— Continue d'avancer, Ann. Droit vers la
maison.
Ann marchait ; et autour d'elle, excepté du côté
de la mer, les torches s'éteignaient une à une à mesure de sa
progression.
Toutes s'éteignirent sauf une, la plus
éblouissante, vers laquelle elle se dirigeait.
En connaissance de cause. Comme on va à une mort
inévitable et acceptée. Elle tourna son regard vers
l'océan...
— Non, Ann ! Tu mourrais dans la seconde. Non,
viens vers moi, mon amour...
Elle sanglotait, secouée, aveuglée par les larmes,
mais n'en continuait pas moins à se rapprocher de la lumière. Elle
entreprit d'escalader les derniers rochers. Le faisceau de la
torche électrique s'abaissa pour éclairer les marches de l'escalier
de pierre que parfois atteignaient les très hautes marées.
Elle gravit lentement les marches.
— Viens près de moi, Ann. Viens mon amour,
viens.
La torche s'éteignit à la seconde où elle posa le
pied sur les pierres plates du dallage. Ce brusque retour à
l'obscurité permit tout juste à Ann de distinguer l'immense
silhouette qui l'attendait. Qui bougea. Il y eut le craquement
caractéristique d'une allumette, la lampe tempête fut rallumée, le
visage de Jimbo apparut.
— Oh mon Dieu, Ann! Pourquoi es-tu revenue?
Pourquoi n'es-tu pas restée en Angleterre ?
Elle s'arrêta à deux mètres de lui. Elle pleurait
maintenant sans discontinuer, incapable de se maîtriser. Et
pourtant, elle réussit à dire d'une voix ferme :
— Tu m'as ratée, tout à l'heure.
Jimbo secoua la tête avec une tristesse
infinie
— Ann, mon amour...
Elle dit encore :
— Je n'ai pas l'intention de me débattre cette
fois-ci, sois tranquille.
Il commença à s'approcher d'elle, ses grandes
mains en avant, comme s'il voulait la rassurer. Elle demeura
immobile, résistant à cette impression, étrangement antagoniste,
qui l'incitait en même temps à fuir et à venir dans ses bras. A
moins d'un mètre d'elle, il allongea son bras et ses doigts
interminables se posèrent sur sa nuque. Il l'attira contre lui, se
pencha, l'embrassa.
Et elle lui rendit son baiser, leurs langues et
leurs haleines mêlées, de sorte que ce fut lui qui dut la
repousser. Il prit le visage d'Ann entre ses mains de géant :
— Ann, je ne suis pas avec Eux. Tu comprends ce
que je te dis ? Je ne suis pas avec Eux.
Il embrassait son visage inondé de larmes.
— Ils veulent nous tuer tous les deux, Ann. Toi et
moi.
Elle rouvrit les yeux et le fixa intensément. Il
expliqua :
— Ils allaient te tirer dessus. Ils l'auraient
fait si je ne t'avais pas appelée. Oh Ann ! Comment as-tu pu croire
une chose pareille !
Elle pleurait toujours mais doucement désormais,
s'apaisant peu à peu. Avec presque de la timidité, elle tendit une
main, toucha la poitrine de Jimbo, puis sa joue, sa bouche. Elle
vint contre lui. Se remit à sangloter.
— Ils arrivent, dit Jimbo, chuchotant à son
oreille.
Elle se retourna et vit les Sept qui sortaient de
l'ombre.
Trois d'entre eux portaient des fusils.
— Ceux de Mackenzie, dit Jimbo à haute voix,
s'adressant à Ann autant qu'aux Sept. Il les ont emportés après
avoir assassiné Doug et sa famille.
Le regard d'Ann courut sur les adolescents.
S'arrêta sur Guthrie Cole, immense en dépit de ses
seize ans, presque la taille de Jimbo.
Son regard s'arrêta et passa, successivement, sur
Lee, Hari, Sammy...
... sur Liza...
... sur Gil et Wes.
