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New York, trois jours plus tard…

– Dis donc, c’est quoi, les Falcon, des extraterrestres ?

Mike Longway enfourna son énième chewing-gum de la journée. Depuis que les États-Unis avaient déclaré une guerre sans merci au tabac, il préférait éviter de fumer plutôt que de risquer amende sur amende. Il tempêtait parfois contre la violation de la vie privée que cette inquisition permanente représentait, mais même ici, au sein de sa propre maison d’édition, un comité d’éradication des fumeurs s’était constitué, qui agissait et pratiquait délations et réprimandes avec d’autant plus de zèle que la loi leur donnait toujours raison. Mike avait très vite rendu les armes, se réservant le droit d’exercer, lorsque l’occasion se présentait, quelque menue vengeance. Mais là encore il agissait avec circonspection, de peur des représailles. Car les avocats avaient vite fait de transformer la moindre remarque désobligeante en harcèlement moral.

Pour lors, la bienfaisante euphorie du tabac lui manquait, car il sentait monter en lui une joyeuse excitation depuis le retour de Kevin : son auteur fétiche avait débusqué une affaire gratinée. Mais celui-ci ne partageait pas son enthousiasme.

– Si je croyais à ces idioties, je te répondrais oui. Mais je les ai approchés, je leur ai parlé. Ce sont bien des humains, cela ne fait aucun doute.

– À propos, ton pote Richardson s’est fait mousser. Il t’a envoyé un papier sur l’affaire. Regarde !

Mike lui tendit un journal local de Floride, paru le surlendemain du cyclone. Dans un article maladroit écrit par un pigiste du coin, le directeur du port racontait ce qui s’était passé, expliquant complaisamment la présence d’une incroyable bulle de lumière qui protégeait l’Atalaya. N’écoutant que son courage, il était monté à bord, où l’attendait une vision stupéfiante : le propriétaire du bateau, Paul Falcon, était à bord, alors qu’il lui avait téléphoné dans la nuit de l’Oregon. Sa présence était donc impossible, à moins de posséder le don d’ubiquité. « Lorsque j’ai voulu m’approcher de lui, précisait Richardson, il s’est dissipé dans une lumière verte. On aurait dit un spectre. » Suivaient des hypothèses fumeuses où le journaliste parlait de la proximité de l’inquiétant Triangle des Bermudes, dont on ne pouvait exclure qu’il avait un rapport avec le mystérieux phénomène.

Kevin soupira :

– Il débloque. Il n’y a jamais eu de lumière verte. Les gens disent vraiment n’importe quoi pour qu’on parle d’eux.

– Et le journaliste a dû en rajouter, afin de corser l’histoire. Il avait très peu de matière. Mais toi, tu en as ! Apparemment, tu es tombé sur quelque chose de vraiment bizarre. Ça pourrait faire un bon sujet de roman.

– Pour l’instant, je n’ai rien. Si je racontais ce qui m’est arrivé, je passerais pour un fou ou un fabulateur. Et puis, cette histoire a failli me coûter la vie. Je crois que je ferais mieux de laisser tomber.

– Si ce que tu m’as dit est vrai – enfin… si tu n’as pas été victime d’hallucinations –, nous sommes obligés d’admettre que les Falcon maîtrisent une technologie dont nous ignorons tout. Alors, qui sont-ils ? Moi, l’hypothèse E. T. ne me paraît pas complètement idiote. En tout cas, tu ne peux pas la rejeter d’emblée après ce que tu as vu.

– Je ne suis même pas sûr de ce que j’ai vu. Peut-être est-ce mon imagination qui me joue des tours. Lorsque j’ai reçu cette balle dans le dos, j’ai dû perdre connaissance. Le reste est sans doute le fruit de mon cauchemar.

– Ton cauchemar n’a pas pu inventer la centaine de soldats disparus de l’hôpital !

Kevin soupira.

– Non, évidemment !

– Essayons de faire le point ! dit Mike.

