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A dix heures moins cinq, elle est encore dans la salle de bains de l'appartement où les gens de Killian l'ont installée, au quatrième étage de l'hôtel Statler. Les fenêtres donnent sur la Septième Avenue, sur Madison Square Garden Center. Les gens de Killian n'ont pas regardé à la dépense : il y a deux chambres, deux salons et deux salles de bains. Dans les pièces voisines, sa mère marche.
Marche, marche, marche.
Comme toujours incapable de demeurer en place. C'est probablement ce qu'elle a eu le plus de mal à supporter, chez cette femme qui est sa mère : cette activité permanente, stupide, aveugle, ce besoin absolu de toujours faire quelque chose, allant et venant dans la maison sur le bord du Lac Supérieur, de la cuisine au salon, d'une chambre à l'autre, incessamment, montant, descendant, immergée dans le travail domestique comme par une drogue abêtissante, marche, marche, marche, repartant, repassant, refaisant ce qui est déjà fait pour le perfectionner encore, toujours préoccupée, soucieuse, inquiète. Et parlant : « Et je t'ai relavé ce tee-shirt, il n'était pas assez propre. Ça va maintenant, non ? Tu es sûre que ça va? Mais si, dis-le, je le repasserai à la machine. Tu es sûre? Ou bien je peux le relaver à la main? C'est mieux que la machine. Je tiens à la propreté. On n'est jamais assez propre. Et je t'ai recouvert tes livres de classe. Ça te plaît ? Ça te plaît vraiment ? C'est comme la tapisserie de ta chambre. Elle jaunit. Tu ne trouves pas qu'elle jaunit? Mais si. Regarde. Ici. Et là. Et encore là. Tu vois bien. J'ai l'œil, moi. Tu ne fais pas assez attention à ces choses. Tu ne veux plus de corn flakes ? Qu'est-ce qui se passe ? Oh, je comprends : c'est la marque. Ça doit être la marque. J'ai voulu en changer et voilà ce qui arrive. Je vais te faire d'autres beignets de pommes. Et si, avec la tapisserie, on changeait la moquette ? Mange un beignet. Ceux-là, tu les aimes. Pourquoi ne réponds-tu pas ? On doit répondre à sa mère... »
Le téléphone sonne dans l'appartement du Statler.
C'est sa première visite à New York. Leur première visite : cette femme qui est Sa mère n'y est jamais venue non plus. C'est son premier vrai voyage hors du Minnesota, de ses millions de lacs déserts, de son silence, de ses hivers scandinaves, de ses étés moites. Hors de cet étouffement implacable subi depuis douze ou treize ans. S'il n'y avait pas eu les visites de l'Homme, chaque année, et les yeux de l'Homme disant d'attendre, que quelque chose allait arriver. C'est arrivé. C'est fait. D'abord une lettre d'une certaine Fondation Killian annonçant une visite. Et puis la visite elle-même d'un certain Fitzroy Jenkins, expliquant presque tout : les trente adolescents sélectionnés dans toute l'Amérique, leur rassemblement à New York. A l'évidence, L'Homme-Montagne est derrière tout cela...
— Chérie?
Cette femme qui est Sa mère l'appelle depuis la chambre, au travers de la porte fermée de la salle de bains.
Cette femme qui est sa mère est d'origine suédoise, pur sang. En est ridiculement fière. Dit que l'arrière-grand-famille est venue au siècle dernier de Dalécarlie. D'où ses cheveux extraordinairement blonds, blond or. D'où ce teint extraordinairement clair, cette luminosité de tout le visage, ces seins hauts, ces jambes longues. « Je suis belle. » Et la pure descendante d'émigrants suédois a épousé...
— Chérie, hâte-toi, je t'en prie. C'est le monsieur et la dame de la Fondation. Ils sont là, ils arrivent. Ils viennent de téléphoner du hall. Ils montent te chercher...
...a épousé contre toute attente et toute tradition cet homme qui est son père, et qui lui, descend de trappeurs français. D'où ces yeux verts étincelants, hardis, effrontés.
— Chérie, les voilà. Tu es sûrement prête, à présent. Allons, viens...
Elle se regarde une dernière fois dans la glace. Et le produit du mélange des fermiers de Dalécarlie et des coureurs des bois français est là devant elle. Elle le considère de cet œil froid, glacé, d'une impitoyable objectivité de machine, qui est le sien depuis qu'elle a découvert douze ou treize ans plus tôt qu'elle était différente. Un mètre soixante-sept, cinquante kilos, cheveux blonds, yeux verts, lèvres roses, faites pour le baiser. Quatorze ans et huit mois. Elle s'est laissé caresser par des garçons, expérimentalement, mais à ce jour pas d'homme. « Mon corps est vierge. » Elle dit « mon corps » avec détachement. Elle ne s'est jamais faite tout à fait à l'idée que ce corps est le sien. « Je suis en location, en quelque sorte. » Reste qu'elle aime ce corps qui est le sien. Elle en est satisfaite. On l'a gâtée.
TU N'ES PAS SEULE, VOUS ÊTES SEPT, a dit l'Homme-Montagne.
L'immense nervosité qu'elle éprouve en cet instant ne tient nullement au fait qu'elle est une très jeune fille. Il y a des années qu'elle a réussi à maîtriser les réactions ridicules de ce corps qui est le sien. Mais chaque seconde qui s'écoule la rapproche de l'aboutissement. TU N'ES PAS SEULE, VOUS ÊTES SEPT. La phrase chuchotée dix ans plus tôt prend maintenant sa signification. Le moment est venu. L'attente interminable touche à sa fin.
Chérie, voyons !
Elle ouvre la porte, elle sort. Au moment même où l'on sonne à la porte palière et où Sa mère excédée l'appelle :
— Liza !





