10
Dans la soirée, Kevin retourna préparer sa valise en compagnie d’Eddy. Alexandra avait réitéré son invitation, et, sur les conseils pressants de son ami, il avait accepté.
– Tu n’es plus en sécurité chez toi, mec. Partez tous les deux au plus vite. Par précaution, je vais faire placer une patrouille près de chez elle jusqu’à votre départ.
Le soir, Kevin se retrouva seul avec Alexandra, passablement embarrassé. La jeune femme tenta de le mettre à l’aise en lui servant un whisky.
– J’ai cru remarquer que vous aimiez l’irlandais.
– C’est mon préféré.
Cependant, un silence pesant s’installa. Déconcertée, Alexandra ne savait comment réagir.
– Ne me regardez pas comme ça, Kevin. J’ai l’impression d’avoir fait une bêtise.
– Pardonnez-moi, vous n’y êtes pour rien. C’est très gentil à vous de m’avoir invité. Mais je n’aime guère ce qui se passe. D’un côté, des types cherchent à m’éliminer pour une raison que j’ignore, de l’autre, les Falcon, ou leurs complices, me suivent partout, épient chacun de mes gestes.
– Ils vous ont protégé…
– Qu’ils en soient remerciés. Mais ils m’imposent pratiquement de me rendre en Allemagne. Et je n’aime pas que l’on dirige ma vie ainsi !
– Vous n’êtes pas obligé d’accepter ! Personne ne vous force à partir !
– Si ! Ma curiosité ! Ils le savent, ils me manipulent, et je déteste ça ! Surtout que je ne sais rien de leurs véritables motivations. Lorsque je les ai rencontrés à Rocky Point, je les ai trouvés sympathiques. Mais je ne peux oublier qu’ils ont tué plusieurs dizaines de soldats sous mes yeux.
– Pour se défendre. Ils ont été attaqués par surprise.
– S’ils disposent de pouvoirs supérieurs, ou d’armes inconnues, ils n’étaient peut-être pas obligés de se livrer à un tel massacre. Quant à moi, ils me protègent, mais dans quel but ?
– Nous en saurons plus à Lôwenscheid. Si ce que nous découvrons nous déplaît, il sera toujours temps d’abandonner.
– Mais pourquoi ne prennent-ils pas directement contact ? Ce serait plus simple…
Alexandra ne répondit pas immédiatement.
– Peut-être parce que cela leur est impossible actuellement. Ils ont voulu vous parler lors de votre voyage à Rocky Point. Ils se croyaient alors en sécurité. Aujourd’hui, ils doivent éviter de vous approcher parce qu’ils redoutent de déclencher une nouvelle tuerie.
– Et c’est bien ce qui risque de se produire. Je crains que ce voyage ne se révèle dangereux. Il vaudrait peut-être mieux que vous restiez ici. Jusqu’à présent, les tueurs ne s’en sont pas pris à vous.
– Cela peut venir. Et puis, l’une des lettres m’est adressée, et je suis moi aussi très curieuse. J’ai très envie de connaître la vérité sur cette histoire.
Il comprit qu’il ne la ferait pas changer d’avis. De toute façon, il valait sans doute mieux qu’elle quittât les États-Unis.
– Bien. Alors, si vous êtes d’accord, nous partirons demain.
Le lendemain, lorsque l’avion décolla de Kennedy Airport, Kevin éprouva un moment d’angoisse. Il était persuadé que leurs ennemis n’auraient eu aucun scrupule à supprimer tous les passagers pour l’éliminer. Il est si facile de dissimuler une bombe pour un professionnel. Bien sûr, ils s’étaient décidés très vite, et ils avaient sans doute pris les tueurs de vitesse, mais, pendant le début du vol, il demeura crispé, s’attendant d’un instant à l’autre à entendre le vacarme d’une explosion.
– Détendez-vous, lui dit Alexandra avec bonne humeur. Le voyage dure sept heures. On ne dirait pas que vous avez déjà pris l’avion.