Il prit un papier et nota en énonçant à haute voix :

Qui ou quoi a provoqué la sphère lumineuse qui a protégé Atalaya pendant le cyclone Lenny ?

Comment Paul Falcon a-t-il pu se trouver à la fois en Floride et dans l’Oregon ?

Comment expliquer sa disparition soudaine sur son navire ? Hallucination collective, ou autre chose ?

Quelle est l’origine de l’étrange malaise subi par Kevin au retour de sa première visite chez les Falcon ?

Pourquoi l’ont-ils rappelé après cette première visite ? Que voulaient-ils lui révéler ?

Qui les a attaqués, et pourquoi ?

Par quel moyen ont-ils pu se défendre, alors qu’ils ne possédaient apparemment aucune arme ?

Comment Katherine Falcon a-t-elle pu ôter la balle du dos de Kevin sans instrument ?

Le couple Falcon est-il encore en vie, ou a-t-il péri dans l’incendie de Rocky Point ?

Qui a provoqué cet incendie ? Les soldats, ou les Falcon eux-mêmes ?

Pourquoi le FBI s’intéresse-t-il à eux ? Que leur reproche-t-on ?

Qui sont réellement les Falcon ?

Qui est Saint Vaim ? Pourquoi Katherine Falcon a-t-elle conseillé à Kevin de s’en méfier ?

Mike reposa son stylo et s’adossa à son siège.

– Voilà ! Lorsque nous aurons la réponse à toutes ces questions, nous aurons la clé de l’énigme, et un bon sujet de roman. Vois-tu d’autres éléments à rajouter ?

– Oui. Apparemment, les commandants des bases de l’Oregon ne sont pas au courant de l’opération menée contre les Falcon, ni de la récupération des soldats. Pourtant, d’une manière ou d’une autre, l’armée est impliquée. Le médecin, Philip Bertone, a voulu porter plainte contre les militaires qui ont investi son hôpital comme si nous étions en guerre. Il a reçu un appel d’un membre du gouvernement lui demandant de laisser tomber. On le menaçait à mots couverts de lui créer de gros ennuis. Il a préféré renoncer. Il n’a rien à gagner d’un conflit avec l’armée. Mais cela signifie que ces soldats n’appartenaient pas à une milice privée. Il s’agissait donc d’une unité spéciale. Reste à savoir à quel département elle est rattachée. Les secouristes m’ont assuré que leurs armes n’avaient rien à voir avec des joujoux. C’étaient des fusils d’assaut munis des derniers perfectionnements. Et pourtant, ils ont été vaincus par un type seul, apparemment désarmé.

Mike reprit le stylo et rajouta :

D’où venaient les soldats ?

Pourquoi l’armée a-t-elle enlevé les soldats blessés ou morts de l’hôpital de Klamath Falls ?

Avait-on peur que l’on découvre quelque chose d’anormal sur les cadavres ?

Où les a-t-on conduits ?

– Que comptes-tu faire, à présent ?

– Que veux-tu que je fasse ? Cette histoire me dépasse, et je ne suis pas un agent secret. Par curiosité, je vais me renseigner sur Saint Vaim. Après, j’abandonne, c’est plus prudent.

Rentré chez lui, Kevin appela Richardson à Blowing Rocks. Il voulait savoir si les Falcon avaient rejoint leur navire, ce qui aurait prouvé qu’ils étaient encore en vie.

– L’Atalaya a quitté le port, répondit le directeur. Le lendemain de la tempête, un équipage en a pris possession, avec des documents parfaitement en règle, signés par Falcon. Il n’était pas présent, mais je n’avais aucune raison de retenir ce navire. Tout était en ordre, et les taxes ont été régulièrement acquittées.

– Et vous ne savez pas où il est allé…

– Ils ne m’en ont rien dit.

– Avez-vous remarqué quelque chose de particulier ?

