9
Quand elle était de passage à Boston, Martha Oesterlé descendait au Lenox, sur Copley Square, dans le quartier neuf de Prudential Center. Elle y avait ses habitudes depuis des années. Ses habitudes et presque sa légende : réuni en assemblée générale, le petit personnel de l'hôtel l'avait élue La Cliente La Plus Emmerdante Du Siècle.
Parce que, pour les siècles précédents, il manquait d'éléments de comparaison.
Elle surgit à neuf heures. Dévisagea l'un des réceptionnistes avec son air habituel, c'est-à-dire en donnant l'impression qu'elle le haïssait mortellement :
— J'espère que mon appartement est prêt ?
— Il l'est, se hâta de dire le portier.
Il eut le malheur d'ajouter :
— Comme toujours.
— Ne dites pas stupidement « comme toujours ». Il y a neuf ans, le 7 avril à la même heure, vous vous étiez trompé. Vous m'aviez donné le 324. Vous vous étiez trompé d'un étage. Alors ne dites pas stupidement « comme toujours », s'il vous plaît. Ma clé.
Elle entra dans l'appartement et en referma la porte à clé derrière elle, après avoir accroché la pancarte : « Ne pas déranger. » L'appartement se composait d'une entrée spacieuse, d'un grand salon partiellement aménagé en bureau, d'une chambre à coucher et d'une salle de bain. Elle pénétra dans le salon et déposa sur la table sa mallette. Elle l'ouvrit, en retira les dossiers qu'elle avait l'intention d'étudier durant la soirée, les disposa méthodiquement dans l'ordre même où elle comptait les aborder. Elle rangea, exactement parallèles, les trois stylos à encre violette. Elle ôta le manteau de demi-saison qu'elle portait par-dessus son tailleur. « Une douche et ensuite je me mettrai au travail. »
Mais d'abord téléphoner à Fitzroy Jenkins pour savoir s'il avait pu joindre Farrar et fixer à ce dernier un rendez-vous pour le lendemain. Elle appela sans succès le numéro de New York sur la ligne directe. Incroyable ! Depuis près de vingt ans que Jenkins était son adjoint, c'était la première fois qu'il manquait à l'appel.
Elle refit le numéro trois fois de suite.
Sans plus de résultat...
... Partagée entre sa fureur et un étrange sentiment de malaise, qui provenait sans doute de ce que l'appartement était surchauffé.
Une histoire de climatisation.
Donc, engueuler la réception.
Alors elle vit ses mains bouger indépendamment d'elle. Ses mains balayèrent les dossiers sur le plateau de la table, les expédièrent au sol. Sans violence aucune, au contraire avec douceur, et chaque dossier après l'autre.
Elle tituba. Pensa : « Simple malaise, dû à cette chaleur insensée. » Elle revint à Jenkins, à son incroyable manquement : « Je lui ai dit : joignez Farrar à Colorado Springs et dites-lui que je me rendrai personnellement à Boston pour le rencontrer. Faites-le. Quant à vous, je vous appellerai chez vous à New York entre neuf heures et neuf heures quinze. Et vous me rendrez compte. Je le lui ai dit, clair et net. Et il n'est pas chez lui ! »
Pour la cinquième fois, elle voulut appeler New York. Mais ses mains ne lui obéirent pas davantage : au lieu d'aller vers le téléphone, sa main droite ramassa les trois stylos à plume d'or et les planta carrément dans le bois de la table.
« Ce foutu Jenkins a intérêt à avoir une bonne excuse... »
Elle tituba pour la deuxième fois.
« Une bonne excuse, une bonne excuse, une bonne excuse », se répéta son cerveau.
Le plancher s'inclina soudain et l'expédia contre un mur. Au passage, elle renversa une petite table supportant une lampe. Mais elle parvint à rester debout : « De l'eau. La salle de bain. »
Miraculeusement, elle se retrouva devant la porte ouverte de la chambre et la franchit. Dans la seconde suivante, un nouveau mouvement brutal du plancher la précipita en avant, sur le lit, où elle tomba, le visage contre le couvre-pied, incapable de contrôler le moindre de ses mouvements.
« Une bonne excuse, le p'tit salaud... »
La chambre jusque-là obscure s'éclaira soudain. Et Martha Oesterlé découvrit qu'elle n'était pas seule, pas plus dans la chambre que sur le lit. Sa vision n'était pas normale, depuis déjà plusieurs secondes : elle n'y voyait plus que par saccades, par flashes successifs.
Mais elle finit tout de même par reconnaître Fitzroy Jenkins couché à côté d'elle.
Fitzroy Jenkins, entièrement nu et vivant.
Bien vivant même.
Pas d'erreur possible.



