14
Il arriva à la maison de Marlborough Street vers trois heures de l'après-midi. L'Étrangleuse était absente, la maison vide. Sans même ôter son pardessus, il marcha un long moment dans les pièces du rez-de-chaussée, passant et repassant devant le buste en bronze de Nicola Machiavel, interrogeant du regard le visage aigu, ironique, aux lèvres minces, aux yeux plissés.
Il se décida enfin et forma un numéro de téléphone :
— Je voudrais parler à Miss Mélanie Killian.
Une secrétaire l'informa que Miss Killian était en conférence, et impossible de la déranger. Il se nomma : le professeur Thwaites, ami et beau-père de James Farrar. Il voulait parler à Miss Killian d'un problème grave et urgent.
— Concernant M. Farrar?
Thwaites hésita; il n'avait rien dit de tel. Pourtant il ne corrigea pas l'erreur et répondit :
— Oui, c'est cela.
Dans ce cas, on préviendrait Miss Killian, qui le rappellerait dès qu'elle serait libre, sauf si c'était vraiment urgent.
— Pas à ce point, dit Thwaites, un peu dépassé.
Il raccrocha. Refit aussitôt le numéro, s'en voulant de sa propre stupidité :
— Je suis désolé, j'avais oublié que je dois sortir. Je rappellerai Miss Killian moi-même. Vers cinq heures, cinq heures trente?
A son gré. Il sortit.



Le lieutenant de la police criminelle dit : « Non, pas du tout, au contraire », et fit de son mieux pour avoir l'air intéressé : ce petit homme potelé était un historien réputé, bostonien depuis trois cents ans, non seulement connaissait les Cabot et les Lodge mais leur parlait, et accessoirement était un ami du chef de la police.
Thwaites lui parla de l'histoire de Boston qu'il préparait, un peu à la façon dont Michener avait écrit la saga du Colorado. Et, dans son récit, il comptait incorporer trois affaires criminelles : Harding-Castle en 1873, l'Étrangleur de Boston entre juin 1962 et janvier 1964...
— Et la double mort de l'hôtel Lenox sur Copley Square.
Le lieutenant accepta de lui laisser consulter le dossier Oesterlé-Jenkins.
Thwaites trouva très vite ce qu'il cherchait. Parce que l'appartement du drame était légèrement surchauffé, parce que Martha Oesterlé était morte dans de l'eau tiède, le médecin légiste n'avait pu déterminer exactement l'heure des décès.
Selon lui, entre dix heures et minuit était vraisemblable.




Ensuite, Thwaites alla voir Cobb, le gardien de nuit du collège Killian, veuf, solitaire et bavard, et qui l'aimait bien.
Il mit beaucoup de temps à lui faire dire ce qu'il était venu entendre. Cobb, à aucun moment, ne se rendit compte qu'il subissait en réalité un interrogatoire.
Sans s'en douter, le gardien lui apprit qu'au moins deux des Jeunes Génies étaient sortis dans la soirée de la mort d'Oesterlé et de Jenkins. Ils étaient allés à Boston, et pas n'importe où à Boston : au Hynes Auditorium, qui n'est qu'à quelques minutes de marche du Lenox.
Ensuite que Jimbo, contrairement à son programme habituel, avait débarqué à Boston dans l'après-midi et non dans la soirée du lundi.
« Et il ne m'en a rien dit quand nous nous sommes vus le mardi matin. »
... Que Jimbo, curieusement, avait passé officiellement une grande partie de la soirée seul dans le labo d'informatique.
Y arrivant à temps pour être vu par l'équipe d'entretien...
Alibi.
... puis par Cobb, grâce à un coup de téléphone donné par « un élève à la voix d'homme »...
Alibi.
... puis revu encore par Cobb au moment de son départ, vers onze heures. Au prix d'un détour puisque, du labo au parking, passer par la loge du veilleur de nuit n'était en aucun cas la voie directe...
Alibi.
... Enfin qu'entre onze heures et minuit il ne faut guère qu'un petit quart d'heure en voiture pour aller de Harvard au Lenox...
... En conclusion, si Jimbo avait bien couché à Marlborough Street, personne ne pouvait savoir à quelle heure il y était rentré.





