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— Je ne suis pas d'accord, dit Martha Oesterlé. Pas du tout. En réunissant ces garçons et ces filles prétendument surdoués, en finançant leurs études, si extravagantes qu'elles soient, et Dieu sait qu'elles le sont ! en leur offrant les meilleurs professeurs disponibles en Amérique, en louant à prix d'or un bâtiment entier sur le campus de Harvard, en y faisant installer tous les laboratoires possibles, jusqu'à un centre informatique équipé d'un terminal ordinateur dont il existe peu d'équivalents, la Fondation Killian a fait énormément. Au-delà du raisonnable.
Sur sa droite, près d'elle, Fitzroy Jenkins approuva énergiquement. L'air de dire : « Je n'aurais pas mieux parlé. » Martha Oesterlé ne lui prêta aucune attention. Elle soutint le regard perçant de Mélanie. Regarda successivement Doug Mackenzie, puis Ann, puis Jimbo. Toisa Jimbo de haut en bas. Produisit une espèce de petit reniflement de colère et de mépris. Reprit :
— Mais trop c'est trop. Avec Doug Mackenzie, je suis vice-présidente exécutive de Killian Incorporated. A ce titre, j'ai des responsabilités. Je suis en particulier chargée des activités nouvelles, au sein de la société. Je me suis ainsi personnellement occupée, voici plus de douze ans, de la mise en place de l'ordinateur de Colorado Springs. C'était mon idée; j'en ai fait le plus puissant et le plus perfectionné des ordinateurs existants. J'ai fait en sorte de rentabiliser l'investissement énorme qu'il représentait et j'y suis parvenue, vous en êtes tous témoins. J'étais contre l'opération Chasseur de Génies, depuis le début; on a passé outre. J'étais opposée à la nomination de M. Farrar à la tête du service informatique, pour des raisons qui ne tiennent pas à sa compétence technique, qui est indiscutable. On a là encore passé outre. Et voilà maintenant qu'il est question que M. Farrar abandonne son poste, à seule fin de venir s'installer ici sur la côte Est pour enseigner l'informatique à ces gamins. Je ne suis pas d'accord.
Silence.
Mélanie dit enfin :
— Doug?
Mackenzie secoua la tête, serra obstinément les lèvres, dans une mimique disant très clairement : « Oh non, je ne vais sûrement pas m'en mêler, j'ai assez de mes propres problèmes et qui serait assez cinglé pour s'opposer directement à Oesterlé, qui est une foutue emmerdeuse, et après tout, c'est vous le chef. »
Silence.
Ann regardait avidement Jimbo, émue et inquiète de sa pâleur. Il était au bord du malaise, à la seule idée qu'on pût le séparer des Sept.
— Jimbo, dit Mélanie, Martha n'a pas tort.
Un temps.
— Pensez-vous être en mesure de mener à bien les deux entreprises, continuer à diriger votre service et enseigner à ces enfants ?
Jimbo acquiesça. « Bon Dieu, pensa Ann, ils ne voient pas ce qu'ils sont en train de lui faire ? »
— Je tranche, dit Mélanie. Jusqu'à nouvel ordre, M. Farrar fera des aller et retour chaque semaine. Deux jours ici, le reste du temps dans le Colorado.
Martha Oesterlé furieuse quitta la pièce, fidèlement suivie par Fitzroy Jenkins, poisson-pilote.
Mélanie tourna son regard aigu vers Ann. Son sourire disait : « C'est bien ce que tu souhaitais que je fasse, Ann ? »
Ann baissa la tête, la gorge nouée. Elle se retenait de prendre Mélanie dans ses bras et de la serrer tendrement. « Merci Mélanie. Merci d'avoir compris. »
Ann était heureuse pour Jimbo. Pourtant, un piège venait à l'instant de se refermer sur eux tous.





A Harvard, la Fondation Killian avait en tous points tenu ses engagements. Elle avait installé les Jeunes Génies dans un très beau bâtiment de brique recouvert de lierre, qui n'avait pas les trois siècles et demi de l'université elle-même, mais n'en datait pas moins de 1800 et des poussières. Des arbres et des pelouses superbes entouraient un nombre impressionnant de musées et de collèges. A elle seule, la Widener Library contenait trois millions de volumes, et d'autres bibliothèques la jouxtaient. Et le Massachusetts Institute of Technology n'était qu'à deux ou trois kilomètres.
La Fondation, en la personne d'Oesterlé, avait respecté d'identiques critères de qualité pour le choix des professeurs. Les meilleurs. Jusqu'à un ancien secrétaire d'État, qui fut chargé de dispenser des cours d'économie politique, une heure par semaine. Et, pour l'enseignement de l'histoire, on fit appel au vieil et charmant Emerson Twhaites, spécialiste de la Renaissance entre autres choses et qui était, par pur hasard, veuf de la mère de Jimbo Farrar, et donc l'ancien beau-père de celui-ci.
Ainsi arriva pour lui le moment d'entrer dans l'histoire.



