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Le Périgord…

Avant leur départ pour l’Irlande, Kevin appela Eddy. Celui-ci ne lui laissa pas le temps de parler.

– Kevin, enfin ! Il faut que vous reveniez le plus vite possible. J’ai… beaucoup de choses à vous raconter.

– Nous aussi, vieux frère ! Nous serons là dans quelques jours. Une semaine au maximum. Nous devons d’abord nous rendre en Irlande.

– Dépêchez-vous ! C’est très important. Lorsqu’il raccrocha, Kevin dit à Alexandra :

– J’ai l’impression qu’il s’est passé quelque chose là-bas. Il ne pouvait pas parler au téléphone, mais je me demande si nous ne ferions pas mieux de rentrer immédiatement.

– Le voyage en Irlande ne va pas nous demander plus de trois ou quatre jours. Nous repartirons de là-bas.

Après avoir loué un 4 x 4, Alexandra et Kevin quittèrent le Périgord pour Roscoff, en Bretagne, où des ferries effectuaient la liaison avec l’Irlande. Quelques heures plus tard, ils arrivaient à Cahersiveen, petite localité perdue sur l’une des pointes extrême ouest de la verte Erin, au fond d’un fjord battu par les lames furieuses de l’Atlantique.

Le lendemain, ils gagnèrent les hauteurs où se dressait le monastère de Saint-Brendan, au milieu d’une lande hantée par des moutons serrés frileusement les uns contre les autres à cause du vent qui soufflait en permanence. Des cohortes de nuages traversaient le ciel, affolés, s’écoulant de temps à autre en un crachin cinglant et froid, malgré la saison. Une odeur d’iode et de tourbe mêlés leur fouettait les narines. À la vérité, il ne restait du monastère que quelques ruines envahies par les herbes et les ronces. Seule une petite chapelle tenait encore debout, mais ils s’aperçurent en pénétrant à l’intérieur que le toit n’était plus qu’un souvenir.

– Architecture romane, commenta Alexandra. Ce monastère est ultérieur à l’époque de saint Brendan.

– Parle-moi un peu de ce saint.

– Saint Brendan est un navigateur irlandais du VIe siècle. On a longtemps cru qu’il n’avait pas réellement existé. De nombreux récits apocryphes lui ont été consacrés du IXe au XIVe siècle, notamment des ouvrages hagiographiques, c’est-à-dire destinés à faire connaître la vie des saints. Bien sûr, leur but étant de diffuser la pensée chrétienne, leur véracité est pour le moins douteuse. À l’origine, les récits concernaient peut-être différents navigateurs, mais la légende les a rassemblés en un seul, sous le nom de saint Brendan, par un phénomène de syncrétisme. Il serait né en 484, en Irlande. D’après la tradition, il est ordonné prêtre en 504, dans le pays de Galles. Mais il se serait mal adapté à la vie monacale et se serait consacré à la recherche de ce que l’on appelait à l’époque « l’île des Merveilles », c’est-à-dire le Paradis terrestre. Une légende affirmait en effet que celui-ci se situait vers l’ouest.

« Au cours de son premier voyage, daté de 519, il découvre l’Islande. Un autre le mène jusqu’aux Canaries, les îles Fortunées des Anciens. Certains récits racontent qu’il a abordé sur une baleine, sur laquelle il a célébré la messe. Ce qui explique pourquoi on n’a jamais pris ces ouvrages au sérieux. Cependant, on y relève des éléments surprenants. Par exemple, lors d’un voyage réalisé vers 545, après une traversée longue et périlleuse, il débarque sur des îles étranges, dont la description correspond d’une manière troublante aux Antilles. On y évoque des fruits à la coque résistante et recouverte de fibre, apparemment des noix de coco. Comment les copistes du Moyen Âge auraient-ils pu imaginer un tel fruit, totalement inconnu en Europe à l’époque ? Aujourd’hui, certains historiens reconnaissent qu’il a probablement existé et qu’il est un précurseur de Christophe Colomb.

Kevin hocha la tête.

– Et, d’après le message, il existerait ici une autre porte divine…

– Peut-être, mais je ne ressens rien. Toutefois, j’ai l’impression de déjà connaître cet endroit.

– Moi aussi. Il est probable que nous y avons déjà vécu.

Ils ne perdirent pas connaissance, à la différence des fois précédentes. Le séjour à Pemako les avait métamorphosés, et ils percevaient des choses que les autres ne pouvaient voir, comme si la terre gardait dans ses entrailles le souvenir des événements qui s’y étaient déroulés.

Peu à peu, leurs personnalités s’estompèrent et ils se laissèrent envahir par de nouveaux souvenirs, parvenus d’au-delà de la mort.