Revint sur Gil entre tous, Gil avec sa taille de
petit garçon, sa fragilité physique, mais aussi l'hallucinante
fixité de ses grands yeux noirs. La sensation d'un danger mortel
s'empara d'Ann à la seule vue de Gil en cet instant.
— Ann, reprit Jimbo avec douceur. Regarde-les,
voici les Sept. Sans moi, ils se seraient ignorés, chacun d'eux
aurait vécu seul, dans une immense solitude. Ils seraient peut-être
devenus fous. Et l'un d'entre eux est déjà fou, au moins un. Je les
ai réunis, Ann. A ma place, n'importe quel autre informaticien
aurait haussé les épaules et effacé les données, il y a plus de dix
ans. Ou bien il aurait annoncé la nouvelle, qui aurait fait la une
des journaux, et on les aurait exhibés comme des singes savants.
Moi, j'ai essayé de les protéger. Pendant dix ans, chaque
printemps, je suis allé les voir. Ils ont compris le sens de mes
visites : « Attendez, je m'occupe de vous, je prends soin de vous,
je vous protège, je vous aime et vous n'êtes pas seuls... »
Silence. Ann ne parvenait pas à détacher son
regard de Gil.
— Et maintenant, ils veulent me tuer, poursuivit
Jimbo avec la même stupéfiante douceur dans la voix. Les ai-je
jamais trahis ? Non, et ils le savent. Ils savent tout de moi, ils
ont vécu dans ma tête, en écoutant Fozzy...
Il serra Ann contre lui, poursuivit :
— Ils connaissaient le secret de La Désirade,
puisque j'en ai parlé à Fozzy. Il m'est arrivé de dire à Fozzy que
je t'aime, tu peux me croire.
— Je te crois, dit Ann.
— Mais à présent celui des Sept qui est fou n'a
plus besoin de moi. Au contraire. Il a des projets, des projets
d'Apocalypse, et je le gêne. Je suis le dernier obstacle. Je me
trompe, Gil ?
Le petit métis aux grands yeux fixes ne parut même
pas entendre. Mais Guthrie Cole fit un pas en avant.
— Et il a une autre raison de me tuer, Ann. Il
sait que d'autres m'aiment, parmi les Sept. Je suis la faiblesse
des Sept, Ann. Il ne peut l'admettre. Il comprend parfaitement le
risque que je fais courir aux Sept : celui de voir certains d'entre
eux, tous peut-être sauf lui, basculer dans le monde des adultes,
leur colère éteinte.
Guthrie fit un autre pas en avant..
— Guthrie, dit Gil.
L'adolescent géant se figea, dans l'attente d'un
ordre.
— Tu vas étrangler la femme, Guthrie, ordonna Gil
de son étrange voix monocorde et lointaine.
Silence.
— Tu l'étrangleras par-derrière. Prends garde. On
pourrait t'identifier, si elle te griffait. Tu l'étrangles et nous
la portons dans la maison, nous l'allongeons sur le lit. Quant à
Farrar...
Les yeux d'huile noire fixaient l'obscurité,
par-dessus le toit de la maison.
— Quant à lui, nous le pendrons aux poutres. Tout
sera clair et simple. Elle a quitté les États-Unis avec ses enfants
parce qu'elle croyait son mari fou. Il l'était vraiment. Il l'a
fait revenir par une fausse lettre de Thwaites, ils se sont donné
rendez-vous dans cette maison, dont ils étaient absolument seuls à
connaître l'endroit. Ils ont parlé, ils se sont disputés. Elle a
peut-être cherché à fuir. Il l'a rattrapée et étranglée, dans un
nouvel accès de démence. Et ensuite il se sera pendu, en découvrant
qu'il avait tué la femme qu'il aimait.
Un temps.
— Étrangle-la, Guthrie. Comme je te l'ai
dit.
Guthrie Cole écarta ses énormes mains, sans doute
plus grandes encore que celles de Jimbo. Il avança de deux autres
pas, en direction d'Ann.
Et il reçut la charge de chevrotines presque à
bout portant, de bas en haut, sur son flanc gauche, les plombs
s'ouvrant un passage jusqu'au cœur. Il fit un dernier pas puis
s'abattit, visage contre le sol.
