11
— Continue d'avancer, Ann. Droit vers la maison.
Ann marchait ; et autour d'elle, excepté du côté de la mer, les torches s'éteignaient une à une à mesure de sa progression.
Toutes s'éteignirent sauf une, la plus éblouissante, vers laquelle elle se dirigeait.
En connaissance de cause. Comme on va à une mort inévitable et acceptée. Elle tourna son regard vers l'océan...
— Non, Ann ! Tu mourrais dans la seconde. Non, viens vers moi, mon amour...
Elle sanglotait, secouée, aveuglée par les larmes, mais n'en continuait pas moins à se rapprocher de la lumière. Elle entreprit d'escalader les derniers rochers. Le faisceau de la torche électrique s'abaissa pour éclairer les marches de l'escalier de pierre que parfois atteignaient les très hautes marées.
Elle gravit lentement les marches.
— Viens près de moi, Ann. Viens mon amour, viens.
La torche s'éteignit à la seconde où elle posa le pied sur les pierres plates du dallage. Ce brusque retour à l'obscurité permit tout juste à Ann de distinguer l'immense silhouette qui l'attendait. Qui bougea. Il y eut le craquement caractéristique d'une allumette, la lampe tempête fut rallumée, le visage de Jimbo apparut.
— Oh mon Dieu, Ann! Pourquoi es-tu revenue? Pourquoi n'es-tu pas restée en Angleterre ?
Elle s'arrêta à deux mètres de lui. Elle pleurait maintenant sans discontinuer, incapable de se maîtriser. Et pourtant, elle réussit à dire d'une voix ferme :
— Tu m'as ratée, tout à l'heure.
Jimbo secoua la tête avec une tristesse infinie
— Ann, mon amour...
Elle dit encore :
— Je n'ai pas l'intention de me débattre cette fois-ci, sois tranquille.
Il commença à s'approcher d'elle, ses grandes mains en avant, comme s'il voulait la rassurer. Elle demeura immobile, résistant à cette impression, étrangement antagoniste, qui l'incitait en même temps à fuir et à venir dans ses bras. A moins d'un mètre d'elle, il allongea son bras et ses doigts interminables se posèrent sur sa nuque. Il l'attira contre lui, se pencha, l'embrassa.
Et elle lui rendit son baiser, leurs langues et leurs haleines mêlées, de sorte que ce fut lui qui dut la repousser. Il prit le visage d'Ann entre ses mains de géant :
— Ann, je ne suis pas avec Eux. Tu comprends ce que je te dis ? Je ne suis pas avec Eux.
Il embrassait son visage inondé de larmes.
— Ils veulent nous tuer tous les deux, Ann. Toi et moi.
Elle rouvrit les yeux et le fixa intensément. Il expliqua :
— Ils allaient te tirer dessus. Ils l'auraient fait si je ne t'avais pas appelée. Oh Ann ! Comment as-tu pu croire une chose pareille !
Elle pleurait toujours mais doucement désormais, s'apaisant peu à peu. Avec presque de la timidité, elle tendit une main, toucha la poitrine de Jimbo, puis sa joue, sa bouche. Elle vint contre lui. Se remit à sangloter.
— Ils arrivent, dit Jimbo, chuchotant à son oreille.
Elle se retourna et vit les Sept qui sortaient de l'ombre.



Trois d'entre eux portaient des fusils.
— Ceux de Mackenzie, dit Jimbo à haute voix, s'adressant à Ann autant qu'aux Sept. Il les ont emportés après avoir assassiné Doug et sa famille.
Le regard d'Ann courut sur les adolescents.
S'arrêta sur Guthrie Cole, immense en dépit de ses seize ans, presque la taille de Jimbo.
Son regard s'arrêta et passa, successivement, sur Lee, Hari, Sammy...
... sur Liza...
... sur Gil et Wes.
Revint sur Gil entre tous, Gil avec sa taille de petit garçon, sa fragilité physique, mais aussi l'hallucinante fixité de ses grands yeux noirs. La sensation d'un danger mortel s'empara d'Ann à la seule vue de Gil en cet instant.