Il lui adressa un sourire pour la rassurer, mais le cœur n’y était pas. Il admirait l’optimisme de sa compagne de voyage. Il faut dire qu’elle n’avait pas été confrontée trois fois à la mort en l’espace de quelques jours. Cependant, même dans ce cas, il était certain qu’elle aurait réagi avec plus de force que lui, qui ne parvenait pas à chasser son anxiété. Il n’avait pas osé lui faire part de ses craintes à propos d’un attentat possible à bord de l’avion. Mais, encore une fois, un ange gardien invisible devait leur tenir compagnie. Le trajet se déroula sans incident.
Lorsque l’avion eut atteint son altitude de croisière, Kevin parvint à se calmer quelque peu. Il aurait aimé bavarder avec Alexandra. Il n’était pas d’une nature timide, mais il avait l’impression qu’il ne pourrait lui débiter que des banalités navrantes. Heureusement, comme à son habitude, la jeune femme parlait pour deux. Elle évoqua ses études, New York, qu’elle adorait et détestait à la fois. Les musées la captivaient, le gigantisme l’étouffait et l’émerveillait, les ghettos l’écœuraient, les habitants l’épouvantaient et l’amusaient.
– C’est la ville de la démesure et de la contradiction, conclut-elle. Tout peut y arriver. On peut s’y faire massacrer comme au coin d’un bois, faire fortune, ou tomber amoureux.
– Cela vous est déjà arrivé ?
– Quelquefois, répondit-elle, laconique. Et vous ?
– Quelquefois aussi.
– Pourquoi écrivez-vous sur la mer ?
Il laissa passer un silence. À la vérité, il ne s’était jamais vraiment posé la question.
– Depuis toujours elle me fascine. C’est sur mon bateau que je me sens le mieux. J’ai l’impression que rien ne peut m’arriver. D’ailleurs, je m’y installe souvent pour écrire. Et pourtant…
– Pourtant ?
– C’est difficile à dire. Parfois, j’ai la sensation d’être à la poursuite de quelque chose d’inaccessible. Comme un rêve extraordinaire que je porte en moi, qui me hanterait la nuit, mais dont je ne parviens jamais à me souvenir au matin. Je sais qu’il est là, et je ne peux pas l’atteindre.
Alexandra ne répondit pas. Troublée, elle posa sa main sur celle de Kevin et lui adressa un sourire. Puis, gênée par l’audace de son geste, elle la retira et déclara :
– À propos, j’ai fait d’autres recherches sur la Sainte Vehme. Je ne sais pas si cela a un rapport, mais j’ai découvert qu’il avait existé, sous la République de Weimar, après la Première Guerre mondiale, une société secrète appelée les Compagnons de la Sainte Vehme. Elle était apparentée au mouvement nazi, et s’est intégrée à lui lors de l’avènement de Hitler. Peut-être a-t-elle refait surface. Mais je ne vois pas le rapport avec le musée.
Lôwenscheid, Allemagne…
Lôwenscheid était située à une cinquantaine de kilomètres au sud de Dortmund. C’était une petite cité à l’architecture austère, dont le centre témoignait d’une origine moyenâgeuse. L’office de tourisme leur indiqua l’emplacement du musée. Ils s’y rendirent après avoir retenu deux chambres dans un vieil hôtel situé près d’un parc boisé.
Le musée était installé dans les locaux d’un ancien tribunal de la Sainte Vehme. Les bâtiments dataient du XIIIe siècle, mais les époques suivantes les avaient habillés de leurs particularités. Visiblement le sujet ne passionnait plus grand monde car le groupe de touristes que le guide entraîna à l’intérieur ne comportait qu’une douzaine de personnes.
Dans un large couloir aux voûtes gothiques s’alignaient des vitrines où étaient exposés divers documents prélevés parmi les archives, dont la plus grande partie était conservée dans des sous-sols non ouverts au public. On y découvrait aussi des instruments de torture à l’aspect inquiétant, dont le guide prit un malin plaisir à décrire l’usage. Il y avait ainsi une espèce d’entonnoir que l’on enfonçait de force dans la bouche des condamnés ; à l’aide de tenailles, on saisissait ensuite la langue que l’on pouvait trancher plus facilement. C’était là un supplice courant pour les blasphémateurs. Plus loin s’étalaient des brodequins destinés à broyer les chevilles, différents systèmes d’étaux de toutes tailles, bien utiles pour réduire doigts et orteils en bouillie.