Dès son retour, Thwaites téléphona à la Fondation Killian.
— Miss Killian a tenté de vous joindre. Elle vient de sortir. Elle vous rappellera.
— Merci infiniment.
Il reposa le récepteur du hall, ôta enfin son manteau.
Il éprouva alors une sensation étrange. La sensation d'une présence.
Pourtant, il ne bougea pas. Il regarda en direction de l'escalier, obscur, conduisant aux étages sombres et silencieux. Il revit l'enfant de douze ans debout sur la première marche, le fixant de ses grands yeux bleu tendre, emplis d'une rage démente.
Il reprit le téléphone :
— L'hôtel Hay-Adams à Washington, je vous prie. Je n'ai pas le numéro.
— Je regrette, annonça la réception de l'hôtel Hay-Adams à Washington, M. Farrar n'est pas encore arrivé.
— Mais il est bien à Washington ?
— Nous avons l'habituelle réservation à son nom, mais l'appartement n'a pas encore été occupé. Y a-t-il un message ?
— Merci, non, pas de message.
Pour la seconde fois, il raccrocha, désemparé. « Il a pris l'avion de Washington vingt minutes avant que je n'embarque moi-même. Il m'a lui-même dit que son rendez-vous n'était que pour demain. Il devrait être à son hôtel de Washington. S'il y est vraiment allé. »
L'escalier.
Et à présent, plus forte, la sensation d'une présence là-haut.
Il fallait monter l'escalier ou bien ouvrir la porte de la rue et s'enfuir. En aucun cas appeler la police.
L'escalier montait tout droit jusqu'au palier du premier étage, où se trouvaient les chambres. Après il fallait tourner à gauche; les marches devenaient plus étroites. Thwaites n'alluma pas. Mais, parvenu sur le palier, son cœur s'affola.
Le deuxième étage venait de s'allumer.
Cinq secondes, puis le téléphone sonna. A nouveau, son coeur bondit : « Mélanie Killian qui me rappelle ! » Il y avait un autre appareil dans sa propre chambre à coucher, à trois mètres de là. Il alla décrocher :
— Miss Killian? Ici Thwaites.
Silence.
A l'autre bout du fil, quelqu'un accentuait volontairement sa respiration.
— Allô ? dit désespérément Thwaites.
... Et, dans le même temps, il entendit des pas juste au-dessus de sa tête, dans le très grand salon où était rangée sa collection. La panique le submergea, déferla, s'éloigna. Un calme absolu lui succéda. Il raccrocha, ressortit sur le palier et constata alors que toutes les lampes du rez-de-chaussée avaient été éteintes pendant qu'il était au téléphone.
Pour me faire savoir que'je dois monter, que je n'ai pas le choix.
Il leva la tête en direction du deuxième étage et cria :
— Je viens.
Aussitôt après, la sonnerie du téléphone retentit à trois reprises et cessa brusquement.
Il ferma les yeux, stupéfait de son calme et de sa lucidité. « Le moment est venu, Nicola. »
Le téléphone encore, puis le silence.
Il gravit les marches sans s'aider de la rampe, contrairement à son habitude. Son pas était léger. Les questions...
Trois sonneries, le silence.
... Les questions qu'il s'était parfois posées, ce qu'il allait faire et penser à l'heure de sa mort...
Trois sonneries, le silence.
... Ces questions trouvaient leur réponse. Les trois nouvelles sonneries scandèrent son pas sur les trois dernières marches. Il entra dans le salon. Il vit d'abord les soldats, ce qui restait des soldats. Les Gardes françaises, les Foot Guards et les Grenadiers géants de Frédéric de Prusse, tous, cavaliers et fantassins, avaient été arrachés de leurs socles et entassés sur la lourde table de chêne servant à les peindre. Là, on les avait fracassés, systématiquement, avec une rage méthodique et froide. Ensuite on avait soigneusement versé du plomb fondu sur l'hécatombe.
A plus de vingt ans de distance, Thwaites revivait une scène à peu près identique.
Il sentit la présence derrière lui, dans un des coins d'ombre que créait la grosse lampe à abat-jour de cuivre et de verre multicolore.
Il se retourna, face à la silhouette immense qui l'observait, immobile.
Il secoua la tête :
— De toute façon, je n'aurais rien dit. Sinon à Mélanie Killian, et encore : je n'y étais pas vraiment décidé. Mais vous n'auriez pas couru le risque de me laisser lui parler...
Il réfléchit :
— Vous auriez été alors obligé de m'étrangler. Un vrai meurtre, qui aurait sûrement dérangé vos plans.
Silence.
— Tandis qu'à présent, vous allez faire passer cela pour un accident, n'est-ce pas ?
Il ne chercha même pas à se défendre. Il s'assit à sa place ordinaire, devant la table où il avait passé l'essentiel de sa vie.
Il ferma les yeux. Et attendit.
Ce ne fut pas long. Il ne souffrit pas.
La Nuit Des Enfants Rois
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