Après Taos et le Nouveau-Mexique, il se rendit
directement à Boise, Idaho. Il y procéda à peu près de la même
façon qu'à Taos (cette fois mentionna une tante qui vivait —
c'était vrai — dans l'Oregon et à qui il allait rendre
visite).
A Boise, il indiqua six noms d'enfants, dont un
seul l'intéressait vraiment.
Il rencontra le deuxième des Sept.
Lesquels n'étaient pas numérotés, bien entendu;
simplement, il avait paru à Jimbo plus facile de les compter.de un
à sept.
Il prononça la phrase.
Guetta les prunelles du gosse.
N'obtint aucune réaction.
Il ne répéta pas son expérience des jarres.
C'était inutile, désormais.
Ensuite Duluth, ou plus exactement sa banlieue,
dans le Minnesota, pour le troisième.
Puis Boston, Massachusetts, quatrième.
Puis New York, le Bronx. Cinquième.
Sixième à Washington D. C., septième à Talbott,
Tennessee.
Vingt-six jours en tout et pas loin de neuf mille
kilomètres. Il rentra à Colorado Springs.
— Merci pour les lettres que tu m'as écrites,
remarqua sarcastiquement Ann. J'ai empli trois placards rien
qu'avec tes cartes postales. Sans parler des coups de fil.
Se grattant la tête :
— Ann...
— Et tous ces télégrammes.
— J'ai pensé à t'écrire...
Elle le toisa, de bas en haut. Elle fit le tour de
la pièce, revint le toiser, hocha la tête, lui caressa la joue de
la pointe de l'index.
— Je le jure sur la tête de ta mère, dit
Jimbo.
Elle finit par sourire, presque malgré elle, et
demanda :
— Fatigué?
— Ne me parle pas d'autocar, s'il te plaît.
Elle hésita :
— Tu les as vus, Jimbo ?
Il hésita aussi.
— Jimbo.
— Je les ai vus.
— Tous les sept?
Il acquiesça. Elle attendit mais il n'ajouta
rien.
— Je t'étranglerais avec joie, par moments,
dit-elle.
— Il ne s'est rien passé. Absolument rien. Ils
m'ont simplement regardé.
— Bravo. Et ça veut dire quoi, regardé?
Malgré ses deux mètres et quatre centimètres,
malgré ses vingt-quatre ans, son intelligence fulgurante, il y eut
soudain dans ses yeux bleus l'expression d'un très jeune enfant
considérant le monde pour la première fois, avec un mélange
d'angoisse et de surprise, d'interrogation, de pure et vierge
innocence. Durant quelques secondes, il fut un enfant, par son seul
regard.
— Jimbo! s'exclama Ann bouleversée.
Elle lui prit la main et le tira à elle. Elle
l'obligea à le suivre, ce qu'il fit avec la plus grande docilité.
Ils se connaissaient, elle et lui, depuis l'enfance. Cela faisait
bien dix années qu'ils se jugeaient fiancés. Elle avait couché avec
lui à trois ou quatre reprises. Sans volupté exceptionnelle.
Là, elle se sentit voluptueuse. Elle le fit
s'allonger sur le lit, le déshabilla de ses propres mains, se
dévêtit. Le caressa.
Elle finit par retrouver son regard et vit que
depuis très peu de temps l'enfance s'y était éteinte, mais qu'autre
chose s'y allumait. Elle rougit violemment.
— Espèce d'autruche!
Elle l'embrassa sur la bouche, le mordant un
peu.
— J'ai envie de toi.
— Intéressant, dit Jimbo, placide.
Pas placide pour longtemps.
La longue, très longue salle souterraine était
plongée dans l'obscurité, hormis une rangée d'appliques murales.
Mais ça clignotait doucement. Il était quatre heures du
matin.
— Salut, Fozzy.
— Salut, mec.
— Content de te retrouver.
— Itou, mec.
Jimbo marcha longuement dans les travées. Pour
chercher quoi? Il ne savait pas au juste, peut-être des micros,
qu'on aurait installés en son absence. Martha Oesterlé avait tout à
fait une tête à faire placer des micros.
