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Mackenzie, directeur général de Killian Incorporated, fit un discours. Un sénateur fit un discours, puis céda la parole au maire de New York qui se déclara très content. Mélanie vint ensuite, avec son humour abrupt. Elle parla quelques minutes.
— Et maintenant, mademoiselle Oesterlé, la responsable du programme, annonça-t-elle pour finir.
Le banquet se tenait au Waldorf, rappelant une convention politique ou les soirées « April in Paris ». Il réunissait environ douze cents invités. Ann et Jimbo Farrar auraient dû être placés loin l'un de l'autre. Mais au moment de passer à table, Ann avait froidement échangé la carte portant son nom contre celle d'une dénommée Agatha Stevens, dont elle ne savait strictement rien. Du coup, elle se trouvait très près de son mari, qu'elle ne quittait pas des yeux. A trois ou quatre places près, il eût été assis face à elle.
— Vous n'êtes pas Agatha Stevens.
Son voisin de droite louchait sur son décolleté.
— C'est tout à fait exact, je suis son oncle, répondit Ann.
Mais c'était Jimbo et Jimbo seul qu'elle fixait, irritée, fascinée, inquiète de le découvrir à ce point tendu. Tel qu'il n'avait jamais été. Il était ainsi depuis l'apparition des trente adolescents sur l'estrade. « Quelque chose s'est produit dont il ne m'a rien dit, dont il refusera sans doute de me dire quoi que ce soit. » Mais l'occasion ne s'était pas présentée dans la cohue organisée qui avait suivi la présentation des Jeunes Génies.
Martha Oesterlé parlait, avec sa sécheresse et sa précision coutumières, expliquant les détails du programme établi par la Fondation Killian pour les trente adolescents sélectionnés. On n'allait pas se contenter de les présenter; ce n'était qu'un début, désormais la Fondation Killian les prendrait totalement en charge.
Leurs parents, dit Oesterlé, ont bien voulu nous les confier. Tout est prévu. La Fondation Killian allait ouvrir un collège spécial, à eux seuls réservé, situé à Cambridge, Massachusetts. Ils y seraient regroupés. Les meilleurs professeurs de Harvard allaient leur donner des cours, en tous domaines, selon les goûts, les ambitions, les spécialités de chacun d'eux, qu'il s'agisse d'art, de sciences humaines ou des sciences tout court, et dans ce dernier cas le Massachusetts Institute of Technology leur prodiguerait des cours spéciaux. Et l'effort financier de la Fondation Killian ne s'arrêterait pas là; la merveilleuse et généreuse et patriotique idée de feu Joshua Killian, créateur et instigateur de Chasseur de Génies, allait être poursuivie : chaque année, désormais, une autre promotion de Jeunes Génies serait sélectionnée. Par la Fondation Killian. Et ainsi d'année en année le programme se maintiendrait, s'amplifierait. Grâce à la Fondation Killian.
— Vous êtes le plus ravissant oncle que j'aie jamais vu, souffla à Ann son voisin de droite. Nom d'une pipe, c'est la première fois de ma vie que j'ai envie d'épouser un oncle !
— Attendez de connaître ma femme, dit Ann.
Elle scrutait toujours Jimbo, et ce qui un peu plus tôt n'était encore qu'une intuition devenait maintenant une angoissante certitude; entre Jimbo et les Sept, quels qu'ils fussent, où qu'ils fussent, quelque chose s'était noué, se nouait un peu plus d'heure en heure. Une complicité, une connivence étrange. Une part de la personnalité de Jimbo avait toujours échappé à Ann. C'était comme s'il y avait eu deux Jimbo. L'un avec qui elle vivait, était tendre et doux et drôle, avec qui elle faisait joyeusement l'amour et qui la faisait rire, qu'elle admirait, dont elle était éperdument et pour toujours amoureuse. Et un autre, secret celui-là, fait d'intelligence pure. A la hauteur de qui elle n'avait pu et n'aurait jamais la moindre chance de se hisser. C'était dur mais c'était ainsi : s'en accommoder ou partir.
Martha Oesterlé avait fini son discours. Un secrétaire d'État lui succéda. Au nom du gouvernement et du peuple américain il remercia Killian de son initiative. Il souligna que, pour la première fois dans le monde, le problème posé par les enfants surdoués était réglé de façon aussi nette et méthodique.
Ann ne l'écoutait pas. Elle pensait à ce second Jimbo, intouchable. Étranger. Et qu'elle aimait pourtant d'une inaltérable tendresse. Elle voyait à présent combien il était fasciné par les Sept. Elle devinait le deuxième Jimbo ébloui et penché au bord d'un vide vertigineux, prêt à s'y laisser tomber.
Et n'avait aucune idée de la façon dont elle pouvait s'opposer à ce vertige, à cette chute possible.
« Il se refuse même à m'en parler. »
La Nuit Des Enfants Rois
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