– Non ! Ah si ! Il y avait parmi eux un type qui ressemblait un peu à Falcon. Les cheveux longs et noirs, la peau cuivrée, mais c’est tout. C’était peut-être son frère. Il ne m’a pas donné son nom.

– Merci !

Kevin se prit la tête dans les mains. Il commençait à regretter de s’être mêlé de cette histoire. La scène de l’assaut le hantait. Le but manifeste des militaires était de supprimer les Falcon, mais pour quelle raison ? Quel danger représentaient-ils pour que l’on cherchât à les anéantir comme des bêtes nuisibles ?

Les soldats disposaient d’armes perfectionnées, pourtant, aucun projectile n’avait atteint la maison. Pourquoi ? Paul Falcon avait-il déclenché un système défensif semblable à celui qui avait protégé son navire contre le cyclone ? Les soldats avaient été tués d’une manière que les médecins eux-mêmes ne parvenaient pas à comprendre. Quant aux hélicoptères, comment expliquer la force invisible qui les avait projetés l’un contre l’autre ? Bien sûr, il pouvait s’agir d’une fausse manœuvre des pilotes, mais c’était peu probable.

Alors, les Falcon avaient-ils utilisé une onde mortelle, comme les infrasons, ou quelque chose de ce genre ? Mais, dans ce cas, elle aurait touché également les occupants de la maison. À moins de n’être efficace que dans une direction donnée… Cette hypothèse sous-entendait que les Falcon disposaient d’une technologie totalement inconnue. Or, seule l’armée pouvait – peut-être – développer une telle technologie. Les Falcon, même immensément riches, restaient des civils. Et ils s’occupaient d’art, pas d’armement. Tout au moins a priori.

À la vérité, il existait une autre hypothèse, qu’il répugnait à envisager, car elle relevait de la pure fantaisie. Pourtant, elle était la seule qui apportait une explication cohérente à toute cette histoire : Paul Falcon, de même que son épouse Katherine, disposait de pouvoirs paranormaux extraordinairement développés.

Alors, qui étaient-ils ?

Il n’osait formuler la question suivante de peur de verser totalement dans le délire : d’où venaient-ils ? D’une autre planète, comme l’avait suggéré Mike en rigolant ? C’était absurde, le gouvernement américain aurait alors tout fait pour établir un contact avec eux. Au contraire, on avait mis en œuvre de gros moyens pour les détruire. Sans aucun compromis possible. Et l’attaque avait échoué.

Kevin se connecta sur le Web pour tenter de comprendre à quoi correspondait Saint Vaim. Sans succès. En raison de l’heure tardive, il hésita à rappeler Eddy. Il décida d’attendre le lendemain et, pour se changer les idées, s’installa devant son ordinateur pour passer quelques heures en compagnie de Mary la Rouge.

Au matin, il envisageait d’oublier toute cette histoire lorsque le concierge lui apporta son courrier et une enveloppe de papier kraft non timbrée. Il crut tout d’abord qu’il s’agissait d’une offre publicitaire originale, mais elle contenait une feuille d’une matière épaisse, de couleur paille, qu’il identifia comme du papyrus. Intrigué, il lut le texte. Celui-ci était très court :

« Demain, à la Grande Bibliothèque, une jeune Française nommée Alexandra Delamarre a rendez-vous avec vous à onze heures. Soyez précis. »

La lettre, qui ne comportait aucun nom d’expéditeur, était bizarrement signée d’un hiéroglyphe, la croix Ankh. L’enveloppe comportait également la photo d’une jeune femme brune d’une vingtaine d’années. Apparemment, elle avait été photographiée à son insu, car elle se trouvait dans un magasin et paraissait ignorer l’objectif. Mais cela pouvait être une mise en scène destinée à le tromper. Il scruta le visage de l’inconnue et le trouva joli. Une chose était certaine, il ne l’avait jamais vue auparavant, et son nom ne lui disait rien.

Alors, pourquoi voulait-on qu’il rencontre cette fille ? Et surtout, qui lui avait adressé cette lettre ?