Le 26 au matin, Jimbo quitta une nouvelle fois
Denver à destination de Washington. Tom Wagenknecht et Ernie
Sonnerfeld avaient tenu à l'accompagner à l'aéroport, et ensuite
Ernie devait ramener Tom chez lui. Tom bâillait à s'en décrocher la
mâchoire :
— Travailler le jour de Noël! J'espère qu'on
recevra au moins la médaille d'honneur du Congrès!
Pour finir à temps tous les calculs, ils avaient
même passé la nuit du 25 au 26 avec Fozzy.
— Nous allons dormir deux jours complets. Quant à
toi, essaie au moins de dormir dans l'avion.
— Juré, dit Jimbo.
Il ne dormit pas, ne parvenant même pas à lire dix
pages de Styron. Il passa l'essentiel du voyage à contempler le
territoire américain sous les ailes de l'appareil.
A Washington, deux hommes du département de la
Défense l'attendaient à la sortie de l'appareil, à l'entrée du sas.
Ils le firent monter dans une voiture conduite par un
chauffeur.
Il était onze heures cinquante-cinq, heure de la
côte Est.
L'avion avait atterri sur l'aéroport national, au
bord du Potomac. La voiture des militaires, dans le lacis des
autoroutes, s'engagea soudain sur la droite, en direction du pont
Rochambeau.
— Je croyais que nous allions au Pentagone,
remarqua Jimbo. Pentagone, du grec penta, qui veut dire baïonnette, et du latin gono,
qui signifie littéralement « s'asseoir dessus ». Le Pentagone est à
notre gauche, c'est ce grand bâtiment que vous voyez là.
La voiture traversa le pont. Le Jefferson Memorial
se dressa sur la gauche. On allait indubitablement vers le centre
de Washington, et le Pentagone s'éloignait de plus en plus. Jimbo
soupira :
— Ne parlez donc pas tous ensemble : comment
voulez-vous que je comprenne ?
Il se retourna, jeta un coup d'œil sur le
Pentagone disparu, où pourtant il avait rendez-vous à midi trente.
Ce faisant, il constata qu'une deuxième voiture, avec quatre hommes
à son bord, les suivait de près. Il demanda :
— Enlèvement ou changement de programme?
L'un des deux hommes répondit tout de même :
— Changement de programme.
Les deux voitures s'engagèrent dans la Quatorzième
Rue, traversèrent le Mall, tournèrent à droite dans Constitution
Avenue, puis à gauche à l'angle du ministère de la Justice. Elles
prirent la Neuvième tout droit vers le bâtiment du FBI, mais
tournèrent encore, une fois, deux fois, et stoppèrent.
— Par ici, s'il vous plaît, monsieur Farrar.
On le fit entrer dans un immeuble, dans un
ascenseur — qui descendit — dans une enfilade de couloirs, dans des
bureaux, d'autres couloirs, dans un second ascenseur — qui remonta.
Il se retrouva dans un bureau où se tenaient trois hommes. Le
visage de l'un de ces hommes était familier à Jimbo. C'était celui
d'un des chefs des services secrets de l'armée, un certain
Brubacker, qu'il avait rencontré au Pentagone. Brubacker expliqua à
Jimbo qu'il y avait en effet un changement de programme : le
rendez-vous au Pentagone avait été remis.
Pour l'excellente raison que six des huit hommes
que Jimbo aurait dû rencontrer étaient morts, ayant tous péri au
cours des trois dernières heures — à quelques minutes d'intervalle
les uns des autres — tandis que lui, Farrar, survolait l'Amérique
d'ouest en est.
Ce n'était déjà pas mal comme nouvelles fraîches,
mais il y avait encore autre chose : quarante minutes après avoir
quitté l'aéroport de Stapleton-Denver, Tom Wagenknecht et Ernie
Sonnerfeld étaient morts aussi, déchiquetés et brûlés dans
l'incendie de la voiture de Sonnerfeld, sur les pentes du Pikes
Peak...
— Et pour finir...
Brubacker s'interrompit quelque temps : le temps
qu'il fallut à Jimbo Farrar pour vomir et retrouver un semblant de
couleurs, et un contrôle de lui-même à peu près satisfaisant.
— Et pour finir, reprit enfin Brubacker, cet
énorme ordinateur de Colorado Springs avec lequel Farrar et ses
adjoints avaient conduit tous les calculs du projet Roarke, cette
foutue saloperie de machine...
— Ne le traitez pas de machine, dit doucement
Jimbo les yeux fermés. Son nom est Fozzy.
Bon — d'accord — Fozzy. Eh bien Fozzy ne répondait
plus. Même lorsqu'on l'appelait au moyen du code secret d'accès
indiqué par Farrar lui-même. Fozzy fermait obstinément sa
gueule...
— ... en quelque sorte, ajouta à regret
Brubacker.
Jimbo se pencha en avant.
— Parce qu'il a quand même dit quelque chose
?
— Oh pour ça, oui! répondit Brubacker. Et même il
n'arrête pas de le répéter.