Il ne trouva rien. Sur aucun des murs, ni au
plafond, ni sur le plancher.
Restait Fozzy.
— On t'a posé des questions sur Chasseur de
Génies, en mon absence?
— Négatif.
— Même demande concernant Jimbo. On t'a interrogé
sur Jimbo, Fozzy?
— Négatif.
— On t'a changé quelque chose à ton système
d'enregistrement des sons?
— Négatif.
Bon.
Fozzy mentait.
Jimbo s'assit par terre, allongea les jambes,
encore engourdies par vingt heures de car.
Le code était simple : trois réponses consécutives
de Fozzy sans placer une seule fois le mot « mec » signifiaient que
l'ordinateur avait été manipulé. Jimbo bâilla. Malgré la douche, il
sentait encore sur lui l'odeur du corps d'Ann.
— Fozzy : clé Quatre W, code Jimbo Spécial.
— Vu, mec.
Un temps.
— On t'a équipé d'un nouveau système
d'enregistrement des sons.
— Affirmatif.
— Où l'ont-ils planqué?
— Travée Trois, terminal Six.
Jimbo bâilla de nouveau.
— Tu m'aimes, Fozzy?
— Oui, mec. Vachement.
— Fozzy, aucune mise en mémoire et ordre
d'effacement par retour arrière jusqu'à cinq secondes avant que
j'aie prononcé les mots : « Fozzy, clé Quatre W, code Jimbo Spécial
». Effacement à partir de là et aucune mise en mémoire en suivant.
O.K. ?
— O.K., mec.
— Pas de mise en mémoire jusqu'à nouvel ordre.
O.K.?
— O.K.?
— Je vais épouser Ann, Fozzy.
Silence. Jimbo ricana :
— Enthousiaste, hein?
— Pas de programmation à ce sujet, dit
Fozzy.
— Je suis sacrément heureux d'épouser Ann. Ça a
été fantastique, elle et moi, cette nuit, Fozzy. Je ne sais pas
comment j'ai fait, mais le résultat a été réellement fantastique.
Les autres fois, ça a toujours été bien, mais cette fois...
— C'est tout bon, mec, dit Fozzy au hasard.
Jimbo dit merci, se releva, se remit à marcher le
long des travées. Long silence.
« Il faut bien que je le dise
à quelqu'un. »
— Je leur ai parlé, Fozzy.
Silence.
— A tous les sept.
Silence.
— Ils m'ont regardé de leurs grands yeux...
En marchant, Jimbo s'était réfugié dans une zone
d'ombre. Seuls ses yeux étaient vaguement éclairés. Un autre être
humain présent à ce moment-là dans la salle souterraine n'aurait
pas remarqué à quel point ce corps était dégingandé, maigre,
maladroit.
Il aurait tout juste vu les yeux de Jimbo Farrar
et compris alors à quel point il était fait d'intelligence pure,
une fois dégagé de son corps d'adolescent monté en graine. Et il en
aurait été fichtrement impressionné.
La voix de Jimbo provenant de l'ombre :
— Je leur ai dit la phrase que j'avais préparée.
Celle-là seulement. Qu'est-ce que je pouvais leur dire d'autre ?
J'avais déjà l'air assez fou de chuchoter ça à des enfants de cinq
ans... Fozzy ?
— Oui, Jimbo ?
— Demande-moi ce que je leur ai dit.
— Qu'est-ce que tu leur as dit, Jimbo ?
— On ne dit pas : qu'est-ce que tu leur as dit. La
forme interrogative correcte est : que leur as-tu dit ?
— Que leur as-tu dit, Jimbo.
— Je leur ai dit : Vous
n'êtes pas seul. Vous êtes sept.
— Ça fait deux phrases, dit Fozzy.
Jimbo sortit de l'ombre, avança de deux pas. Il
paraissait vraiment très très grand. Il acquiesça,
s'immobilisa.
Puis il acquiesça de nouveau, avec gravité, comme
si Fozzy venait de faire là une découverte capitale.