A ce moment de l'histoire, Herbie Tolliver était
déjà entré dans l'orbite des Sept.
Depuis trente-quatre jours, quand il avait reçu la
lettre et le paquet.
Il ouvrit l'une et l'autre.
Dans le paquet, il trouva vingt-cinq mille dollars
en billets usagés de dix dollars.
Quant à la lettre, dactylographiée, non signée,
parfaitement anonyme, elle lui disait très précisément comment il
allait gagner un million et cent mille dollars moins les frais, et
ce que l'on attendait de lui.
Qui était Herbie Tolliver?
Herbert George Tolliver. Né à Portland, Maine.
Vingt-sept ans. Études banales de droit et de comptabilité. Pas de
quoi grimper aux rideaux pour l'intelligence, mais quand même
malin. Se jugeant même plus malin qu'il ne l'était vraiment.
Premier emploi dans une banque de sa ville natale. Ne s'en n'était
pas contenté. Avait assez rapidement atteint ce qu'il avait
considéré comme le premier échelon de son irrésistible ascension
vers la fortune. Avait décroché un poste à Boston dans la Banque
Cavendish, au service des Prêts Personnels. Y avait passé trois
ans, à la satisfaction générale — la sienne surtout. Jusqu'à ce
jour où on avait découvert comment il falsifiait les dossiers de
prêts, en échange de dessous de table. Sur-le-champ foutu à la
porte. Et par le vieux Henry Cavendish en personne, descendu de son
Olympe. Et en présence de témoins, qui plus était : des mômes d'une
Fondation bidon, effectuant une visite de la banque sous la
conduite d'un de leurs profs, un grand escogriffe dans les deux
mètres. Sale moment pour Herbie. Les meilleures choses ont une fin,
avait pensé Herbie. Était parti pour New York. Avec son
enthousiasme intact. Et dix-huit mille dollars d'économies. Avec
dix-huit mille dollars, on pouvait attendre et voir. Avait attendu
sans rien voir. Avait commencé à se poser des questions sur son
avenir...
Vingt-cinq mille dollars en billets de dix dollars
et une lettre.
Il relut la lettre toute une soirée. Il
connaissait suffisamment le droit et les procédures bancaires pour
savoir que rien de ce que l'on exigeait de lui n'était
véritablement illégal.
Aucune loi n'interdisait de faire ce que la lettre
lui demandait : Vous mènerez deux opérations
distinctes. Premièrement, vous ouvrirez des comptes bancaires dans
les banques (liste ci-jointe). A chaque fois vous utiliserez une
identité différente (liste des pseudonymes — dans l'ordre — ci-jointe). A
chaque fois vous préviendrez la banque que désormais vous ne
communiquerez plus avec elle que par écrit, avec utilisation d'un
nom de code convenu (liste ci-jointe).
Deuxièmement, vous établirez
un contact avec différents agents de change (liste ci-jointe). A
chacun d'eux, vous vous présenterez sous une identité différente
(liste des pseudonymes ci-jointe). A chacun d'eux, vous annoncerez
votre intention d'utiliser ses services pour une ou
plusieurs transactions concernant des valeurs mobilières.
Vous spécifierez qu'ils recevront désormais
vos instructions uniquement par lettre portant mention d'un code
convenu (liste des codes à utiliser ci-jointe).
Respectez scrupuleusement
l'ordre des listes. Vous noterez que les banques sont numérotées de
1 à 325, et les agents de change de 400 à 613.
Rien de tout cela n'était véritablement illégal
mais un Bantou aurait deviné que ça n'allait pas tarder à le
devenir.
La lettre disait encore :
Vous pouvez prendre ces
vingt-cinq-mille dollars et ficher le camp. Vous seriez un foutu
imbécile de le faire. Vous vous attireriez des ennuis. Et cela vous
empêcherait de toucher un million soixante-quinze mille dollars
supplémentaires.