Il demanda à Ann :
— Et comment vous accommodez-vous de ses deux mètres quatre ?
— Je fais plusieurs voyages, répondit Ann.
Twhaites avait soixante-quatre ans. Il était potelé, dodu, replet, rondouillard, grassouillet...
— Tout ce que vous voudrez sauf ventripotent. Je ne suis pas ventripotent. D'ailleurs, regardez vous-même...
Il se mit de profil, afin qu'Ann pût en juger. Il avait exactement la silhouette d'Alfred Hitchcock sortant de table.
— Potelé, dit Ann. Indiscutablement.
Ils se sourirent. Leur amitié était née et prenait déjà de l'âge. Emerson Twhaites habitait Boston aux alentours de Mont Vernon, dans Marlborough Street. Il occupait seul une grande maison de briques rouges, très belle, à trois étages plus des combles et une cave.
— Vraiment seul, Ann. Je peux vous appeler Ann ? Une sorte de dragon avec des mains d'étrangleur vient faire mon ménage, mais je l'ai menacée de mort si elle touchait à mes soldats de plomb, qui d'ailleurs ne sont pas en plomb. J'ai une collection superbe; et je pèse mes mots. Voulez-vous la voir, et la maison avec ?
Ann accepta. Ils entreprirent la visite.
— Ann, j'ai appris par cette dame Oesterlé que Jimbo se trouvait à Harward et que nous serions collègues, lui et moi, dans cette opération farfelue visant à faire des génies adultes de ces prétendus Jeunes Génies. Quelle surprise! Savez-vous depuis combien de temps je n'ai pas rencontré mon ex-beau-fils ? Environ dix-huit ans. Si l'on excepte les courts instants où ma femme, sa mère, a été inhumée. Nous n'avions pas alors échangé trois mots. Je ne le savais même pas marié.
En uniformes chatoyants, colorés, les soldats — fantassins et cavaliers — occupaient tout le troisième étage.
— Je me suis spécialisé dans les soldats de France, Grande-Bretagne et Prusse, essentiellement entre 1650 et 1800, avec une prédilection pour l'époque de la Guerre en dentelles. Avez-vous des enfants ?
— Un garçon, une fille.
— La dame Oesterlé m'a dit où joindre Jimbo. J'ai appelé et suis tombé sur vous, Dieu soit loué ! Apparemment, Jimbo vous avait parlé de moi.
— Très peu.
— Allez-vous venir habiter Boston, Ann ?
Non, dit-elle. Puisque Jimbo passerait l'essentiel de la semaine et notamment les week-ends, au Colorado, dans leur maison de Manitou Springs. Mais elle accompagnerait parfois Jimbo. Après tout, elle avait fait ses études à Radcliffe, à deux pas.
Le petit homme aux cheveux très blancs et à la peau très rose considéra Ann.
— Vous a-t-il dit ce qui s'était passé entre nous, Ann ?
Pas vraiment.
Ils revinrent dans un des salons du bas, où il servit lui-même le thé. S'assit ensuite face à elle, dans un fauteuil à oreilles qui devait au moins être centenaire.
— Je l'ai connu enfant, quand il avait à peine dix ans. Et vous, quand l'avez-vous rencontré pour la première fois ?
— Nous avions, lui quinze ans et moi treize.
Twhaites but une gorgée de thé.
— Il s'était déjà calmé. Le garçon que j'ai découvert, avant que je n'épouse sa mère, n'avait pas encore réussi à maîtriser — ou à effacer, j'ignore quelle explication est la bonne — l'invraisemblable violence qu'il portait en lui. Vous, vous l'avez connu calmé, différent. Quand Mary et moi nous sommes mariés, il nous a paru évident que Jimbo devait venir habiter avec nous, dans cette maison où nous sommes. J'étais prêt...
Il hésita.
— J'étais prêt à lui offrir toute l'affection dont je suis capable. Ce fut un échec. Total. Un soir, nous avons eu une dispute, lui et moi. Nous nous sommes opposés sur un point d'histoire, le croiriez-vous ? Il venait de lire « Déclin et chute de l'Empire romain », de Gibbon et il n'avait même pas douze ans ! rendez-vous compte ! Il avait échafaudé une théorie sur la conversion de l'empereur Constantin au christianisme. J'ai réagi comme le dernier des imbéciles : je l'ai tourné en dérision, lui et sa théorie. La nuit même, il a fracassé des dizaines de mes soldats de collection et s'est enfui. La police ne l'a retrouvé que deux semaines plus tard, à la frontière du Mexique, à des milliers de kilomètres ; Dieu sait comment il avait parcouru tout ce chemin, sans argent. Revenu à la maison, il a refusé obstinément de m'adresser la parole, quoi que je fasse ou dise, et j'étais vraiment prêt à faire n'importe quoi pour obtenir son affection. Il s'est comporté comme si je n'existais plus. Vous me croyez ?
— Oui.
— Il avait encore son grand-père à Denver, à l'époque. Nous n'eûmes pas d'autre solution, Mary et moi, que de le laisser partir là-bas. Trois ans ont passé. Puis je l'ai revu. J'ai été stupéfait; le changement était véritablement extraordinaire : ce n'était plus du tout le même garçon. Il avait énormément grandi bien sûr, mais la mutation essentielle venait d'ailleurs : sa morgue incroyable, son agressivité permanente, son refus total du moindre conseil, de la moindre manifestation d'autorité, tout cela avait disparu. A la place, je découvrai un adolescent doux et calme, courtois, d'une égalité d'humeur presque gênante. Etait-il ainsi quand vous l'avez connu ?
Elle acquiesça.
— Et il n'a pas changé depuis ?
Elle sourit.
— Non.
Silence.
— Et voilà le plus étonnant, reprit Twhaites. Malgré toutes ces années, je continue d'éprouver de l'affection pour lui. Il n'y a rien au monde que je désire plus que des relations... je ne dirais pas de père à fils, mais simplement amicales.
Il appuya sa tête contre le dossier du fauteuil et ferma les yeux.
— Je me sens vraiment seul, vous savez.