— Ann, reprit Jimbo avec douceur. Regarde-les, voici les Sept. Sans moi, ils se seraient ignorés, chacun d'eux aurait vécu seul, dans une immense solitude. Ils seraient peut-être devenus fous. Et l'un d'entre eux est déjà fou, au moins un. Je les ai réunis, Ann. A ma place, n'importe quel autre informaticien aurait haussé les épaules et effacé les données, il y a plus de dix ans. Ou bien il aurait annoncé la nouvelle, qui aurait fait la une des journaux, et on les aurait exhibés comme des singes savants. Moi, j'ai essayé de les protéger. Pendant dix ans, chaque printemps, je suis allé les voir. Ils ont compris le sens de mes visites : « Attendez, je m'occupe de vous, je prends soin de vous, je vous protège, je vous aime et vous n'êtes pas seuls... »
Silence. Ann ne parvenait pas à détacher son regard de Gil.
— Et maintenant, ils veulent me tuer, poursuivit Jimbo avec la même stupéfiante douceur dans la voix. Les ai-je jamais trahis ? Non, et ils le savent. Ils savent tout de moi, ils ont vécu dans ma tête, en écoutant Fozzy...
Il serra Ann contre lui, poursuivit :
— Ils connaissaient le secret de La Désirade, puisque j'en ai parlé à Fozzy. Il m'est arrivé de dire à Fozzy que je t'aime, tu peux me croire.
— Je te crois, dit Ann.
— Mais à présent celui des Sept qui est fou n'a plus besoin de moi. Au contraire. Il a des projets, des projets d'Apocalypse, et je le gêne. Je suis le dernier obstacle. Je me trompe, Gil ?
Le petit métis aux grands yeux fixes ne parut même pas entendre. Mais Guthrie Cole fit un pas en avant.
— Et il a une autre raison de me tuer, Ann. Il sait que d'autres m'aiment, parmi les Sept. Je suis la faiblesse des Sept, Ann. Il ne peut l'admettre. Il comprend parfaitement le risque que je fais courir aux Sept : celui de voir certains d'entre eux, tous peut-être sauf lui, basculer dans le monde des adultes, leur colère éteinte.
Guthrie fit un autre pas en avant..
— Guthrie, dit Gil.
L'adolescent géant se figea, dans l'attente d'un ordre.
— Tu vas étrangler la femme, Guthrie, ordonna Gil de son étrange voix monocorde et lointaine.
Silence.
— Tu l'étrangleras par-derrière. Prends garde. On pourrait t'identifier, si elle te griffait. Tu l'étrangles et nous la portons dans la maison, nous l'allongeons sur le lit. Quant à Farrar...
Les yeux d'huile noire fixaient l'obscurité, par-dessus le toit de la maison.
— Quant à lui, nous le pendrons aux poutres. Tout sera clair et simple. Elle a quitté les États-Unis avec ses enfants parce qu'elle croyait son mari fou. Il l'était vraiment. Il l'a fait revenir par une fausse lettre de Thwaites, ils se sont donné rendez-vous dans cette maison, dont ils étaient absolument seuls à connaître l'endroit. Ils ont parlé, ils se sont disputés. Elle a peut-être cherché à fuir. Il l'a rattrapée et étranglée, dans un nouvel accès de démence. Et ensuite il se sera pendu, en découvrant qu'il avait tué la femme qu'il aimait.
Un temps.
— Étrangle-la, Guthrie. Comme je te l'ai dit.
Guthrie Cole écarta ses énormes mains, sans doute plus grandes encore que celles de Jimbo. Il avança de deux autres pas, en direction d'Ann.
Et il reçut la charge de chevrotines presque à bout portant, de bas en haut, sur son flanc gauche, les plombs s'ouvrant un passage jusqu'au cœur. Il fit un dernier pas puis s'abattit, visage contre le sol.