Et, en guise de post-scriptum :
Vous recevrez demain soir
samedi, à six heures, un coup de téléphone. Ne dites rien d'autre
que oui ou non.
Herbie préleva au hasard une douzaine parmi les
deux mille cinq cents billets de dix dollars. Il alla les montrer à
deux caissiers de banque :
— Je me trompe, ou ils sont faux?
— Ils sont tout à fait authentiques.
« Herbie, rends-toi compte : un million de dollars
! »
Seul (petit) point noir : ce que la lettre
appelait pudiquement « des ennuis ».
Mais qui diable a jamais gagné un million de
dollars sans problèmes ?
Le lendemain soir, à six heures pile, le téléphone
sonna. Herbie décrocha. Silence.
— Allô? dit Herbie.
Un temps. Il perçut le bruit d'une respiration,
très calme. Il comprit. Il dit précipitamment :
— Ma réponse est oui. Je ferai tout. Point par
point et dans l'ordre. Vous pouvez compter sur...
On raccrocha sans un mot. Il fut
impressionné.
Il se mit en piste. Il respecta scrupuleusement
les instructions données par la lettre. Rien qu'à New York, il se
présenta à 68 agents de change et ouvrit 79 comptes bancaires, sous
cent quarante-sept identités différentes. Mais pas une fois sous le
nom de Tolliver.
Exactement comme la lettre le lui
prescrivait.
Six jours plus tard, nouvelle lettre, identique à
la première, et nouveau paquet, contenant encore deux mille cinq
cents billets de dix dollars.
Pour vos frais.
Il suivit fidèlement les ordres reçus. Il prit
l'avion, l'avion, l'avion, et des voitures de location à n'en plus
finir. Son périple le mena dans plus de vingt villes importantes
des États-Unis et du Canada avant de revenir à New York.
Chemin faisant, il avait contacté 145 nouveaux
agents de change et ouvert 246 nouveaux comptes bancaires, sous
autant d'identités différentes.
Avec New York, il épingla à son tableau de chasse
213 agents de change et 325 comptes bancaires. Sur chaque compte,
il avait versé dix dollars ; à chaque fois, il convint avec le
banquier concerné d'un code secret — un mot — pour la
correspondance à venir.
Herbie n'eut même pas besoin de se préoccuper des
réservations auprès des compagnies aériennes, des hôtels, des
agences de location de voiture. « On » s'en était chargé pour lui,
avec une effarante minutie. Les règlements avaient été effectués en
liquide, auprès d'une agence de voyage newyorkaise, elle-même
contactée par lettre dactylographiée.
Façon sans doute de lui faire comprendre — ou
d'achever de le persuader — qu'on avait tout prévu, tout minuté, et
qu'on le tenait à l'œil.
Il en était persuadé.
Herbie s'était interrogé sur la signification de
cet étrange marché. Une chose lui apparaissait comme certaine :
l'auteur des lettres préparait un coup énorme, et ce coup portait
sur des valeurs mobilières. Il ne savait strictement rien
d'autre.
Naturellement enclin à l'escroquerie, Herbie avait
tenté mille fois de découvrir un moyen de profiter de la situation.
En vain. Dans le meilleur des cas, il était trop tôt pour agir. Et
d'ailleurs, voler quoi? Les dix dollars qu'il avait versés à 325
reprises pour ouvrir les comptes bancaires ?
Grotesque.
Les valeurs mobilières qui sans doute allaient
arriver chez les agents de change? Mais quand allaient-elles
arriver? « Imaginons que je fasse le malin. Que je reprenne contact
— par écrit et avec le code convenu — avec l'un des 213 agents de
change. Qu'est-ce que je vais bien pouvoir lui demander? Où en est
la transaction? Mais je ne sais même pas de quelle transaction il
s'agit : Vente ou achat ? Actions ou obligations ? Emises par qui ?