– Mais vous verrez bien pire dans les sous-sols, précisa le guide. Nous aurons tout à l’heure le plaisir de vous emmener dans la salle des tortures. Si vous voulez bien me suivre, nous allons maintenant pénétrer dans la salle du tribunal.
Visiblement, il semblait se réjouir de l’aspect morbide de la visite. Contrairement à son habitude, Alexandra n’avait guère envie de parler. Parce que Kevin ne comprenait pas l’allemand, elle traduisait brièvement les paroles du guide. Ses mains étaient gelées. Soudain, elle frissonna.
– Ça ne va pas ? lui demanda Kevin tout bas.
– Ce lieu me donne la chair de poule.
Elle se serra contre lui. Elle n’avait pourtant pas pour habitude de se plaindre. Peut-être était-ce l’humidité, le froid automnal. Par moments, des ondes glacées coulaient le long de son dos. Elle s’aperçut que la sueur perlait sur son front. Elle eut tout à coup envie de sortir, de fuir cet endroit effrayant, mais quelque chose la poussait à continuer, qu’elle prit pour une curiosité malsaine. Kevin la couvait d’un regard inquiet. Pour le rassurer, elle lui adressa un sourire qui ressemblait à une grimace.
Tout à coup, derrière le groupe, une vitrine explosa, projetant des morceaux de verre sur le dallage gris rongé par le temps. Les visiteurs poussèrent des cris de surprise. Le guide revint sur ses pas, examina la vitrine brisée, puis hocha la tête avec l’air de ne pas comprendre.
– Quelqu’un a lancé quelque chose ? demanda-t-il.
Mais personne n’avait rien vu.
– Bien, suivez-moi dans le tribunal. S’il y a un coupable parmi vous, les fantômes des juges auront tôt fait de le confondre, ajouta-t-il pour briser par l’humour le silence angoissant qui s’était installé sur le groupe. Personne ne songea à sourire, mais on lui emboîta le pas. Une lourde porte de chêne ouvrait sur une salle elle aussi d’architecture gothique. Ses dimensions n’étaient guère importantes. Les procès se déroulaient toujours à huis clos. Dans le fond siégeaient les juges, au nombre d’une douzaine. Sur le côté, l’accusateur prenait place sur un banc. Quant à l’accusé, même après avoir subi la torture, il était contraint de demeurer debout. Une seule fenêtre haute et étroite laissait entrer une lumière parcimonieuse, qui expliquait les torchères alignées le long des murs.
Alexandra éprouvait de plus en plus de difficulté à respirer. Elle serra les dents, se força à écouter les commentaires du guide.
– Vous êtes toute pâle, lui dit Kevin. Voulez-vous que nous sortions ?
Elle secoua la tête.
– Non ! Nos anges gardiens ont voulu que nous venions jusqu’ici. Il y a une raison, et je veux la connaître. Ils devaient savoir que je ressentirais ce malaise. Je dois aller jusqu’au bout. Il va se passer quelque chose.
Sa voix était altérée, essoufflée. Elle ferma les yeux.
– Je n’aime pas ça, Alexandra, soupira Kevin.
Soudain, la jeune femme porta la main à sa gorge, puis s’effondra sur le sol, les yeux révulsés.
– Alexandra !
Tout le monde se tourna vers eux. Kevin s’agenouilla et lui souleva la tête. Au même moment, le vitrail de la fenêtre étroite vola en éclats. L’instant d’après, le banc de l’accusateur se souleva du sol comme par enchantement et se mit à parcourir la salle lentement en tournant sur lui-même. Un début de panique s’empara des visiteurs. Une femme s’enfuit en hurlant. Le guide contemplait le phénomène avec des yeux effarés, ne sachant que faire. Seul Kevin tâchait de garder son calme.
