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Resté seul avec Alexandra, Kevin laissa libre cours à son chagrin. Des images lui revenaient en mémoire, les vacances partagées, les filles, les études où ils se soutenaient mutuellement, leurs mariages et leurs divorces respectifs. Avec Eddy, c’était un frère qu’il perdait.
Enfin, il flanqua un coup de poing sur la table basse du salon. Puis il leva les yeux vers le plafond et déclara :
– Je ne sais pas qui est responsable de ta mort, vieux frère. Mais je trouverai. Et ce jour-là, tes assassins auront du souci à se faire.
Il se tourna vers Alexandra et lui prit les mains.
– J’ignore jusqu’où peuvent aller ces pouvoirs, mais j’ai bien l’intention de poursuivre nos recherches, afin de découvrir ce qu’il y a derrière tout ça. Et quand je le saurai…
Alexandra le serra contre elle pour le calmer. Il serra les poings, puis secoua la tête.
– Et quand je le saurai, je ne pourrai rien faire, parce que je ne représente rien face à ces salauds.
Il prit le visage de la jeune femme entre ses mains.
– Écoute ! Je ne veux pas qu’il t’arrive la même chose. Je désire que tu rentres en France. Le secret, c’est moi qui le détiens. Ils ne te feront rien si tu te retires !
– Me retirer ? Tu plaisantes, c’est hors de question ! Ma place est à tes côtés.
– Mais non…
– Mais si ! Nous avons partagé je ne sais combien de vies depuis des millénaires. Nous avons traversé des dangers de toutes sortes. Nous n’allons certainement pas nous séparer maintenant. Et puis, je suis sûre que nous trouverons un moyen de venger ton ami. Les dieux ne nous abandonneront pas.
– Je croyais que tu étais agnostique.
– Je crois à la Vie, à la Nature, à la Lumière. Mes dieux, les voilà. Et ils vont nous aider. Il suffit de le leur demander.
– Comment ?
– Tu leur parles dans ta tête, et tu leur demandes ce que tu veux, avec la plus grande sincérité. Et ils t’exaucent.
– Cela s’appelle une prière.
– La différence, c’est que je n’ai pas besoin de mettre les pieds dans une église ou un temple pour ça. Mais tu vois que finalement, nous ne sommes pas tellement éloignés.
– De toute façon, mes convictions religieuses ont pris un sérieux coup de vieux depuis quelques mois.
– Et puis, nous savons que la vie ne s’achève pas avec la mort. Je suis sûre que nous retrouverons Eddy dans une vie future.
– Ça ne me console pas pour celle-ci…
Ils ne touchèrent pratiquement pas au repas. Plus tard, ils restèrent un long moment assis sur le large canapé du salon, sans parler. Enfin, Alexandra déclara :
– Toute cette histoire est bizarre. Crois-tu vraiment que les Falcon aient pu ainsi manipuler nos esprits, au point de provoquer de fausses régressions ?
– J’ai peine à le croire. Je me rappelle très bien les péripéties de ce voyage. Je suis même capable à présent de lire les hiéroglyphes sans difficulté. Et je revois clairement les visages de Her Hoptah et de Neferourê. Mais si Sheridan dit vrai, on ne peut plus être sûr de rien. Les Falcon ont pu se servir d’une existence réelle qu’ils ont transformée à leur convenance. Ils manipulent tout le monde, y compris monsieur Tcheng.
– Quel peut être ce secret dont ils ont impérativement besoin pour dominer la Terre ? Une arme ? Autre chose ? Et cette île que recherche la Marine, tu ne penses pas que ce pourrait être celle de Brendan ?
– C’est peu probable. Elle n’est pas située dans le Triangle des Bermudes, mais un peu au-dessus de l’Équateur, à l’ouest d’un îlot appelé Saint-Paul. Et puis, je ne vois pas où est l’intérêt d’utiliser comme base opérationnelle une île qui n’apparaît que tous les cent vingt et un ans.
– Tu n’en as pas parlé à Sheridan…
– Je préfère garder certaines histoires pour moi.
– Tu sais, après la réincarnation et les Mutants, à mon avis, il est blindé.
– Il y a une autre raison. En vérité, je ne sais plus à qui faire confiance. Les arguments de Sheridan sont solides, et tout se tient dans ce qu’il a dit. Mais il y a tellement de questions qui restent sans réponse. Par exemple, je ne sais toujours pas qui a tenté de me tuer. Si ce ne sont ni les Mutants ni le FBI, alors qui ?
– L’armée… suggéra Alexandra. Je veux dire, ceux qui contrôlent les soldats kamikazes. Pour eux, tu es un témoin gênant.
– Alors, pourquoi me laisse-t-on tranquille à présent ?
– La NSA a dû prendre contact avec eux et leur demander de renoncer.
– Oui, c’est possible, répondit-il d’une voix sourde.
Le lendemain des obsèques d’Eddy, un homme se présenta au domicile d’Alexandra et demanda à voir Kevin.
– Maître Gerald Wallace. Mon client, M. Edward Samuel Lee, m’avait chargé de vous remettre un document au cas où il viendrait à disparaître prématurément. Ayant été informé de son décès, je respecte ses instructions.
L’homme lui tendit une enveloppe scellée et prit congé. Ému et intrigué, Kevin la décacheta et en tira une lettre manuscrite, visiblement écrite à la hâte.
« Salut, mec !
« Si tu lis ces lignes, c’est que je suis parti vérifier par moi-même si ton histoire de réincarnation n’était pas un truc pour te faire mousser. Depuis quelque temps, je ne me sens pas en sécurité. J’ai l’impression que l’on n’apprécie pas que je fourre mon nez dans des histoires pas très claires. À moins que ce ne soit lié à notre ami le fantôme. Il s’est manifesté plusieurs fois depuis ton départ. Et pas pour rien, tu peux me croire.
« Détruis cette lettre aussitôt que tu l’auras lue, et adresse-toi à notre vieux pote Long John Silver. Il aura beaucoup de choses à t’apprendre.
« Pense à moi quelquefois. Et embrasse bien Alexandra. C’est une fille géniale.
« Ton vieil Eddy. »
Kevin sentit à peine les larmes brûlantes qui ruisselaient sur ses joues.
– Même devant la mort, il n’a pas pu s’empêcher de plaisanter, dit-il dans un mélange de rires et de sanglots. Putain, mais quelle connerie !
Il regarda encore longuement la lettre. Enfin, Alexandra demanda :
– Mais c’est qui, ce Long John Silver ?
– Le pirate de l’Île au Trésor. Je suppose que tu as lu le livre.
– Bien sûr !
– Alors, nous allons lui rendre visite.