Ils procédèrent en deux temps, partant de ce
principe simple qu'il faut un peu d'argent pour en voler davantage.
Un calcul rapide leur démontra qu'ils avaient besoin d'au moins
cent mille dollars, pour commencer.
Plutôt cent trente ou cent cinquante, avec les
frais.
Tous se tournèrent vers Gil Geronimo Yepes. En ce
domaine, il était très vite apparu comme leur meilleur spécialiste.
Le lobe informatique et calcul de leur cerveau collectif, c'était
lui.
Il leur expliqua comment procéder.
A son avis, le mieux était de commencer par une
opération quasi enfantine portant sur les cartes de crédit. Un
problème dont la solution justifiait à peine qu'on s'y
penchât.
Sammy éclata de rire et dit gaiement :
— Il faut un commencement à tout !
Gil acquiesça. Sans rire, ni même sourire. A ce
moment de l'histoire, Gil Geronimo était assez peu différent de
l'enfant rencontré par Jimbo Farrar dans le pueblo de Taos, dix ans
plus tôt. Il avait grandi mais ne mesurait même pas un mètre
soixante; toujours fluet, il avait ce même minuscule visage triste
dévoré par deux grands yeux d'huile noire, au regard vide, en
apparence.
En apparence.
Des Sept, il était assurément celui qui parlait le
moins. Il pouvait demeurer des jours entiers sans prononcer un seul
mot. Les journalistes qui l'avaient assailli de leurs questions, au
mois de mai précédent, au Waldorf, avaient fini par conclure que ce
métis d'Indien et de Mexicain était peut-être un surdoué, mais à
coup sûr un surdoué littéralement paralysé par la timidité. Pas eu
moyen de lui arracher un mot, sauf des banalités débitées d'une
voix étouffée.
Il se servit des installations du laboratoire
d'informatique installé par Martha Oesterlé elle-même, dans les
sous-sols du bâtiment où étaient logés les Jeunes Génies et où ils
avaient leurs salles de cours.
L'enseignement de l'informatique était dispensé
aux Jeunes Génies par Jimbo Farrar. Mais, comme il n'était présent
que deux jours par semaine, un autre informaticien complétait le
travail de Jimbo : il s'appelait Cavalcanti et, outre qu'il
entraînait ceux des Trente qui le voulaient sur l'ordinateur de la
Fondation, il organisa diverses visites à l'extérieur...
Sans se rendre compte une seconde qu'on était en
train de le manœuvrer.
Ces visites concernèrent les services
informatiques du Massachusetts Institute of Technology — auquel
Cavalcanti était attaché comme chercheur —, mais aussi ceux de
diverses entreprises de Boston et des environs : construction
navale, appareillages électriques...
... et banques.
Pas n'importe quelle banque. Cette banque où
Cavalcanti choisit — crut réellement choisir — d'amener ses
protégés avait l'essentiel de ses dépôts assurés par un groupe
fédéral d'assurances. Et surtout son jeune chef programmeur, Luque,
était diplômé de l'Université du Nouveau-Mexique. Pour Cavalcanti,
ce fut pur hasard si Luque et le petit Gil étaient tous deux
originaires du même état et parlaient également l'espagnol.
Cavalcanti trouva normal que trois ou quatre des
Jeunes Génies, dont Gil, reviennent régulièrement rendre visite à
Luque, même en dehors des cours.
Il ne fut pas davantage surpris que l'ordinateur
de Luque et celui de la Fondation puissent utiliser exactement le
même type de bandes magnétiques et d'encodeurs, pour la production
du software, c'est-à-dire du logiciel, autrement dit les programmes
qui disent à un crétin d'ordinateur sur quoi et comment il doit
travailler.
De sorte que ni Cavalcanti ni Luque ne
s'étonnèrent de voir les Jeunes Génies transporter des disquettes
IBM. Ils en prirent l'habitude. Ils étaient amusés, même flattés de
voir les « gosses » manifester autant d'intérêt pour leur
spécialité. Luque confia à Cavalcanti :
— Je me régale à les voir faire. Ces mêmes sont
superdoués. Est-ce que tu te rends compte qu'ils sont presque
arrivés à écrire des programmes de gestion des comptes courants ? A
quelques erreurs près, je n'aurais pas fait mieux.
