Ce fut à Berkeley, université de Californie, que
tout commença.
L'idée consista à faire venir des flopées de
gosses au centre de recherches sur l'informatique.
On les fit asseoir devant des claviers.
Un clavier par gosse, avec un écran cathodique de
contrôle.
On leur annonça qu'ils avaient le droit de faire
tout ce qui leur passait par la tête. Après leur avoir expliqué
comment, en tapotant le clavier, ils pouvaient faire apparaître des
trucs sur l'écran.
On avait imaginé que, s'il se trouvait un ou
plusieurs génies parmi eux, ce serait un bon moyen de les
repérer.
Pour une idée idiote, c'était une idée
idiote.
Au début de l'expérience, on choisit des garçons
et des filles de dix à douze ans. Par classes entières. A raison de
deux heures par classe.
Jusqu'au moment où la Fondation Killian s'en mêla.
Elle investit dans le programme des millions et des millions de
dollars, déductibles fiscalement.
En échange, le vieux Joshua Killian exigea trois
choses : d'abord des enfants plus jeunes. Il précisa : entre quatre
et six ans. Et tant mieux s'ils ne savaient ni lire ni
écrire.
Ensuite, il voulut étendre le programme à
l'ensemble des États-Unis, partout où il y avait des enfants
ad hoc et un terminal d'ordinateur,
celui d'une banque, d'une compagnie d'assurances, d'une
administration ou de n'importe quoi. On choisit donc des classes
maternelles au nord et au sud, à l'est et à l'ouest du pays. Dans
des coins perdus et dans des grandes villes, dans les zones à haut
revenu et dans les quartiers noirs, indiens, ou portoricains.
Au hasard.
Enfin, le vieux Killian tint à ce que les
résultats fussent transmis à un ordinateur central situé sous
terre, dans le Colorado. Cet ordinateur central ultra-perfectionné
était utilisé par Killian Incorporated pour ses propres activités,
et il travaillait à façon pour d'autres firmes, voire pour le
gouvernement. Il fut en outre chargé de collationner, de trier, de
comparer tout ce que ces chers petits anges pouvaient inventer. Et
donc de vérifier si, oui ou non, on avait découvert un Génie.
Et d'annoncer la bonne nouvelle, le cas
échéant.
Là-dessus, au moment où le programme venait d'être
mis au point, le vieux Killian mourut. Il laissa un ou deux
milliards de dollars et un testament prescrivant de la manière la
plus impérative que l'opération Chasseur de Génies devait se
poursuivre pendant quinze ans après sa mort.
Elle se poursuivit, dans l'indifférence générale.
Les résultats étaient médiocres. Fozzy mit en mémoire et étudia les
élucubrations de dizaines de milliers d'enfants. L'immense majorité
de ceux-ci ne comprit même pas ce que l'on attendait d'elle.
Pourtant trois ou quatre douzaines de gosses établirent
triomphalement que 2 et 2 font 4; une élite poussa jusquà 2 fois 3
font 6.
Quelques-uns firent apparaître avec enthousiasme
des ronds et des carrés.
Un autre dessina même un triangle.
Le triomphe! On se congratula : on avait découvert
un Génie, un vrai.
Mais on découvrit rapidement que le prétendu Génie
souffrait d'un défaut de vision.
Pour lui, même un ballon de basket-ball était
triangulaire.
Les mois passèrent. Les héritiers du vieux Killian
se désintéressèrent du Chasseur de Génies. Sans cette saloperie de
clause impérative que le vieux avait mise dans son testament, on
aurait purement flanqué en l'air tout le bazar.
Faute de mieux, on rogna tant qu'on put sur les
crédits alloués à l'opération.
Et bientôt, face à Fozzy, il ne resta plus qu'un
seul et unique informaticien.
Celui-là même qui avait baptisé Fozzy Fozzy.
Un type jeune et extrêmement gentil appelé James
Jimmy Jimbo Farrar.
Et encore ne venait-il que le soir, après le
départ d'informaticiens ordinaires faisant travailler Fozzy sur des
programmes sérieux. Après en avoir lui-même terminé avec son
travail de professeur-assistant à l'université de Denver.
Parce que deux cents dollars par semaine sont
toujours bons à prendre. Et que ça lui plaisait bien, de discuter
sous terre, la nuit, dans le silence, dans cette immense salle
insonorisée, où ça clignotait et cliquetait doucement, avec
Fozzy.
Voilà pourquoi Jimbo Farrar, fatalement, était
seul, et depuis des mois, quand cela arriva.