Il pense :
« Le plus intolérable, c'est l'absence de livres à
la maison... A part la Bible... Spécialités de contes et
légendes... On s'en lasse... Surtout à la quatorzième lecture... Il
y a une bibliothèque dans la Onzième rue... Mais ils n'ont pas
voulu me laisser entrer... Pas à six ans... Ils m'ont assis sur une
chaise... Les bonbons habituels... Téléphoné à cette femme qui se
dit ma mère... Est arrivée affolée comme d'habitude... Pauvre
femme...
« Je m'ennuie à un point incroyable... La première
fois qu'ils m'ont amené à cette école, je me suis dit : Il doit y
en avoir comme moi... qui font semblant, eux aussi... Au moins un,
PAR PITIÉ !
« Eh bien non.
« NON.
« Leur lenteur d'esprit est à vomir... Apprendre à
lire et à écrire ! Comme s'il fallait des semaines pour y arriver !
Pourtant pas difficile de comprendre que ces signes sur le papier
ne sont rien d'autre qu'un code de communication... D'ailleurs
assez limité... Ça prend combien de temps, pour être compris? Deux
minutes ? Mais, apparemment, pas un pour le découvrir. D'où la
nécessité de l'école pour eux... Et il y a d'autres écoles... La
ville en est pleine...
« Que suis-je donc ?
« Un monstre?
« L'Homme-Montagne est revenu. »
Celui-là pense :
« L'Homme-Montagne est revenu.
« Jour pour jour un an après sa première visite.
Et c'est bien le même, pas de doute. Silhouette caractéristique,
avec sa taille et sa façon de marcher un peu voûté, comme s'il
allait d'un moment à l'autre tomber en avant. Et ses yeux. Comment
oublier ses yeux ?
« Cette fois, il n'a rien dit. Nous nous sommes
regardés et rien de plus. Première hypothèse : il aura voulu voir
que j'étais encore là. Vivant, je veux dire.
« Mais une autre raison peut-être : il veut me
faire comprendre quelque chose. Par exemple qu'il faut attendre que
cette saleté de corps physique se développe.
« J'attendrai.
« Mais le corollaire de mon hypothèse numéro deux
saute aux yeux : puisqu'il faut attendre, c'est qu'il va se passer
quelque chose.
« Quoi ? »
Elle, qui fait partie des Sept :
« Un point éclairci : celui du mécanisme de la
reproduction. En lui-même, le mécanisme est simple : le pénis
masculin se gonfle par un afflux de sang. Grâce à cette rigidité
comparable à celle d'un muscle tendu, il peut s'enfoncer dans le
vagin et y déverser le liquide séminal. Le détail qui me tracassait
encore concernait la position des deux partenaires à ce moment-là.
Pour la majorité des animaux, la règle — enfin les caractéristiques
anatomiques — font que la femelle tourne le dos au mâle. J'avais
pourtant l'intuition que l'accouplement chez les êtres humains
pouvait également s'effectuer les deux partenaires étant face à
face. Depuis hier, j'en ai la preuve.
« Quelques observations préliminaires :
« J'avais noté dans la soirée les signes
avant-coureurs d'une copulation imminente. Je sais depuis deux ou
trois ans que le désir de copuler peut s'éveiller à tout moment.
Chez lui en particulier (je veux parler de cet homme qui est mon
père, disons papa pour simplifier les choses). Mais il est certain
que des phénomènes extérieurs peuvent jouer un rôle, en dehors de
ce qui doit être un instinct proprement animal. Par phénomènes
extérieurs, j'entends un film français à la télé, des photos de "
Penthouse " ou " Playboy ", et surtout le Martini-gin.
« Deux Martini-gin et le déclic se produit.
Immanquable.
« Je me demande comment font les chiens ou les
zèbres, qui ne boivent pas de Martini-gin.
« Il y a peut-être quelque chose dans les os à
moelle?
« Hier soir, ils nous ont expédiés au lit à même
pas huit heures. Premier signe. Puis l'inévitable Martini-gin. Et
les phrases-code : " On était bien, à Hawaï ", " Le programme télé
ne me dit rien ce soir ", etc.
« Gloussements idiots. Et le tour de nos chambres.
(Je dis " nos " chambres puisque les deux gosses qui vivent avec
nous sont censés être mon frère et ma sœur.) Chuchotement : " Ils
dorment ". Nouveaux gloussements idiots.
« J'ai attendu le temps nécessaire. Je me suis
glissée dans leur chambre. Ils avaient éteint la lumière, mais le
clair de lune suffisait.
« Ça a pris quelque temps et je commençais à
m'endormir (pas ma faute, mais celle de ce corps où je suis. Il a
ses exigences). Ils ont fini tout de même par se décider.
« Bon.
« Il est clair tout d'abord que ce type
d'accouplement leur est familier. Peut-être même plus que l'autre
(la femelle dos tourné). Quoiqu'il soit difficile de tirer une loi
générale à partir d'un cas particulier. Ce sont peut-être des
anormaux.
« Les deux corps sont effectivement face à face,
et parallèles. J'ai simplement constaté que le pénis tendu formait
avec l'abdomen un angle d'environ trente-cinq degrés, ce qui
facilite la pénétration.
« J'aurais dû y penser plus tôt. C'est idiot.
»
« L'Homme-Montagne est revenu. Un an après. J'ai
encore dans l'oreille ces deux phrases qu'il a murmurées, lors de
son premier passage.
« Vous êtes Sept ", a-t-il dit.
« Je me suis demandé un moment s'il était l'un des
Sept. Mais non. Il aurait dit " Nous sommes " et non " Vous êtes
sept ".
« En tout cas, il a des yeux superbes.
« Une pensée me tarabuste, pour une raison qui
m'échappe : je m'imagine copulant avec lui. Pas pour l'instant,
bien sûr, mon corps n'est que celui d'une petite fille de six ans.
Plus tard ?
« Si j'en juge par sa taille, il doit posséder un
pénis assez grand.
« Mais est-ce que les proportions sont respectées,
en pareil cas?
« J'ai bien vu un nain qui avait un gros nez.
»
Et ce quatrième d'entre les Sept, cette année-là
puis les années suivantes, à chaque fois que Jimbo Farrar,
régulièrement, revient les voir un an après, jour pour jour. Ce
quatrième, comme les six autres, s'accoutume à ces visites
annuelles. A ces rencontres silencieuses où seuls s'échangent des
regards. Il s'y accoutume au point de les guetter, de les espérer à
chaque printemps.
Tout comme les six autres.
Les Sept grandissent. A quelques mois près, ils
ont le même âge.
Ils se posent évidemment des questions sur
l'identité de ce visiteur muet. (A une exception près, il ne leur a
rien dit d'autre que les deux phrases qu'il a ensuite répétées à
Fozzy. L'exception est celle de Gil Yepes, à qui il a posé le
problème des jarres. Mais aucun des mots qu'il a prononcés au cours
de son soliloque — Gil a à peine ouvert la bouche — dans la maison
communautaire du pueblo de Taos, n'a donné la moindre indication
sur sa propre nature.)
Ils se posent donc des questions.
Une surtout.
La même.
Qui est-il ?
DIEU?