A ce moment de l'histoire, il a environ cinq ans.
Extérieurement, c'est un enfant ordinaire. Il n'a pas été
particulièrement précoce. Ou bien alors sa précocité n'a sauté aux
yeux de personne.
Pendant cette première année de classe — plus une
garderie qu'une classe d'ailleurs — il est passé inaperçu.
Ses yeux sont pourtant comme un miroir sans tain,
derrière lequel il observe en silence, sans jamais se trahir, avec
une curiosité immense. Il étudie le monde extérieur, celui des
adultes comme celui des autres enfants, à la façon d'un
entomologiste étudiant des insectes.
Pour le reste, c'est un gentil petit garçon. Il
est pacifique et gai. Toujours prêt à céder son tour de balançoire
ou à partager sa barre de chocolat.
Lorsqu'on l'a amené, lui et sa classe, devant les
claviers, il a paru taper n'importe quoi sur les touches. Des
points et des traits, pensez donc ! On y a prêté peu d'intérêt.
Sciemment ou non, il a actionné les touches en mettant à profit un
moment d'inattention de l'institutrice et de l'informaticien de
service, occupés à bavarder. Le résultat a été expédié aussitôt à
l'ordinateur central, dans le Colorado. Puis tout a été effacé,
aucune trace n'a subsisté, un autre élève a pris la suite. Une
demi-heure plus tard, l'ordinateur du Colorado a demandé qu'il
répète son expérience. La Consigne Seize, a expliqué l'ordinateur
(personne n'a très bien compris ce que ça voulait dire,
d'ailleurs). Mais il n'a pas été le seul de sa classe à qui un
deuxième passage a été réclamé. Ils ont été cinq. Et on n'a pas
fait spécialement attention à lui.
Pourquoi ces traits et ces points? Il est possible
que lui-même n'en sache rien derrière le miroir sans tain de ses
yeux.
A ce moment de l'histoire, il croit être seul au
monde, comme les six autres.