Jimbo était arrivé avant le départ de l'escouade des femmes de ménage qui, chaque soir, entre sept et huit, nettoyaient salles de classes et laboratoires du sous-sol. L'une d'elles avait entendu dire qu'il partait. Et Jimbo avait répondu : « Oui, c'est vrai, je m'en vais, je quitte Harvard. Je suis juste venu ranger quelques affaires. »
Il se mit au travail dès qu'il fut seul, vérifiant le contenu de chaque disquette de l'ordinateur, de tous les enregistrements, de tous les programmes qui se trouvaient dans les armoires métalliques. Il recherchait la plus infime trace de l'opération par laquelle les Sept avaient volé quatre-vingt-seize millions de dollars.
Et, dans le même temps, il gardait un œil sur la pendule murale, guettant l'éventuelle approche des Sept, venant au rendez-vous qu'il leur avait fixé.
Rien.
A neuf heures — au moment où Martha Oesterlé pénétrait dans l'hôtel Lenox à Boston, à quelques kilomètres de là — il y eut un bruit de pas. Mais un homme seul entra, le gardien, qui s'appelait Cobb.
— Oh, ce n'est que vous, monsieur Farrar !
— Ce n'est pas l'heure de votre ronde.
— Quelqu'un, l'un des gosses je crois, a téléphoné pour m'avertir qu'il y avait de la lumière dans les laboratoires.
Jimbo dégagea la disquette qu'il venait de vérifier et chargea la suivante. Il lui en restait encore six à contrôler.
— Quel gosse ?
Cobb haussa les épaules.
— Un gosse. Un de ces Jeunes Génies, comme on les appelle. Je ne sais pas lequel. Certains ont déjà des voix d'homme.
Jimbo retira ses grandes mains du clavier.
— Que vous a-t-il dit exactement ?
— Qu'il était au moins neuf heures du soir et qu'il n'était pas normal qu'il y ait quelqu'un dans les labos en pleine nuit.
Jimbo sourit à Cobb :
— Vous voilà rassuré, à présent.
— C'est sûr, dit Cobb, qui aimait bien Jimbo et lui rendit son sourire.
Il finit par s'en aller. Jimbo ne bougea pas tout de suite, en appui sur ses bras comme quelqu'un qui s'apprête à exécuter un exercice de culture physique. Il se redressa pourtant. Se massa le visage et surtout les globes oculaires avec l'extrémité de ses longs doigts...
... Naturellement, l'hypothèse que l'un des élèves ait alerté Cobb, était vraisemblable.
« Mais tu ne le crois pas, Jimbo. Tu penses qu'il y a une autre explication.
« Tu penses qu'ils veulent te faire comprendre quelque chose... »
L'idée fulgura : « Ou t'assurer un alibi. »
Utilisant le traditionnel téléphone mural, il rappela Cobb :
— Est-ce que des élèves sont sortis, ce soir?
— Oui, dit Cobb. Des tas.
— Un lundi soir ? Alors qu'ils ont des cours le lendemain ?
Rire de Cobb. Mais lendemain était le General Election Day, jour férié. Ça n'arrivait que tous les quatre ans. Ils étaient sortis par petits groupes, les uns pour aller au cinéma, d'autres à une exposition ou à un concert au Hynes Auditorium, au Prudential Center.
— Rentreront vers onze heures, sans doute. C'est l'heure limite fixée par Miss Oesterlé.
Jimbo remercia, raccrocha. Revint à l'ordinateur, qui continuait la lecture du contenu des disquettes. Et celles-ci ne contenaient rien d'autre que les programmes utilisés pour l'enseignement.
« Il y a trois choses que tu sais parfaitement, Jimbo.
« La première est que les Sept ont utilisé cet ordinateur — par le biais d'un télétype et d'un téléphone à touches — pour mener à terme toute l'opération du vol des cent et quelques millions de dollars. Cent et quelques parce que, pour tomber sur un chiffre rond de 96 — huit fois douze —, il avait nécessairement fallu partir d'une somme plus importante. Les Sept l'ont fait, et ils n'ont sûrement laissé aucune trace. Les Sept ne feraient pas ce genre d'erreur. Les Sept ne font jamais d'erreur, en aucun domaine. Et tu peux passer des heures et des mois à examiner à la loupe chacun de ces enregistrements, tu ne trouveras rien. La vérité est que huit personnes au monde savent pour l'instant que cet argent a été volé, par qui et comment. Les Sept et toi. Et tu as reçu ta part de douze millions. Ça, c'est le premier point, Jimbo.
« La deuxième est que les Sept ne viendront pas à ton rendez-vous.
« Tu attends pour rien. Tu le sais.
« Tu l'as toujours su. »
Il consulta sa montre comme s'il n'avait pas confiance dans la pendule : presque dix heures. Il s'assit, face à l'écran où défilait un programme de gestion des mouvements d'avion au sol dans un aéroport-type. Il respirait l'odeur familière de machine. Se sentait seul et abandonné.
