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Cahersiveen…

Dans les ruines du monastère, Kevin et Alexandra reprenaient peu à peu leurs esprits. Gwaennea n’avait pas participé aux voyages de Brendan, mais elle les connaissait, et n’ignorait rien de la mystérieuse île des Merveilles. Cependant, si le récit de son époux n’avait pas surpris Gwaennea, élevée dans le culte du surnaturel, il laissa Alexandra sceptique.

– Une île ne peut disparaître ainsi ! s’exclama-t-elle. C’est impossible ! Tu as dû rêver.

– J’ai observé le phénomène de mes propres yeux. Enfin, par ceux de Brendan. Il ne s’est pas étonné : l’archange l’avait prévenu.

– Mais ça défie toutes les lois de la physique !

– Pas plus que la vision que nous avons eue à Pemako.

– Et comment expliques-tu ça ?

– Je n’ai aucune explication à te donner. Nous venions de quitter l’île. Tout à coup, un brouillard étrange a surgi de nulle part. Cela ne ressemblait pas à une brume naturelle. Sa densité était bien supérieure. On n’y voyait pas à plus d’un mètre. Et surtout, on aurait dit qu’elle diffusait une espèce de lumière bleutée, parcourue par des myriades d’étincelles. Le plus impressionnant, c’était ce silence qui s’était abattu autour de nous. Le phénomène n’a pas duré plus de quelques minutes. Lorsque la brume s’est dissipée, l’île n’était plus là. C’est tout ce que je peux dire.

Ils restèrent un instant silencieux. À l’horizon, un soleil rouge descendait lentement sur l’océan. Des nuées d’oiseaux marins tournoyaient dans la lumière rosée.

Alexandra soupira :

– Certaines légendes évoquent des îles fantômes. Mais ce ne sont que des légendes ! Ou alors, cela veut dire que nous n’avons pas encore tout compris à notre propre monde.

– Cela ne fait jamais qu’un mystère de plus à rajouter à la collection. Nous ne sommes pas à un près.

Soudain, il éclata de rire.

– Qu’est-ce qui t’amuse ?

– Dans cette vie, j’ai reçu une éducation protestante. Et je viens de découvrir que j’ai été prêtre dans une vie antérieure. J’ai même été canonisé. Avoue qu’il y a de quoi sourire.

– Tu as quand même refusé la vie monastique pour m’épouser.

– Brendan était contre le célibat des prêtres. Il ajouta :

– C’est curieux. J’ai peine à imaginer qu’il ait existé des prêtres mariés à cette époque. Je croyais que c’était la Réforme qui avait autorisé les pasteurs à prendre femme.

– L’Église a toujours combattu le mariage des prêtres, s’appuyant sur le fait qu’un homme qui consacrait sa vie à Dieu ne devait pas commettre le péché de chair. Mais son interdiction est relativement récente. Elle date du deuxième concile de Latran, au XIIe siècle. Avant, nombre de religieux passaient outre. À leur mort, leurs biens allaient à leurs héritiers. Le célibat des prêtres a permis à l’Église de tout récupérer. Sous le couvert de la vertu. Les sectes nouvelles n’agissent pas autrement.

Mais Kevin n’écoutait qu’à moitié. Les yeux fixés sur l’horizon embrasé, il semblait plongé dans un rêve éveillé.

– Brendan était un personnage vraiment attachant. Toute sa vie, il a poursuivi un mirage, et il a fini par l’atteindre. Il a vu cette île, Alexandra. Il y a posé le pied.

– Pour quelques jours…

– Quelques jours extraordinaires. À travers la mémoire de Brendan, je revois parfaitement cette île. Il n’existe pas de mots pour la décrire. Une impression de calme, de beauté, de plénitude, la certitude absolue que rien de mal ne pouvait arriver. Ce que j’ai ressenti était encore plus fort qu’à Pemako.

– Tu penses qu’il s’agit d’une nouvelle porte ?

– Probablement.

– Mais sur quoi ouvre-t-elle ?

– Je n’en sais rien. Le paradis, peut-être…

– Je ne crois pas au paradis. Le phénomène de la réincarnation nous ramène toujours sur Terre. Et puis, il faudrait supposer qu’il existe aussi un enfer, pour faire bonne mesure.

– Pourquoi pas ?

– Cette explication ne me convient pas. Le paradis et l’enfer, c’est l’expression même du manichéisme. Les bons sont récompensés, les mauvais sont punis, dans les deux cas pour l’éternité. Mais sur quels critères les uns et les autres sont-ils sélectionnés ? Qui sont les juges ? Que fait-on pour ceux qui sont à la limite du Bien et du Mal ? Je suis désolée, cela ne peut être aussi simple, Kevin. De plus, je ne crois pas que l’on dresse un bilan à la fin de la vie d’un être humain.

– C’est pourtant ce que prétendent les religions depuis l’aube de l’Humanité.

