La voiture dont avait parlé Sammy était en réalité
une camionnette de livraison portant sur ses flancs la raison
sociale d'une épicerie de la 151e Rue
dans le Bronx. Pas récente. Et pas volée non plus, empruntée
seulement pour la nuit, expliqua gaiement Sammy. Il donna des
précisions : il avait discrètement convaincu quelqu'un de
l'emprunter pour lui, de l'amener à Manhattan, de l'y laisser avec
ses clés. On rendrait le véhicule le lendemain matin, tout était
prévu. Lui-même ne l'avait pas conduite.
— Je suis trop petit et trop jeune pour conduire.
N'importe quel flic m'intercepterait. Et d'ailleurs, je ne sais pas
conduire. Mais j'ai pensé que l'un d'entre vous saurait.
Ils étaient plusieurs à savoir. Notamment Wes et
Guthrie Cole. L'un et l'autre dépassant les six pieds, le mètre
quatre-vingt-trois, en dépit de leurs quinze ans à peine. Guthrie
Cole avait pris le volant, portant des lunettes à verres blancs qui
le vieillissaient. Les six autres s'étaient installés à
l'arrière.
Ils roulèrent dans Madison, vers le nord.
Tournèrent à gauche.
— Aller où ? disait Sammy. Un bar, un night-club ?
Nous sommes mineurs. Un hôtel ? Ou chez moi ? Mais aller n'importe
où et nous y faire voir reviendrait à révéler l'existence des Sept.
Pas question. Je sais que vous pensez de même. Je l'ai senti, c'est
logique. Je me trompe? Je ne me trompe pas. Je sais : je parle
trop. Mais c'est que je suis heureux.
Il riait, agitant ses mains, se frottant les
tempes de ses doigts fins. Et ils riaient de le voir rire, heureux
de son bonheur et de leur propre bonheur.
— Après tant d'années !
Guthrie Cole passa devant l'hôtel Plaza.
— J'ai donc pensé à Central Park. Que
recherchons-nous ? Simplement à être ensemble, seuls. Et pouvoir
parler. Essayer de comprendre ce qui nous unit, en quoi nous sommes
tellement différents des autres, pourquoi l'Homme-Farrar nous a
regroupés, nous Sept.
Ses immenses yeux noirs un peu fondus
accommodaient à l'infini. La dernière calèche devant le Plaza s'en
allait, et elle croisa la camionnette qui roulait presque au
pas.
— Central Park, reprit doucement Sammy, j'y suis
allé trois jois, de jour. Ce n'est pas à côté, quand on habite le
Bronx. Central Park, c'est cinquante kilomètres de routes et de
chemins, c'est quatre mille deux cents hectares, soixante-quinze
mille arbres. Et des rochers, des collines, des cascades, des
grottes. Sans parler de deux patinoires, d'un zoo, d'un théâtre, du
Musée métropolitain, qui est l'un des plus grands du monde. Un
autre monde. J'y ai repéré un endroit spécial. Cela s'appelle la
Grande Colline, une vraie forêt...
Avant Columbus Circle, après l'hôtel Essex,
Guthrie Cole tourna à droite. Un taxi jaune le doubla en trombe;
ses feux rouges disparurent très vite.
La camionnette entrait dans Central Park.
— A Manhattan, ils disent que le parc est
dangereux la nuit.
Sammy éclata de rire en écartant les mains.
— Mais que peut-il nous arriver?
Ils suivaient la voie ouest, qui traverse le grand
parc du sud au nord. Par la vitre baissée, un air doux pénétrait,
apportant des senteurs d'arbres et de prairies.
— Que peut-il nous arriver maintenant?
Guthrie Cole se mit à chanter. Il avait l'accent
traînant du Sud.
Il était neuf heures et demie. Et, dépassant
successivement la Taverne Verte, le Lac, la 79e transversale, le Théâtre Delacorte et la hauteur
du Belvédère, la Grande Prairie, le Réservoir, la Prairie Sud, ils
approchaient lentement de la Grande Colline.