— Elizabeth Tessa Rainier, de Duluth, Minnesota.
Fitzroy Jenkins clama son nom. Le couple venu la chercher à l'hôtel Statler lui sourit. Elle leur rendit leur sourire, fit méthodiquement apparaître sur son visage l'expression d'une très jeune fille intimidée par tout ce bruit fait autour d'elle.
Elle franchit la porte et monta sur l'estrade, happée à la seconde même par les faisceaux des projecteurs et les objectifs de dizaines de photographes et opérateurs de télévision.
— Elizabeth Tessa Rainier, répéta Fitzroy Jenkins. Née le 18 septembre 1966. Termine cette année la senior high school. Comme la quasi-totalité des garçons et des filles présents sur cette estrade, Elizabeth n'a jamais obtenu que des A. Elle entrera l'an prochain au collège1. Radcliffe notamment lui a offert une bourse, et plusieurs autres collèges se la disputent. Compte se spécialiser en histoire, en ethnologie, ou peut-être en sociologie. Dites-nous quelque chose, Liza...
La houle des applaudissements déferla.
Liza parvint à conserver, à accentuer même sur son visage l'expression timide qu'elle avait choisie pour la circonstance. Elle alla jusqu'à bafouiller :
— Je remercie la Fondation Killian. Je suis très heureuse d'être ici. Merci à tout le monde.

A peu de chose près, les mêmes mots que ceux prononcés par les garçons et les filles qui l'avaient précédée. Pas d'originalité, et c'était voulu. Elle continuait de jouer le rôle qu'elle s'imposait depuis plus de dix ans. Elle inclina timidement la tête en réponse aux applaudissements, fit avec une maladresse calculée quelques pas en arrière pour se fondre dans le groupe des quelque vingt adolescents que Fitzroy Jenkins avait appelés avant elle. Mais, dans le même temps qu'elle offrait ce spectacle d'une adorable et très jeune fille affolée, ses yeux glacés de machine parcouraient la salle.
Où il y avait peut-être deux mille personnes.
Fitzroy Jenkins appela un autre nom, un Rankowski de l'Illinois. Puis un Ross du Texas, un Waltzman de New York, un...


Où est l'Homme?

Il était impossible qu'Il fût absent. Impossible. Puisque c'était lui qui avait organisé tout cela, prévu tout cela, depuis dix ans. Il n'était pas sur l'estrade, il fallait bien qu'il fût dans la salle... Serait-il mort depuis sa dernière visite, en juin 1980 ? Le cœur de Liza eut un à-coup brutal... OH NON !
Fitzroy Jenkins appelait d'autres noms : un Peter King de Californie, un Tiede du New Hampshire, un Charles Williams de Louisiane...

« Liza, cherche-le. Il est là. Il est quelque part dans cette salle, au milieu de cette foule. Il te regarde... »
Fitzroy Jenkins appelant encore : Johnny Dee Williams de Norfolk Virginie, puis Gil Geronimo Yepes, de Taos, Nouveau-Mexique...
L'œil de Liza se figea soudain.
Elle venait enfin de découvrir l'Homme.
Et, en dépit de son indestructible maîtrise, quelque chose l'émut. Souvenir de l'Homme-Montagne brusquement apparu devant elle, quand elle avait cinq ans, et cherchant ses yeux. Et la regardant comme nul ne l'avait jamais regardée, la regardant comme quelqu'un qui détient la vérité. Et les mots chuchotés : « Tu n'es pas seule... »
Il était bien là, dans la salle, immense, adossé au mur, avec son visage pensif et doux. « Mais il est tendu. » Liza vit une grande et belle jeune femme blonde se rapprocher de lui, passer son bras sous le sien avec de la tendresse et comme un air de propriétaire. Un sentiment jusque-là inconnu s'empara de Liza, désagréable, pour elle qui n'avait à ce jour éprouvé d'affection ou de ressentiment pour personne. Il serait marié ? Peut-être même avait-il des enfants.
Et ce fut à cette même seconde que la chose se produisit.
Ce fut...
... Comme un picotement, un frôlement dans la nuit, la sensation neuve d'un contact à l'intérieur d'elle-même, de son propre cerveau.
Comme un appel très doux et très tendre, mais pourtant d'une irrésistible puissance...
Du coup, elle en oublia jusqu'à l'Homme.
Même l'Homme ne compta plus, n'exista plus.
Car c'est ainsi que les choses se passèrent sur l'estrade du Waldorf. A présent, ils étaient exactement trente, noyés dans la lumière étincelante des projecteurs et face aux caméras, exhibés, rois et reines d'un jour portés au pinacle. Mais Liza n'eut même pas à tourner la tête. Une certitude absolue, une joie sauvage et éblouissante, l'envahirent au terme d'une attente de plus de dix ans.
VOUS ÊTES SEPT.
Et voilà que les six autres étaient là près d'elle, à ses côtés. Un bonheur presque insoutenable la fit trembler, l'arracha à elle-même. L'inhumaine solitude dans laquelle elle avait toujours vécu s'effaça d'un seul coup, pour la première fois.
Nous sommes sept, les Sept, enfin réunis.
1 Le collège aux USA est l'équivalent de l'université en France.
La Nuit Des Enfants Rois
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