Restait la troisième chose.
Depuis un bon bout de temps, il tentait de la refouler, essayait en vain de l'enfouir au plus profond de sa foutue mémoire. Mais elle remontait à la surface, surgissait à nouveau, l'envahissait.
« D'accord, Jimbo, laisse venir la troisième chose.
« Tu n'as jamais été capable d'empêcher ta saloperie de cerveau de faire ce dont il avait envie, de toute façon. Trop intelligent pour toi.
« Laisse-la venir occuper le devant de la scène. Examine-la scientifiquement, froidement.
« La troisième chose que tu sais, Jimbo, c'est que les Sept, en ce moment même, viennent brusquement de modifier la cadence. Rupture de rythme, tout change, on diverge.
« Jimbo, les Sept ne sont plus seulement des gosses super-super-doués, avec des cerveaux formidables capables de ridiculiser n'importe qui, capables de voler cent millions de dollars comme un rien, sans le moindre risque d'être pris, ou d'apprendre le mongol en trois ou quatre jours.
« Examine ça scientifiquement et froidement, Jimbo :
« Les Sept sont en train de tuer.
« Et tu devines même qui. »



Martha Oesterlé, allongée sur le dos depuis des heures gémissait doucement. Ses yeux étaient grands ouverts et, en un sens, elle était tout à fait consciente. En un sens seulement : elle ne distinguait plus la chambre que par fragments. Un peu comme si on lui avait mis sous les yeux des dizaines de clichés, chacun reproduisant seulement un détail du décor. Et Martha Oesterlé ne parvenait pas à rassembler tous ces clichés et à les mettre en ordre. Impossible de tout relier pour en faire un ensemble cohérent. Sa vision était éclatée comme un miroir brisé. Combien y avait-il de silhouettes marchant sans bruit dans la chambre, autour du lit? Trois? Deux? Ou bien toujours la même, se déplaçant ?
Et dans tous les cas sacrément grande.
Elle se souvenait... Des mains gantées l'avaient mise nue, l'avaient sans violence obligée à se coucher sur le dos, à écarter les cuisses, à accepter que le corps nu de Fitzroy Jenkins vînt se coucher sur le sien.
Elle avait été pénétrée par l'homme.
Elle gémit et voulut à nouveau se redresser. Un instant plus tôt — une heure plus tôt ? — lorsqu'elle avait esquissé un mouvement identique, les mains gantées l'en avaient empêchée, faisant doucement pression sur ses gros seins lourds. Mais cette fois, au contraire, les mains gantées l'aidèrent à s'asseoir. A lui seul, ce changement de position fit affluer une série nouvelle de sensations, toujours fragmentées : la salle de bains éclairée, le bruit de l'eau coulant dans la baignoire, son propre corps entièrement nu avec ses hanches d'homme et ses gros seins lourds. Et le corps également nu de Jenkins, allongé à côté d'elle; le visage hébété de Jenkins, souriant dans le vide; les silhouettes étrangement masquées circulant autour du lit.
L'objet qu'on plaça dans sa main...
... Le stylet extrêmement acéré et effilé que depuis des années et des années elle transportait dans sa mallette. Son stylet à elle, qui lui avait été offert par le vieux Killian.
Les mains gantées l'amenèrent à resserrer ses doigts autour du manche, la conduisirent à allonger le bras, puis à le baisser lentement. La pointe aiguë vint se poser sur la poitrine de Fitzroy Jenkins, à l'emplacement du cœur. Nouvelle pression douce des mains gantées, indiquant le mouvement à faire. Le bras d'Oesterlé l'exécuta docilement.
La lame s'enfonça sans résistance, d'une douzaine de centimètres.
Ressortit lentement.
S'enfonça à nouveau, quelques millimètres plus loin.
Dix fois, quinze fois, vingt fois.
Les mains gantées vinrent alors se glisser sous les aisselles de Martha Oesterlé. Elles l'invitèrent à se lever, ce qu'elle fit, titubant. Elle se laissa piloter vers la salle de bains...
... Où l'eau ne coulait plus. Et où la baignoire était aux trois quarts pleine.
Docilement, elle entra dans la baignoire, s'y allongea. Le stylet était toujours dans sa main. Les mains gantées le guidèrent sous l'eau agréablement tiède : incision au poignet gauche puis, le stylet ayant changé de main, au poignet droit.
L'eau commença à se colorer de rose.
L'avant-dernier mouvement des mains gantées conduisit le stylet vers la gorge. Bref aller et retour pour ouvrir la veine jugulaire externe, sur le côté droit du cou.
Le dernier mouvement fit doucement pression sur le sommet du crâne, pour enfoncer le corps sous l'eau.
Martha Oesterlé bougea un peu. Pas beaucoup.