Venant d'où ? Ce que je risque, c'est de donner l'éveil. »
Dangereux.
A force de réfléchir, Herbie en était arrivé au
moins à une conclusion : l'auteur des lettres avait pu imaginer de
multiplier délibérément les agents de change et les comptes
bancaires et de n'utiliser qu'un petit nombre d'entre eux. Ou un
seul. Une chance sur deux cent treize, une sur trois cent
vingt-cinq.
« Il est assez vicieux pour ça. »
Herbie rentra à New York un mercredi, au terme de
son périple. Il trouva chez lui la troisième lettre et le troisième
paquet de vingt-cinq mille dollars...
... Et son unique espoir d'identifier l'auteur des
lettres s'envola.
Jusque-là, ses contacts avec « lui » s'étaient
limités à un courrier et à un coup de téléphone où seul Herbie
avait parlé. A présent il n'allait plus recevoir, mais expédier. Et
il attendait ce moment avec impatience. Il devait expédier les
numéros de compte que lui avaient attribués, sous ses 528 noms, les
banques et les agents de change. Numéros qu'il était le seul à
connaître. « Il faudra bien qu'ils me donnent une adresse. J'aurais
un premier indice. »
La troisième lettre :
Ci-joint cinquante adresses.
A chacune d'elles, vous expédierez une liste complète —
sans erreur — des
numéros de compte. Vous posterez les cinquante lettres en même
temps.
Herbie éclata de rire : « L'enfant de salaud ! il
a pensé à tout! »
La lettre accompagnée de cinquante fiches, toutes
identiques, ne portait rien d'autre que les numéros d'ordre des
banques (de 1 à 325) et des agents de change (de 400 à 613) :
Inscrivez à la suite les
numéros de compte. Aucune autre indication. Et pas
d'erreur.
Ce qu'il fit, cinquante fois de suite, vérifiant
méticuleusement tout ce qu'il écrivait.
Il considéra le résultat de son labeur et réalisa
à quel point le procédé était diabolique. Ainsi la banque de Los
Angeles où il avait ouvert un compte sous le nom de Frank J.
Cassidy, où le banquier lui avait affecté un numéro de compte
courant ordinaire, plus un code secret chiffré. Tout cela reporté
sur n'importe laquelle des cinquante fiches donnait : 321 (numéro
d'ordre de la banque dans la liste fournie par la première des
lettres), puis 165 746 X (numéro de compte ordinaire) puis 628 HZ
628.
Soit mis bout à bout sans explications: 321165746
X 628 HZ 628.
« A rendre fou n'importe quel décrypteur.
Strictement incompréhensible à n'importe qui d'autre que lui et
moi. Il peut évidemment se permettre de laisser se perdre
quarante-neuf des cinquante lettres ! »
Il les envoya le lendemain matin. Les adresses
étaient celles de cinquante boîtes postales dans cinquante villes
des États-Unis, une par État, d'Albuquerque (Nouveau-Mexique) à
Wichita (Kansas).
Dix jours s'écoulèrent.
La quatrième lettre arriva le samedi matin :
Vous recevrez un paquet par
porteur spécial, dans la soirée. Vous partirez demain pour Nassau,
afin d'y toucher le million et les vingt-cinq mille dollars qui
vous reviennent. Merci de votre aide. Cette lettre est la
dernière.
On frappa à sa porte vers sept heures trente. Il
ouvrit, s'étonna de découvrir le corridor sans lumière. Il eut
l'impression que le porteur spécial avait une taille de géant. Il
avança la main vers le paquet qu'on lui tendait. Il allait en
prendre possession quand le paquet tomba. Il se baissa pour le
ramasser.
On le retrouva mort. Sur le trottoir, devant
l'immeuble qu'il habitait, dans South Brooklyn. On ne remarqua rien
de particulier dans sa chambre.
Sauf si l'on tient pour particulier sept billets
de dix dollars usagés, pliés ensemble.