6
Liza sort de la douche. Elle gagne la chambre. « Tu ne devrais pas te promener nue », dit sa mère. « Se promener nue est malsain, c'est impudique, ce n'est pas bien. Je ne me suis jamais promenée nue. Est-ce que tu m'as vue me promener nue une seule fois ? Je mourrais de honte. Dans ma famille, où l'on respecte la religion, on mourrait de honte. C'est sûrement ton père, avec son sang français qui te donne des idées pareilles. » Liza ne répond pas. Elle s'allonge sur son lit, allume la lampe de chevet, prend un livre : « Anthropologie structurale » de Lévi-Strauss, dans son édition française (elle lit couramment le français, l'espagnol et l'allemand, apprend le russe en ce moment). Elle se met à lire.
— Et, en plus, tu risques de prendre froid, ajoute sa mère.
Hors des catalogues, de quelques revues féminines recommandées par le clergé, de la Bible évidemment, cette femme qui est sa mère ne lit pas. Et ne s'est jamais préoccupée — c'est déjà ça — de ce que Liza pouvait bien lire. Sauf si c'est cochon. Mais elle a apparemment considéré que Lévi-Strauss — ça pourrait être un Juif, avec un nom pareil — n'est pas cochon. Et, en plus, elle ne comprend pas le français, elle.
— Tu es sûre que tu ne veux pas sortir ?
Pas de réponse.
— Liza, je t'ai posé une question.
— Certaine.
— Tu devrais venir. Nous ne sortirons pas de l'hôtel. Nous y dînerons. Et ces Andersson ont dans le Nord-Dakota une ferme comme la nôtre, sauf que M. Andersson a pu se dégager, lui, ce n'est pas comme ton père. Tu viens ou tu ne viens pas ?
— Je vais lire un peu et dormir.
Cette femme qui est sa mère finit tout de même par s'en aller. Il est presque sept heures et demie. Une heure passe. Liza se lève, repose son livre, n'a même pas besoin d'un marque-page. Il lui suffit d'enregistrer le folio dans sa mémoire. Elle s'habille. Prend son temps. Se coiffe longuement, lissant sans fin ses cheveux dorés. Pas le moindre frémissement sur le visage qui lui fait face dans le miroir, et pourtant elle est bouleversée. Habitée d'une joie qui déferle comme une vague monstrueuse.
Juste avant neuf heures. Elle quitte l'appartement.
La journée a été rude. D'abord cette grotesque et humiliante parade sur l'estrade, puis le banquet, où elle a été séparée des six autres, tandis qu'on lui posait des questions idiotes.
Enfin, dans l'après-midi, face à une horde de journalistes et de prétendus scientifiques, ces tests enfantins qu'on leur a imposés, sous l'œil satisfait de cette Martha Oesterlé, de très loin la plus haïssable de toutes : « On vous appelle Liza ? C'est vous qui vous destinez à l'ethnologie? Ou à l'anthropologie? C'est quoi, la différence? Et en histoire, vous êtes forte? C'est vrai que vous avez une mémoire formidable? Où est né Abraham Lincoln ? Et les prénoms du quatrième président des États-Unis ? Et quelle est la capitale du Wyoming ? Combien d'habibants ? Et le nom du fondateur de Philadelphie ? Et la hauteur du pont de Brooklyn ?... »
Elle est dans le couloir.
Elle évite les ascenseurs. Comme prévu. Au fond du couloir, l'escalier de service. Si, à leur arrivée à New York, pour leur épargner d'être la proie prématurée des journalistes, on les a logés dans une trentaine d'hôtels différents, on les a présentement regroupés au Waldorf.
Elle s'engage dans l'escalier.
Un étage plus bas, ils sont déjà deux à l'attendre, Wes, qui vient de Boston, et Guthrie Cole qui vient de Talbott, Tennessee. Pas un mot échangé. Mais l'extrémité de leurs doigts se touche. Et ils se sourient.
Descendent.
Gil se joint à eux. On ne se parle toujours pas. Pour se dire quoi ? Pas besoin d'exprimer le bonheur; à ce degré-là, les mots sont vides.
Descendent encore.
Hari, qui est le cinquième et qui est noir.
Descendent encore.
Au rez-de-chaussée, déjà ensemble, Lee et Sammy. Maintenant ils sont sept et, pour la première fois de leur vie, ensemble et seuls.
— Mais impossible de rester ici, résume Sammy, le seul des Sept à connaître New York. Les chambres ? N'importe qui y a accès, parents ou même cette Oesterlé. On nous y surprendrait. J'ai une autre idée.
Il rit, fou de joie. C'est un petit Juif aux yeux immenses et noirs, à la gaieté communicative, vif comme un écureuil. Il agite les mains en parlant. Et il secoue la tête en considérant les six autres, comme s'il ne parvenait pas à croire encore à cette miraculeuse réunion.
— J'ai même une voiture. Et j'ai trouvé un coin génial.
Il rit à nouveau, effleure leurs doigts. Précise :
— L'endroit le plus dangereux et le plus tranquille de Manhattan en pleine nuit.
La Nuit Des Enfants Rois
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