle. La lueur diffuse se fit presque aveuglante. Au-delà du brouillard, les craquements n’avaient pas cessé, talonnant les voyageurs. Soudain, ils s’amplifièrent. Autour d’Alexandra, tout près ou très loin, le monde semblait se décomposer dans un grondement assourdissant. Elle entendit vaguement Tcheng Lin Piao hurler :
– Plus vite ! L’avalanche va nous rattraper.
Enfin les nuages se dissipèrent, et ils émergèrent dans un soleil éblouissant, les montagnes grandioses ciselaient leurs sommets sur un ciel bleu intense. Mais il était hors de question de s’arrêter pour admirer le panorama. Alexandra et Kevin continuaient de soutenir Li-Hou à demi évanouie. Loin devant eux, la colonne des porteurs tibétains s’étirait en direction du sommet du col.
Soudain, sur la gauche, un craquement épouvantable retentit, suivi d’un grondement énorme, la voix de la montagne elle-même. Avec horreur, les deux Occidentaux virent un pan gigantesque de la falaise se détacher et rouler vers eux dans un fracas d’enfer. Kevin songea que tout cela était trop stupide. Ils allaient mourir sans comprendre, sans être allés au bout de leur quête. Puisant au fond d’eux-mêmes une dernière réserve d’énergie, ils tentèrent d’accélérer encore le pas. Le sommet n’était plus très loin. Au loin, les porteurs les encourageaient. Ils étaient, eux, déjà hors d’atteinte. Le cœur battant à tout rompre, Kevin et Alexandra agrippèrent encore plus fermement leur protégée et forcèrent l’allure, autant qu’ils le purent. Tcheng Lin Piao vint leur prêter secours. Quelques secondes plus tard, une vague blanche roulait dans leur direction à la vitesse d’un cheval au galop. Ils avaient l’impression d’être rivés au sol, piégés par la neige lourde et glaciale. La vague les submergea, les emporta avec une violence inouïe. Instinctivement, ils prirent une profonde inspiration. Par bonheur, ils étaient déjà haut. La plus grosse partie de l’avalanche se dirigea vers le bas de la vallée. Après quelques instants d’étourdissement, Kevin et Alexandra se relevèrent, étonnés et essoufflés. Malgré la violence du choc, ils n’avaient pas lâché Li-Hou. Mais celle-ci avait perdu connaissance.
Le soir, au bivouac, les porteurs allumèrent un feu de joie en leur honneur. Même si la vie de la jeune Chinoise n’avait pas une grande importance à leurs yeux, ils saluaient leur exploit. Li-Hou avait récupéré ses esprits. Effrayée, elle ne savait pas si elle devait remercier ses sauveteurs ou éclater de colère contre Tcheng Lin Piao qui l’avait entraînée malgré elle dans cette aventure insensée.
Il leur fallut plus d’une journée pour redescendre au-dessous de la limite des neiges. Sur la roche brune s’agrippaient des pins sombres. Le soleil triomphal du col avait cédé la place à une couverture épaisse de nuages. Des pluies diluviennes trempaient les voyageurs. Mouches et moustiques les harcelaient. La première nuit, ils trouvèrent refuge dans une grotte qui devait parfois servir de repaire à des panthères. Des ossements jonchaient le sol.
À mesure que l’on descendait, le paysage se modifiait. La végétation montagnarde fut peu à peu remplacée par une jungle de bambous et de rhododendrons, puis de bananiers sauvages. Après le blanc éblouissant des sommets, le monde était devenu vert. Les brumes denses et rampantes pénétraient les vêtements. Des fougères arborescentes noyaient la vue à peu de distance. Sur les troncs pourris resplendissaient de superbes orchidées aux couleurs éclatantes. Par endroits, des cascades dégringolaient des hauteurs, masquant le sous-bois derrière un nuage irisé. Des torrents bouillonnants dévalaient les pentes escarpées, emportant des objets indéfinissables, des cadavres d’animaux, parfois des troncs d’arbre arrachés par une tempête, plus haut dans la montagne.
La seconde nuit, il s’avéra impossible d’allumer le moindre feu en raison de l’humidité. Le bois imbibé d’eau refusait de s’embraser. Malgré la moiteur qui baignait la jungle, il n’était guère prudent d’ôter ses vêtements, à cause des insectes agressifs. Les Tibétains proposèrent aux Occidentaux de s’enduire le visage et les mains de graisse de yack. L’odeur les fit hésiter, mais les boursouflures et les douleurs dues aux piqûres étaient telles qu’ils finirent par accepter.