L'autre coup de feu fut tiré par Liza. Il
atteignit Gil entre les épaules, sous la nuque, fracassant la
colonne vertébrale et sectionnant net la moelle épinière. Durant
d'interminables secondes, Gil demeura debout, incrédule, déjà mort
sans doute mais sans que cette mort eût apporté le moindre
changement dans l'expression de ses prunelles, dissimulant comme un
miroir sans tain une haine insoutenable.
Il finit cependant par tomber.
Les fusils de Sammy et de Liza se déplacèrent et
leurs canons vinrent se pointer sur Hari et Lee, qui semblaient
prêts à bondir.
Seul Wes ne bougea pas, conservant son arme
braquée vers le sol, Wes impassible.
Neutre.
A terre, Gil remuait encore, à la façon d'un ver
sectionné. Ses mains d'enfant griffaient le dallage de pierre, et
il arriva quelque chose d'incroyable : le corps fragile se déplaça,
centimètre par centimètre, en direction de Jimbo.
Jusqu'à cette seconde d'éternité où, enfin, il se
figea dans la mort.
Ils trouvèrent une vieille bâche ayant servi à
recouvrir un bateau. Y placèrent les deux cadavres. Emportèrent
ceux-ci en s'en allant, toutes traces de leur passage et des morts
effacées.
Parce qu'Ils n'avaient pas voulu prendre le risque
de laisser, sur la terre de la piste, les empreintes de leur propre
voiture, ils se servirent de celle louée par Jimbo, de façon à
transporter les corps jusqu'à la route asphaltée. Liza et Wes
pourtant ramenèrent la voiture, afin que tout fût en ordre.
Liza dit à Jimbo :
— Les Sept n'existent plus. Il n'y aura plus de
morts.
Jimbo demanda :
— Avez-vous tué Emerson Thwaites ?
Elle le dévisagea un long moment, le fixant de ses
yeux verts. Elle secoua la tête, à la manière d'un adulte recevant
d'un enfant une question qui dépasse l'entendement. Elle se
détourna, rejoignit Wes qui l'attendait quelques pas en retrait,
mit sa main dans celle du garçon, et ils s'éloignèrent
ensemble.
Allenby et ses hommes survinrent vers deux heures
du matin. Ils notèrent les numéros des deux voitures garées sur le
terre-plein : il s'agissait bien des véhicules loués l'un à Concord
par Ann Farrar, l'autre à Denver par Jimbo.
Allenby descendit les marches de pierre et avança
vers la maison. Il la crut d'abord obscure, gêné par la lumière de
sa propre lampe. Puis il arriva à la hauteur de la première des
deux fenêtres et vit que la pièce unique était éclairée par la
seule lueur du feu brûlant dans la cheminée.
Il frappa et Jimbo vint lui ouvrir.
Jimbo Farrar tenait un livre à la main, l'index
glissé entre les pages, ses yeux bleu tendre attentifs.
— Tout va bien ? demanda Allenby.
— Jusqu'à votre arrivée, tout allait bien,
répondit Jimbo.
Il devina la question qui brûlait les lèvres
d'Allenby et s'écarta du seuil, libérant le passage. Allenby entra
dans la petite maison. Tout y semblait en ordre. Il aperçut la
jeune femme qui dormait, allongée sur un canapé près de la
cheminée, enveloppée de couvertures et de fourrures blanches. A
l'évidence plongée dans un sommeil profond et calme.
Allenby ressortit :
— Nom de Dieu!...
— Ne vociférez pas, s'il vous plaît. Ma femme
dort. Le voyage l'a fatiguée.
Allenby chuchota :
— Nom de Dieu, que s'est-il passé ?
— Il ne s'est rien passé, répondit Jimbo.
Quelques heures plus tard, Jimbo fit exactement la
même réponse à Mélanie. Celle-ci secoua la tête avec rage :
— C'est de la bouche d'Ann elle-même que je veux
l'entendre !
Ann l'embrassa et lui dit :
— Il faut toujours croire Jimbo.