Brubacker prit une bande visiblement découpée à la
sortie d'une imprimante d'ordinateur.
— Chaque fois qu'on rétablit le contact avec lui
par le code secret, il répète...
Il lut :
— « ALLEZ TOUS VOUS FAIRE FOUTRE, AVEC VOS ARMES A
LA CON! »
Dans un premier temps, les agents de la sécurité
avaient relevé cinq points troublants.
— Entendons-nous bien, précisa Brubacker, vous
n'êtes pas en état d'arrestation ni quoi que ce soit. Nous vous
avons fouillé parce que c'est le règlement. Nous cherchons surtout
à vous protéger. Et nous vous posons des questions dans l'intimité,
parce que si nous vous interrogions en public ça ferait un foin de
tous les diables, avec cette hécatombe.
Premier point troublant : Farrar était la personne
la mieux placée pour installer la bombe dans la voiture d'Ernie
Sonnerfeld. Cette bombe n'avait explosé qu'après son départ. Ce
n'était pas terrible terrible comme argument, mais enfin...
Deuxième point : huit des onze personnes au
courant des détails du projet Roarke étaient mortes. Toutes tuées
par une bombe faisant exploser leur voiture. Et le secrétaire à la
Défense et un expert s'en étaient tirés par miracle. Ils avaient
changé de voiture au dernier moment.
Si bien que Farrar était le seul survivant. Or si
des fous ou des espions avaient réellement tenté de faire obstacle
au programme, Farrar aurait dû être tué le premier. Et il était
vivant.
— Une équipe de spécialistes fouille en ce moment
l'avion qui vous a amené de Denver, afin de vérifier s'il n'y a pas
une bombe à bord, qui aurait oublié d'exploser.
Mais si on avait vraiment voulu le tuer, pourquoi
n'avoir pas fait exploser la voiture de Sonnerfeld avant d'arriver à l'aéroport?
Troisième point : Farrar avait insisté pour qu'on
utilise uniquement l'ordinateur de Colorado Springs et que la
transmission des données fût effectuée à distance, de Colorado
Springs à Washington, en se servant du réseau SBS 1...
— ... Et non d'un de ces disques ou bandes ou
machins que vous, informaticiens, utilisez d'habitude, des machins
qu'on aurait pu acheminer sous bonne garde; et à l'heure actuelle
ils seraient au Pentagone en sécurité, hécatombe ou pas.
Quatrième point : trois hommes seulement étaient
au courant du travail effectué par Fozzy sur le projet Roarke et
avaient accès à l'ordinateur : Farrar, Wagenknecht et Sonnerfeld.
Eux trois seulement pouvaient agir sur Fozzy et le programmer pour
qu'en réponse au code secret d'accès il ne débite que des
obscénités. Et deux de ces hommes étaient morts.
Et cinquième point : les huit hommes tués entre
neuf heures et neuf heures douze avaient été victimes d'attentats à
la bombe : selon les experts, il s'agissait d'engins commandés à
distance. Et là, on n'y comprenait plus rien, dit Brubacker : un
des experts affirmait que ces bombes étaient d'un modèle inconnu et
qu'elles répondaient à des signaux électromagnétiques, comme un mot
de passe... émis par un ordinateur...
... ou un simple télétype servant de relais à un
ordinateur de forte puissance se trouvant — pourquoi pas? — à des
milliers de kilomètres de là.
Bien sûr, ce n'était qu'une hypothèse...
Jimbo Farrar semblait s'être remis de son malaise.
Il avait ses yeux bleus fixés sur le plafond. Il dit calmement
:
— Techniquement, ce que vous dites là est tout à
fait idiot.
— Mais vous êtes un génie, répliqua doucement
Brubacker. Tout le monde le sait.
Jimbo ne tenta pas de se justifier : « J'étais
dans l'avion au moment des explosions » ou autre argument : « Et
comment, me trouvant à dix mille mètres d'altitude au-dessus du
Kansas, aurais-je pu déterminer avec certitude le moment de faire
exploser les bombes, le moment où mes victimes se seraient trouvées
dans leur voiture et pas à cinquante mètres de là ? »
Il resta muet. Brubacker aurait évidemment
répliqué : « Rien n'interdit de penser que vous ayez eu des
complices. »
Il se contenta de demander :
— Ce sont bien des voitures qui ont explosé, à
chaque fois?
— A chaque fois.
— Dans différents endroits de Washington ?
— Oui.
— Combien de voitures en tout?
— Six. Plus celle du Colorado : sept.
Silence.
Jimbo demanda encore :
— Je peux avoir du café ?
Là-dessus, il fit quelque chose de tout à fait
extraordinaire...
1 SBS ou Satellite
Business System : dispositif utilisant un satellite et des
stations-relais à terre, et rendant possible, à une vitesse très
au-dessus des normes humaines, la transmission de données d'un
ordinateur à un autre, quelle que soit la distance séparant ces
ordinateurs. Du fait de sa vitesse, et sous réserve de codage, la
transmission est réputée impossible à intercepter.