– Ah oui ? Alors, que décide-t-on pour les enfants mort-nés ? Pour ceux qui sont nés sans bras ou sans jambes, ou avec un handicap mental ? On les envoie au paradis pour les consoler ? Arrête ! C’est la base même de la plus formidable escroquerie sur laquelle s’appuient les Églises pour inciter les pauvres et les malheureux à accepter leur sort : résignez-vous ! Plus vous souffrirez dans ce monde, plus vous serez récompensés dans l’autre. Le paradis et l’enfer, c’est la carotte et le bâton qui permettent d’asservir les peuples effrayés par la mort. En attendant, les riches et les prélats se remplissent les poches.

Kevin soupira :

– Je ne suis pas d’accord. Beaucoup de prêtres font le bien. Et leur foi est sincère.

– C’est vrai. Mais la foi et la religion sont deux choses différentes, Kevin. Ils agissent ainsi parce qu’ils sont naturellement portés vers le bien. Élevés dans une autre religion, ou dans un milieu athée, ils auraient agi de la même manière. Non, pour moi, cette île est un accès vers autre chose.

– À quoi penses-tu ?

– Je n’ai pas d’idée précise. Cette île de saint Brendan, tu saurais la retrouver ?

Kevin réfléchit quelques instants.

– Avec les indications fournies par le vieux Guanche et l’ermite des Caraïbes, cela devrait être possible.

Il resta un moment silencieux et ajouta :

– Il y a un autre élément que je ne t’ai pas encore donné. L’archange… enfin, le personnage qui m’a demandé de quitter l’île ressemblait un peu à Paul Falcon. Même chevelure noire, mêmes yeux d’émeraude. Sans doute était-il de la même race.

– Une race extraterrestre ?

– Monsieur Tcheng a dit que les Falcon ne venaient pas d’un autre monde. Pourquoi aurait-il menti ?

– Pour ne pas nous inquiéter. Mais cette île, elle ne peut surgir ainsi du néant. Lorsqu’elle disparaît, elle doit bien… se rendre quelque part. Pour moi, elle rejoint un univers parallèle, où vivent nos anges gardiens. Les scientifiques étudient sérieusement cette théorie. C’est peut-être aussi l’explication des disparitions d’avions et de bateaux qui ont lieu dans le Triangle des Bermudes.

– Mais Brendan n’a pas disparu. Il est revenu de l’île de Xanadu. Il a regagné l’Irlande, où l’on a cru à son histoire.

– Cela n’a rien d’étonnant. À l’époque, on croyait facilement au merveilleux. Je pense même que c’est cette île fantôme qui a inspiré la légende de la baleine sur laquelle Brendan a célébré sa messe.

Autour d’eux s’était levée une brume translucide qui estompait les falaises rocheuses. Vers l’ouest, le soleil couchant ciselait la cité en une dentelle contrastée de lumière rose et d’ombres mauves. Des nuages pressés s’effilochaient, lames de feu glissant sur le turquoise tendre du ciel. Une fraîche odeur de bruyère et de terre s’exhalait de la lande cernant les ruines. Ils n’avaient aucune envie de partir. Ils se sentaient parfaitement bien. Les yeux d’Alexandra se mirent à briller.

– Le paysage n’a guère changé depuis l’époque de Brendan, dit-elle. La ville s’est développée, on a construit des routes et agrandi le port, mais les falaises sont toujours pareilles, avec leurs troupeaux de moutons.

– Ce monastère n’existait même pas à l’époque. Il a été construit après, en l’honneur de Brendan.

– En attendant, je voudrais bien savoir dans quel but les anges gardiens nous ont fait revivre tout ça ?

Kevin observa un court silence. Soudain, il s’exclama :

– Je crois que j’ai une idée !, Il sortit un petit carnet et se livra à un calcul rapide.

– Voilà ! Brendan a abordée l’île des Merveilles en 549. Or :

121x12=1452.

– Et alors ?

– Et alors, 1452 + 549 = 2001. Nous sommes en 2001.

– Bon sang ! Cela veut dire que cette île va réapparaître cette année.

– Peu avant Noël, si elle respecte un calendrier précis. Il resta un instant silencieux, puis ajouta :

– Nous allons repasser par Bordeaux, afin de récupérer le manuscrit, puis nous rentrerons à New York. Je suis impatient de savoir ce qu’Eddy a découvert.

Deux jours plus tard, ils étaient revenus dans le Périgord. Alexandra appela l’université pour connaître le résultat des premières analyses. Curieusement, elle ne parvint pas à obtenir la ligne.

– Je n’aime pas ça, dit-elle à Kevin. Je ne voudrais pas qu’un petit malin s’approprie notre manuscrit.

– Le mieux est de nous rendre au laboratoire.

Celui-ci était situé dans une annexe de l’université. Lorsqu’ils arrivèrent, ils remarquèrent une agitation anormale.

– Bon sang ! s’exclama Alexandra. On dirait qu’il y a eu le feu. Après avoir garé la voiture, ils s’approchèrent. Quelques pompiers s’activaient encore sur les lieux, ainsi que plusieurs policiers. L’un d’eux les arrêta :

– Halte ! On ne peut aller plus loin.

– Mais je dois récupérer un manuscrit que j’avais donné à expertiser.

– Je regrette, mais je doute que vous puissiez récupérer quoi que ce soit. Le bâtiment a été détruit cette nuit par une explosion. Tout a brûlé.