Liza sort de la douche. Elle gagne la chambre. «
Tu ne devrais pas te promener nue », dit sa mère. « Se promener nue
est malsain, c'est impudique, ce n'est pas bien. Je ne me suis
jamais promenée nue. Est-ce que tu m'as vue me promener nue une
seule fois ? Je mourrais de honte. Dans ma famille, où l'on
respecte la religion, on mourrait de honte. C'est sûrement ton
père, avec son sang français qui te donne des idées pareilles. »
Liza ne répond pas. Elle s'allonge sur son lit, allume la lampe de
chevet, prend un livre : « Anthropologie structurale » de
Lévi-Strauss, dans son édition française (elle lit couramment le
français, l'espagnol et l'allemand, apprend le russe en ce moment).
Elle se met à lire.
— Et, en plus, tu risques de prendre froid, ajoute
sa mère.
Hors des catalogues, de quelques revues féminines
recommandées par le clergé, de la Bible évidemment, cette femme qui
est sa mère ne lit pas. Et ne s'est jamais préoccupée — c'est déjà
ça — de ce que Liza pouvait bien lire. Sauf si c'est cochon. Mais
elle a apparemment considéré que Lévi-Strauss — ça pourrait être un
Juif, avec un nom pareil — n'est pas cochon. Et, en plus, elle ne
comprend pas le français, elle.
— Tu es sûre que tu ne veux pas sortir ?
Pas de réponse.
— Liza, je t'ai posé une question.
— Certaine.
— Tu devrais venir. Nous ne sortirons pas de
l'hôtel. Nous y dînerons. Et ces Andersson ont dans le Nord-Dakota
une ferme comme la nôtre, sauf que M. Andersson a pu se dégager,
lui, ce n'est pas comme ton père. Tu viens ou tu ne viens pas
?
— Je vais lire un peu et dormir.
Cette femme qui est sa mère finit tout de même par
s'en aller. Il est presque sept heures et demie. Une heure passe.
Liza se lève, repose son livre, n'a même pas besoin d'un
marque-page. Il lui suffit d'enregistrer le folio dans sa mémoire.
Elle s'habille. Prend son temps. Se coiffe longuement, lissant sans
fin ses cheveux dorés. Pas le moindre frémissement sur le visage
qui lui fait face dans le miroir, et pourtant elle est bouleversée.
Habitée d'une joie qui déferle comme une vague monstrueuse.
Juste avant neuf heures. Elle quitte
l'appartement.
La journée a été rude. D'abord cette grotesque et
humiliante parade sur l'estrade, puis le banquet, où elle a été
séparée des six autres, tandis qu'on lui posait des questions
idiotes.
Enfin, dans l'après-midi, face à une horde de
journalistes et de prétendus scientifiques, ces tests enfantins
qu'on leur a imposés, sous l'œil satisfait de cette Martha
Oesterlé, de très loin la plus haïssable de toutes : « On vous
appelle Liza ? C'est vous qui vous destinez à l'ethnologie? Ou à
l'anthropologie? C'est quoi, la différence? Et en histoire, vous
êtes forte? C'est vrai que vous avez une mémoire formidable? Où est
né Abraham Lincoln ? Et les prénoms du quatrième président des
États-Unis ? Et quelle est la capitale du Wyoming ? Combien
d'habibants ? Et le nom du fondateur de Philadelphie ? Et la
hauteur du pont de Brooklyn ?... »
Elle est dans le couloir.
Elle évite les ascenseurs. Comme prévu. Au fond du
couloir, l'escalier de service. Si, à leur arrivée à New York, pour
leur épargner d'être la proie prématurée des journalistes, on les a
logés dans une trentaine d'hôtels différents, on les a présentement
regroupés au Waldorf.
Elle s'engage dans l'escalier.
Un étage plus bas, ils sont déjà deux à
l'attendre, Wes, qui vient de Boston, et Guthrie Cole qui vient de
Talbott, Tennessee. Pas un mot échangé. Mais l'extrémité de leurs
doigts se touche. Et ils se sourient.
Descendent.
Gil se joint à eux. On ne se parle toujours pas.
Pour se dire quoi ? Pas besoin d'exprimer le bonheur; à ce
degré-là, les mots sont vides.
Descendent encore.
Hari, qui est le cinquième et qui est noir.
Descendent encore.
Au rez-de-chaussée, déjà ensemble, Lee et Sammy.
Maintenant ils sont sept et, pour la première fois de leur vie,
ensemble et seuls.
— Mais impossible de rester ici, résume Sammy, le
seul des Sept à connaître New York. Les chambres ? N'importe qui y
a accès, parents ou même cette Oesterlé. On nous y surprendrait.
J'ai une autre idée.
Il rit, fou de joie. C'est un petit Juif aux yeux
immenses et noirs, à la gaieté communicative, vif comme un
écureuil. Il agite les mains en parlant. Et il secoue la tête en
considérant les six autres, comme s'il ne parvenait pas à croire
encore à cette miraculeuse réunion.
— J'ai même une voiture. Et j'ai trouvé un coin
génial.
Il rit à nouveau, effleure leurs doigts. Précise
:
— L'endroit le plus dangereux et le plus
tranquille de Manhattan en pleine nuit.