– Appelez un médecin ! Vite !
Tout à coup, une torchère fut arrachée du mur et projetée de l’autre côté, manquant de frapper un visiteur au passage. Celui-ci quitta les lieux en courant. D’autres auraient bien suivi, mais il était délicat d’abandonner l’Américain et son amie française.
Kevin remarqua alors qu’un autre homme paraissait éprouver les mêmes symptômes que sa compagne. Le visage crispé, il tituba jusqu’au mur, auquel il s’appuya. Puis, en gémissant, il se dirigea vers la sortie.
– Mais qu’est-ce qui se passe ici ? hurla Kevin.
Enfin, le guide se décida à sortir un portable et appela du secours en bredouillant. Kevin contempla le visage d’Alexandra. Il était blanc comme un linge et reflétait une souffrance extrême. Par moments, elle prononçait des phrases incompréhensibles, qui ressemblaient à de l’allemand, mais que les autres ne comprenaient visiblement pas. Un homme âgé d’une soixantaine d’années écouta attentivement, puis se releva, stupéfait.
– C’est incroyable, dit-il en anglais pour que Kevin comprît. Je m’intéresse aux langues anciennes. Elle emploie un vieux dialecte germanique. Je ne comprends pas tout, mais elle dit quelque chose comme : « Laissez-moi ! Je n’ai rien fait ! » J’ai l’impression aussi qu’il est question du Diable ! Le plus bizarre, c’est que plus personne ne parle ce dialecte depuis très longtemps. Seuls quelques érudits le connaissent encore. Est-elle spécialiste des langues ?
– Elle en parle cinq, et elle est étudiante en histoire médiévale.
– Alors, elle pratique peut-être ce langage. Mais elle me semble bien jeune pour ça.
Autour d’eux, le banc poursuivait sa ronde folle. Une nouvelle torchère fut arrachée.
– Et ça, qu’est-ce que ça veut dire ? demanda Kevin.
– Je pense qu’il s’agit d’un poltergeist, répondit le linguiste. Il doit être lié à l’état de votre amie.
Kevin ne répondit pas. Une nouvelle fois, son rationalisme était mis à mal. Leurs anges gardiens devaient savoir ce qui se passerait en les envoyant ici. Bientôt, les secours arrivèrent. Deux infirmiers examinèrent la jeune femme. Le spécialiste des langues traduisit pour Kevin.
– « Tension élevée et irrégulière ! Le pouls est très rapide ! Il monte jusqu’à cent quarante. » Ils vont emmener votre amie. Je crois que c’est plus prudent.
– Mais qu’est-ce qu’elle a ?
– Je suis désolé, je ne suis pas médecin.
Quelques minutes plus tard, Alexandra, toujours inconsciente, pénétrait aux urgences, où un docteur attendait déjà, prévenu par les ambulanciers. Après avoir ausculté la jeune femme, le praticien écarta les bras en signe d’impuissance et dit à Kevin :
– Il ne faut pas vous inquiéter. Les constantes sont bonnes. Le pouls est redevenu normal. La respiration est rapide, mais régulière et elle n’a pas de fièvre.
– Alors, qu’est-ce qu’elle a ?
– Pour l’instant, je ne peux vous en dire plus. Nous allons faire d’autres examens.
L’Américain revint vers sa compagne et l’observa avec anxiété. Alexandra ne cessait de s’agiter et de gémir, le visage déformé par la douleur.
– Elle souffre, ça se voit. Vous ne pouvez pas lui donner quelque chose pour la calmer ?
Soudain, il s’écria :
– Et ça, c’est normal ?
Il désignait, sur les poignets et les chevilles d’Alexandra, d’étranges taches sanguinolentes. Inquiet, il souleva le drap qui couvrait la jeune femme. En plusieurs endroits, la peau était marquée de plaques rougeâtres qui peu à peu viraient au mauve.
Kevin saisit le bras du médecin :
– Docteur ! Qu’est-ce qui se passe ?