Ce soir-là, Ann suggéra à Jimbo d'aller dîner chez Emerson Twhaites.
Pas de réponse. Dans la salle de bain, il essayait en vain de nouer sa cravate. Il n'avait jamais, de sa vie, réussi à nouer correctement une cravate.

Elle le rejoignit et lui prit la cravate des mains.
— Tu m'as parfaitement entendue.
Les yeux bleus lui sourirent dans le miroir.
— Mais bien sûr, dit-il.
— Bien sûr quoi?
— Ce serait une bonne idée d'aller chez Emerson Twhaites. Pour dîner.
Il arrivait parfois à Ann d'être exaspérée.
S'il te plaît, Jimbo ! Ne dis pas « bien sûr » comme si c'était la chose la plus naturelle du monde d'aller dîner chez ton ex-beau-père, que tu n'as pas voulu rencontrer pendant dix-huit ans !

Elle lui noua sa cravate. Il lui souriait, les yeux pleins d'innocence et d'humour. Les mots de Twhaites : « Ann, vous ne l'avez connu que calmé, différent, sans cette invraisemblable violence qu'il portait en lui... »
Une violence maîtrisée, tapie au fond de Jimbo...
... Ou effacée à jamais. « Ann, je ne sais pas quelle est la bonne explication », avait également dit Twhaites.
« Et je ne le sais pas davantage », pensa Ann.
Les grandes mains de Jimbo montèrent vers son cou, enserrèrent son visage, très tendrement.
Et naturellement, comme toujours, il devine ce que je pense.
— J'ai changé, Ann. Du tout au tout, dit doucement Jimbo.
Il lui embrassa le front, les paupières, descendant vers ses lèvres. Il précisa :
— Je parle d'Emerson Twhaites, bien entendu.



Ils allèrent passer la soirée dans la vieille maison en briques rouges de Marlborough Street, et le dîner s'y déroula au mieux.
— J'ai réfléchi à la conversion de l'empereur Constantin, dit Jimbo. Vous aviez raison à propos de Lactance : il bluffait.
— Un démagogue, dit Twhaites. Un batteur d'estrade annonçant l'événement dans le seul but de l'obliger à se produire. Je l'ai toujours pensé.
— Sur le moment, non, pas moi, répondit Jimbo. J'étais d'un avis plutôt opposé, vous vous en souvenez peut-être. Mais à y bien réfléchir...
Au nom du Ciel ! s'exclama Ann.
Ils rirent tous les trois, achevèrent leur sherry de quarante ans d'âge, passèrent à table, servis par l'Étrangleuse. Et Emerson Twhaites leur parla de Nicolas Machiavel, des Médicis, du condottiere Jean des Bandes Noires.
A la fin du repas, on décida que, pendant ses séjours à Boston, Jimbo occuperait à Mount Vernon, une chambre du deuxième étage.
Celle-là même où il avait dormi étant adolescent, avant sa fugue et son retour au Colorado.
Ainsi s'ajusta le mécanisme.



Au cours de l'été qui suivit la présentation au Waldorf Astoria, les Sept gardèrent entre eux secrètement le contact, quoique habitant à des centaines, voire des milliers de kilomètres de distance.
Ils le firent vraisemblablement à l'insu de Jimbo Farrar. Et de tout le monde.
Ils se retrouvèrent à Harvard, en septembre, logés dans le bâtiment loué par la Fondation, situé dans Quincy Street, pas très loin de Harvard Yard. Pas seuls : ils étaient mêlés aux autres Jeunes Génies. Pour se réunir ou se concerter, ils prirent les précautions nécessaires, et l'hypothèse même qu'on pût les surprendre — et donc les identifier en tant que Sept — cette hypothèse était absurde.
Ils agirent dès cette période comme le font les diverses parties d'un même cerveau, chacun apportant aux autres ce qui pouvait leur manquer.
Ils ne tardèrent pas à entreprendre une action commune, la première.
Et ce fut un vol.
Ils décidèrent de voler cent ou cent cinquante millions de dollars.
Et leur emploi du temps proprement universitaire étant assez chargé, ils consacrèrent à l'opération quelques heures par-ci par-là, à leurs moments perdus.
La Nuit Des Enfants Rois
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