Depuis qu’ils lui avaient sauvé la vie, Li-Hou restait près de Kevin et d’Alexandra. Elle avait conscience d’être plus ou moins otage de Tcheng Lin Piao, qui lui avait quasiment imposé de les suivre au cœur de cet enfer. Un malaise sourd la hantait. Bien qu’elle eût été élevée dans le respect des institutions chinoises, qui laissaient peu de place aux traditions décadentes et à la superstition, les récits entendus sur le compte du temple interdit l’angoissaient. Ainsi, quelques années auparavant, un Japonais avait voulu tenter de descendre le Tsangpo. On ne l’avait jamais revu. Plusieurs Occidentaux avaient, eux aussi, disparu dans l’épaisseur de la vallée profonde.
L’Américain intriguait Li-Hou. Était-il vraiment un mage, comme l’avait affirmé Tcheng Lin Piao ? Elle avait toujours tenu les croyances des Tibétains pour de stupides superstitions, comme d’ailleurs toutes les religions, qui ne servaient qu’à abrutir les peuples. Ainsi parlaient ses maîtres. Mais le pouvoir étrange de cet homme avait ébranlé ses convictions. Elle n’avait pu déceler aucune supercherie dans ses manipulations mystérieuses. Parfois, le soir, il se concentrait et faisait voler des pierres, des morceaux de bois. Sa compagne, la Française, ne semblait pas capable d’en faire autant. Ils lui avaient sauvé la vie, et une sympathie spontanée l’attirait vers eux, mais peut-être représentaient-ils un danger pour la Chine.
Le voyage infernal se poursuivait. Ils ne savaient plus depuis combien de temps ils marchaient ainsi. Leurs pieds s’enfonçaient dans la boue. Par endroits, il fallait franchir des rapides à l’aide de filins tendus d’une rive à l’autre.
À plusieurs reprises, de nouvelles visions assaillirent Kevin et Alexandra. Parfois, il leur semblait voir une longue colonne de porteurs vêtus de pagnes. Les noms surgis dans leur esprit, Kashta et Mina, revenaient régulièrement les hanter.
– Je suis sûre qu’il s’agit de réminiscences de vies antérieures, déclara Alexandra.
Kevin convint qu’elle avait sans doute raison. En revanche, ils étaient parfaitement incapables de situer l’époque. Les images étaient trop fugitives.
Et toujours ils continuaient leur descente vers les profondeurs de la vallée. Parfois, la pente était si raide qu’ils avaient l’impression de s’enfoncer dans les entrailles du monde. Les montagnes les écrasaient de leur masse entr’aperçue au travers d’une trouée végétale. La plupart du temps, ils ne distinguaient même pas le ciel, dissimulé par les frondaisons et la brume omniprésente.
Cette descente vertigineuse les laissait le soir épuisés, éreintés, hors d’haleine. Peu à peu, il leur semblait se défaire d’une carapace trop lourde, inutile. Le corps trempé, le souffle court, ils avaient perdu tout repère. Par moments, ils ne savaient même plus pourquoi ils étaient là, pourquoi ils suivaient ces porteurs dont ils ne parlaient pas la langue, ce Chinois mystérieux qui semblait prendre un malin plaisir à se mesurer à l’hostilité de la nature.
Par endroits, le sol devenait spongieux, et l’on avait l’impression de marcher sur un tapis. Cependant, il fallait se montrer prudent, car, par deux fois, Li-Hou s’enfonça jusqu’à la taille dans ce sol étrangement mou. Leki expliqua :
– Les mousses sont parfois si épaisses que l’on peut y disparaître. Il tendit lui-même la main à la jeune femme et la tira d’un geste brusque. Puis il se détourna d’elle tandis qu’elle reprenait ses esprits. Malgré les épreuves traversées en commun, ils ne parvenaient pas à faire abstraction du fait qu’elle appartenait au peuple oppresseur. Alexandra allait intervenir pour défendre Li-Hou, et demander au sherpa de se montrer plus humain, mais Kevin la retint. À part, il lui dit :
– Les Chinois ont condamné le Tibet à disparaître. N’oublie pas que pour Leki, Li-Hou représente le gouvernement chinois.
– Elle nous sert de guide. Elle n’est pas responsable.
– À ses yeux, si.
La sourde hostilité manifestée par les porteurs envers la jeune femme faisait parfois craindre le pire. Pendant plusieurs jours, on suivit des pistes étroites qui longeaient des précipices vertigineux. Il fallait assurer chaque pas afin de ne pas tomber. Aucun des Tibétains ne voulait apporter son aide à la Chinoise. Seuls Kevin et Alexandra lui parlaient, la rassuraient. À plusieurs reprises, il durent se laisser glisser en s’agrippant aux lianes visqueuses. Dans la pénombre glauque qui baignait la jungle, on n’était jamais sûr de ne pas tomber sur un serpent. Il en existait de toutes sortes, dont certains étaient extrêmement dangereux.