On ôta les serviettes-éponges qui obstruaient les bouches du conditionneur d'air; elles reprirent leur place dans la salle de bains. La climatisation se remit à fonctionner normalement, évacuant les nappes de monoamine axydiase, un catalyseur des réactions du cerveau humain mis au point par le centre d'essais secrets des armes biologiques et chimiques, à Dugway, dans l'Utah, au moment de la guerre du Viêt-nam.
Selon les calculs des architectes, le système de climatisation renouvelait entièrement, toutes les quatre heures, l'air de chaque appartement. Autrement dit, dans quatre heures les derniers effluves de gaz allaient être aspirés. Et aucune trace n'en subsisterait plus.



Vers dix heures cinquante, il restait encore trois disquettes et quelques bandes à vérifier.
Jusque-là, il les avait prises dans l'ordre où elles étaient rangées dans les armoires métalliques. Machinalement. Après tout, ce n'était qu'un prétexte pour s'attarder dans le laboratoire.
Il sortit les trois dernières disquettes et les examina distraitement. Comme toujours, elles portaient une étiquette précisant leur contenu, et Jimbo pouvait les identifier d'autant plus facilement que l'écriture était la sienne. La première enfermait le fac-similé d'un programme tel que les compagnies aériennes en utilisent pour leurs réservations ; la deuxième reproduisait un programme de contrôle employé par les métallurgistes ; la troisième était une copie extrêmement fidèle — sauf les erreurs volontairement commises par Jimbo — du système CAD Computer Aided Design (Conception Assistée par Ordinateur) mis au point par la General Motors et servant à l'étude des carrosseries de voiture.
Jimbo faillit ne pas voir le signe.
Un simple griffonnage au crayon, dans le coin supérieur droit de l'étiquette.
Le chiffre 7.
La respiration lui manqua pendant deux secondes. Il chargea la troisième disquette mais ne déclencha pas tout de suite la lecture. Il alla de nouveau au téléphone et rappela Cobb :
— Je vous réveille ?
— Je ne suis pas supposé dormir, répondit assez aigrement Cobb. Je suis veilleur de nuit. Je ne dormais pas.
— Désolé de vous avoir réveillé. Je voulais simplement savoir si des élèves sont rentrés.
— Il y en a pas mal qui sont rentrés.
— Mais pas tous.
— Pas ceux qui sont allés à l'auditorium à Boston. J'aurais sûrement entendu leur car... Je veux dire : je l'aurais vu. Je ne dormais pas.
« Ne te raconte pas d'histoires, Jimbo, cette conversation avec Cobb n'a pas de sens. Tu sais très bien que les Sept, ceux des Sept qui sont allés passer la soirée au Hynes Auditorium — qui n'était vraiment pas très loin du Lenox — que ceux-là rentreront à l'heure. Sans faute. Et toi, Jimbo, tout ce que tu es en train de faire, c'est renforcer ton alibi... »
Jimbo dit à haute voix :
— Il est presque onze heures et j'ai fini. Je ne vais pas tarder à m'en aller.
— D'accord, grogna Cobb.
— J'éteindrai toutes les lumières dans le labo.
— D'accord.
Un temps.
— Bonne nuit, monsieur Farrar.
— Merci, dit Jimbo.
Il n'osa pas répondre « Bonne nuit à vous aussi », de peur d'avoir l'air sarcastique.
Il revint à l'ordinateur.
Lecture.
Rien n'apparut cette fois sur l'écran cathodique. On avait effacé le contenu de la disquette.
... Mais ils n'ont pas pris la peine de tout effacer, juste pour jouer ou à la suite d'une erreur de manipulation; il doit y avoir une signification.
Elle transparut sous la forme de trois mots, comme autrefois, quand Fozzy avait repéré l'existence des Sept et avait intercepté le message qu'ils s'adressaient les uns aux autres. La différence venait de ce que ce message à présent était destiné à Jimbo Farrar. Il le lut quand les trois mots s'inscrivirent sur l'écran et se répétèrent à l'infini :
WE LOVE YOU. NOUS VOUS AIMONS.
Et une répétition presque à l'infini, tandis que se dévidait la disquette :
Nous vous aimons, nous vous aimons, nous vous aimons...




Il demeura longtemps à contempler l'écran éteint. Il pleura, comme un enfant, en silence.
Il donna à l'ordinateur l'ordre d'effacement. Sortit la disquette désormais vide et écrivit sur l'étiquette : « Effacé par erreur. Farrar. »





Il s'en alla.
Il aurait pu regagner sa voiture sans être vu de Cobb. Mais il fit un détour par le grand hall d'entrée pour passer devant la vitre de la petite loge. Cobb lui rendit son salut.
Il était alors onze heures et dix minutes.
La Nuit Des Enfants Rois
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