L'autre coup de feu fut tiré par Liza. Il atteignit Gil entre les épaules, sous la nuque, fracassant la colonne vertébrale et sectionnant net la moelle épinière. Durant d'interminables secondes, Gil demeura debout, incrédule, déjà mort sans doute mais sans que cette mort eût apporté le moindre changement dans l'expression de ses prunelles, dissimulant comme un miroir sans tain une haine insoutenable.
Il finit cependant par tomber.
Les fusils de Sammy et de Liza se déplacèrent et leurs canons vinrent se pointer sur Hari et Lee, qui semblaient prêts à bondir.
Seul Wes ne bougea pas, conservant son arme braquée vers le sol, Wes impassible.
Neutre.
A terre, Gil remuait encore, à la façon d'un ver sectionné. Ses mains d'enfant griffaient le dallage de pierre, et il arriva quelque chose d'incroyable : le corps fragile se déplaça, centimètre par centimètre, en direction de Jimbo.
Jusqu'à cette seconde d'éternité où, enfin, il se figea dans la mort.





Ils trouvèrent une vieille bâche ayant servi à recouvrir un bateau. Y placèrent les deux cadavres. Emportèrent ceux-ci en s'en allant, toutes traces de leur passage et des morts effacées.
Parce qu'Ils n'avaient pas voulu prendre le risque de laisser, sur la terre de la piste, les empreintes de leur propre voiture, ils se servirent de celle louée par Jimbo, de façon à transporter les corps jusqu'à la route asphaltée. Liza et Wes pourtant ramenèrent la voiture, afin que tout fût en ordre.
Liza dit à Jimbo :
— Les Sept n'existent plus. Il n'y aura plus de morts.
Jimbo demanda :
— Avez-vous tué Emerson Thwaites ?
Elle le dévisagea un long moment, le fixant de ses yeux verts. Elle secoua la tête, à la manière d'un adulte recevant d'un enfant une question qui dépasse l'entendement. Elle se détourna, rejoignit Wes qui l'attendait quelques pas en retrait, mit sa main dans celle du garçon, et ils s'éloignèrent ensemble.



Allenby et ses hommes survinrent vers deux heures du matin. Ils notèrent les numéros des deux voitures garées sur le terre-plein : il s'agissait bien des véhicules loués l'un à Concord par Ann Farrar, l'autre à Denver par Jimbo.
Allenby descendit les marches de pierre et avança vers la maison. Il la crut d'abord obscure, gêné par la lumière de sa propre lampe. Puis il arriva à la hauteur de la première des deux fenêtres et vit que la pièce unique était éclairée par la seule lueur du feu brûlant dans la cheminée.
Il frappa et Jimbo vint lui ouvrir.
Jimbo Farrar tenait un livre à la main, l'index glissé entre les pages, ses yeux bleu tendre attentifs.
— Tout va bien ? demanda Allenby.
— Jusqu'à votre arrivée, tout allait bien, répondit Jimbo.
Il devina la question qui brûlait les lèvres d'Allenby et s'écarta du seuil, libérant le passage. Allenby entra dans la petite maison. Tout y semblait en ordre. Il aperçut la jeune femme qui dormait, allongée sur un canapé près de la cheminée, enveloppée de couvertures et de fourrures blanches. A l'évidence plongée dans un sommeil profond et calme.
Allenby ressortit :
— Nom de Dieu!...
— Ne vociférez pas, s'il vous plaît. Ma femme dort. Le voyage l'a fatiguée.
Allenby chuchota :
— Nom de Dieu, que s'est-il passé ?
— Il ne s'est rien passé, répondit Jimbo.



Quelques heures plus tard, Jimbo fit exactement la même réponse à Mélanie. Celle-ci secoua la tête avec rage :
— C'est de la bouche d'Ann elle-même que je veux l'entendre !
Ann l'embrassa et lui dit :
— Il faut toujours croire Jimbo.
La Nuit Des Enfants Rois
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