Alexandra et Kevin n’auraient su dire depuis combien de temps ils avaient quitté Bomi. Il leur semblait qu’ils avaient oublié le monde, leur ancienne existence, et qu’ils marchaient ainsi, dans l’humidité, la boue et les brumes depuis l’aube des temps. Cette jungle était à l’image de la vie. On ne savait jamais ce qu’elle réservait. Au détour d’un arbre, tout pouvait arriver. La vue ne portait guère plus loin que quelques mètres.
Un jour, ils parvinrent sur les rives du Tsangpo, dont les flots impétueux emplissaient la gorge d’un vacarme assourdissant. Tcheng Lin Piao décida que l’on bivouaquerait une journée entière, afin de reprendre des forces. On planta les tentes au bord d’une anse abritée.
Alexandra resta longtemps à contempler le fleuve. Kevin avait pris place près d’elle. Ils ne parlaient pas. Ils n’avaient plus guère d’énergie.
Soudain, la jeune femme se leva, se défit de tous ses vêtements et s’avança vers le torrent. Stupéfait et inquiet, Kevin la regarda faire.
– Qu’est-ce que tu fais ?
– Je me baigne, répondit-elle.
– Je vois bien. Mais cette eau est glacée. Tu vas attraper la mort.
– Oh non ! Je crois que j’ai compris pourquoi M. Falcon voulait que nous venions dans cette vallée.
La jeune femme se coula avec délices dans l’eau vive. Un froid vif lui mordit la peau. Une énergie nouvelle l’imprégna, une puissance qui venait du fond d’elle-même, d’un lieu jusque-là inconnu. Peu à peu, le monde lui apparut d’une manière différente, insoupçonnée. Elle s’était ouverte, elle se sentait en totale harmonie avec l’univers. L’eau, le torrent, la jungle, les arbres, tout faisait partie d’elle-même, comme elle faisait partie de ce tout fabuleux, magnifique, infini. Elle comprit ce que Kevin ressentait lorsqu’il parvenait à manipuler des objets à distance. C’était comme si l’environnement avait partagé ses forces avec elle. Une exaltation formidable l’envahit, qui explosa en un cri de joie, un cri d’amour pour le monde et la nature. Toute angoisse avait disparu.
Par jeu, elle focalisa ses forces mentales nouvelles sur le torrent. Des geysers jaillirent, éclaboussèrent Kevin. Celui-ci, stupéfait et ravi, se décida à l’imiter. Il se déshabilla à son tour et la rejoignit.
Le soir, réfugiés sous leur tente, ils firent l’amour comme jamais auparavant. Une paix extraordinaire était descendue en eux. Blottie dans les bras de Kevin, Alexandra murmura, comme si elle craignait de rompre le charme :
– J’ai l’impression d’avoir découvert un sens supplémentaire. Comme si j’avais été aveugle pendant toutes ces années, et que j’ai enfin ouvert les yeux.
– C’est ce que disait Monsieur Tcheng : « Il vous reste à ouvrir les yeux de l’âme. »
– Crois-tu que chaque être humain possède de tels pouvoirs ? Kevin médita sa réponse.
– Oui, je le pense. L’homme n’utilise qu’une très faible partie de son cerveau. Les systèmes de pensée ne lui permettent pas de plonger en lui pour développer tout son potentiel. J’ai toujours eu la conviction d’être ouvert d’esprit. Mais je m’aperçois aujourd’hui que j’avais construit, sans m’en rendre compte, une carapace protectrice faites d’idées préconçues, de certitudes religieuses qui me rassuraient sans m’apporter de véritables réponses. Il a fallu que ce mystérieux M. Falcon m’oblige à aller au-delà de moi-même pour découvrir que j’étais dans l’erreur. Ce voyage est une initiation. J’ignore où elle va nous mener, mais je suis sûr qu’elle nous rendra plus forts.
Il y avait quelque chose de nouveau en eux, l’impression de vivre enfin pleinement, une harmonisation totale.
Par jeu, Kevin s’amusa à créer des flux de douceur sur la peau nue d’Alexandra, des caresses légères comme le souffle tiède d’un bébé. Mais la jeune femme avait elle aussi brisé les liens qui emprisonnaient son énergie mentale. Elle répondit aux attouchements légers de son compagnon par des caresses aussi subtiles que les siennes. Leurs jeux durèrent longtemps. Ils ne se lassaient pas d’expérimenter toutes les sensations nouvelles que ces talents surprenants autorisaient. Ils ne s’endormirent que très tard dans la nuit.
Au matin, lorsque Tcheng Lin Piao vint les réveiller, il remarqua immédiatement le changement. Il leur adressa un sourire complice, puis s’écarta.
– Je crois que nous serions capables de nous rendre seuls jusqu’à Pemako, dit Kevin. La route m’apparaît clairement à présent.
En effet, pendant les quelques jours qui les séparaient encore de Medog, au pied de la vallée sacrée, ils eurent l’impression de reconnaître certains endroits. Peu à peu, les visions se firent plus fréquentes, leur confirmant qu’ils avaient déjà traversé ce pays dans une vie antérieure.
La nuit, la jungle se faisait encore plus mystérieuse. Si les attaques des insectes s’atténuaient, il fallait se méfier des chauves-souris vampires qui s’abattaient par surprise sur les épaules. Parfois on entendait le feulement d’un léopard ou d’un tigre en chasse. Mais la nuit s’emplissait aussi de magnifiques chants d’oiseaux. Leki expliqua qu’il s’agissait là des dakinis, les oiseaux-fées.
Ils avaient l’impression de faire corps chaque jour un peu plus avec ce pays étrange et effrayant, de se mêler à son essence même. Ils se nourrissaient des produits insolites offerts par la nature sauvage, comme les lingshis, des champignons au goût de viande, mais qui avaient la réputation d’allonger la vie. Ils mangeaient des figues, des bananes sauvages, des racines, des fleurs comme les orchidées dont les principes protégeaient des maladies.
La progression devenait de plus en plus difficile. L’eau des marécages abritait des régiments de sangsues qui se fixaient aux jambes. Les moustiques géants, les mouches noires et les serpents se faisaient encore plus nombreux. La peau des voyageurs était couverte de cicatrices, rongée par les morsures et les piqûres. Pourtant, Kevin et Alexandra avaient cessé d’en souffrir. Une révélation les attendait à Pemako, et il fallait la mériter. Cette conquête passait par la souffrance et la fatigue, comme autant d’acides qui corrodaient lentement leur cuirasse de préjugés et d’idées reçues. Le monde se révélait différent de ce qu’ils avaient toujours imaginé. Leurs certitudes fondaient, se diluaient dans la boue des marécages, et ils avaient l’impression de redevenir des enfants, ouverts à ce que la déesse de la sagesse leur enseignait. Parfois, ils avaient la sensation de pouvoir communiquer par la pensée. Ce n’était pas exactement des mots qui passaient de l’un à l’autre, mais des émotions, des sentiments à l’état brut, peur, plaisir, tristesse, inquiétude, plénitude. Les visions se précisaient, qui leur montraient une longue caravane traversant plaines et montagnes, et menée par un homme qu’ils ne voyaient pas, qui leur restait encore inaccessible. Ils avaient participé à ce voyage d’un autre temps. Ils portaient alors les noms de Kashta et Mina, ils étaient mariés, et ils servaient ce seigneur insaisissable qui les entraînait en direction des montagnes les plus élevées du monde. Parfois aussi apparaissait la horde sauvage et vociférant. Pourtant, pour une raison inconnue, elle n’attaquait pas. Ils la voyaient même fuir dans le désordre et la panique.
Li-Hou s’était rapprochée d’eux. Ce couple étrange rayonnait d’une lumière inconnue, qui l’attirait comme une lampe attire les papillons. Désormais, M. Tcheng se montrait amical avec elle. Le courage dont elle avait fait preuve au cours de ce voyage impressionnant forçait le respect. Même les Tibétains avaient cessé de lui témoigner de l’hostilité. Ils riaient et plaisantaient avec elle, et lui offraient de partager la tsumpa. Malgré ses réticences, elle avait accepté de goûter la peu ragoûtante bouillie. Il fallait en passer par là pour conquérir l’estime des redoutables montagnards. Li-Hou avait triomphé de l’épreuve, et faisait maintenant partie du groupe.
Elle avait pris sa décision. Elle aiderait Kevin et Alexandra à atteindre Pemako. Mais il fallait auparavant convaincre la garnison de Medog. Et Li-Hou connaissait assez les militaires nommés aux frontières pour savoir que la partie n’était pas gagnée d’avance, même si M. Tcheng disposait de toutes les autorisations.
Un jour enfin, la jungle s’éclaircit et la petite ville se dessina au cœur de la vallée dominée par les montagnes couronnées de neige.