Gil, lui, expliqua, de sa voix étouffée :
— J'ai volontairement commis des erreurs, c'était
nécessaire mais pas essentiel. L'essentiel était d'accéder aux
programmes de Luque. Je connais maintenant les codes secrets
d'accès, les clés de contrôle, les procédures de validation. Luque
ne s'est rendu compte de rien. Cavalcanti non plus.
Liza lui demanda :
— Et ça veut dire quoi ?
— Que je peux modifier à volonté tous les
programmes, répondit tristement le petit Gil.
L'opération se développa et s'acheva ainsi :
Gil fit entrer dans la bibliothèque de programmes
de Luque, à l'insu de ce dernier, cent soixante et un noms,
prénoms, adresses, situations de clients fictifs.
L'assembleur Fortran en mémoire centrale exécuta
aussitôt les ordres reçus : les 161 clients fictifs figurèrent sur
la liste des demandeurs de cartes de crédit.
Les services habituels reçurent cette liste et
l'adressèrent normalement à la compagnie de South Boston
ordinairement chargée de la fabrication des cartes, la Dewey
Business Machines Corporation. Gravées, les 161 cartes, toujours
mêlées à des dizaines de milliers d'autres, revinrent à la banque
dont le service expédition, réglé par ordinateur, assura
l'acheminement par courrier postal.
Les 161 cartes portaient des noms différents. Mais
elles avaient pourtant des points communs : les clients fictifs
n'avaient indiqué en tout et pour tout que sept adresses, toutes
dans Boston. Ces sept adresses correspondaient à des appartements
uniformément situés dans de grands immeubles, et dont la location
avait été faite par correspondance auprès d'agences immobilières
différentes.
Tout l'argent de poche de Wes Cavendish, dont le
père était banquier, y était passé.
Chacun des Sept, répartis à une adresse
différente, guettèrent les distributions postales. A la tournée de
17 heures, ils interceptèrent une première volée de trente et
quelques cartes. Ils en récupérèrent soixante autres le lendemain
matin, le solde dans l'après-midi.
Pas tout à fait le solde : pour diverses raisons,
vols, pertes ou impossibilité circonstancielle d'accéder aux boîtes
à lettres, huit cartes furent perdues.
Cette éventualité avait été prévue : Gil retourna
parler du Nouveau-Mexique avec Luque et, sous prétexte d'aider
l'informaticien, lança le programme d'annulation des comptes des
huit clients fictifs dont les cartes n'avaient pu être
récupérées.
Les Sept détinrent alors cent cinquante-trois
cartes de crédit.
Ils les utilisèrent le samedi et le dimanche
suivants. Ils s'attaquèrent aux distributeurs automatiques de
billets, spécialement créés pour les titulaires de cartes ayant
besoin de liquide aux heures de fermeture des banques. A ces
distributeurs, les retraits étaient plafonnés à cent dollars par
carte. Gil n'avait rien pu faire contre cette disposition. En
revanche, tous les distributeurs étaient reliés à l'ordinateur
central de la banque; et celui-ci, en l'absence de tout contrôle
humain, était seul habilité à autoriser ou à refuser les retraits,
en fonction de la situation du titulaire de la carte. Là, Gil avait
pu intervenir : dans le programme gérant les comptes clients,
s'agissant des distributeurs automatiques, il avait inséré un ordre
prescrivant de ne pas signaler les débits des cent cinquante-trois
cartes utilisées.
De sorte qu'au cours de ce week-end-là les Sept
purent utiliser chaque carte sur huit distributeurs différents, sur
le parcours Harvard-centre de Boston.
Compte tenu de ce que, à dix-sept reprises, pour
des raisons bêtement techniques, les distributeurs refusèrent de
fonctionner, les Sept se trouvèrent, le dimanche soir, en
possession de 120 700 dollars.
En billets de dix dollars.
Ils brûlèrent les cartes dans l'incinérateur de
leur collège. Et le lendemain, à la première heure, dans le cadre
du cours normal d'informatique, revenu dans le service de Luque,
Gil effectua en sens inverse l'échange qu'il avait effectué dix
jours plus tôt, troquant son programme personnel contre celui,
originel, de Luque.
Sans oublier d'effacer toutes les traces de son
intervention, y compris sa propre instruction d'effacement
général.
Ordre que cette imbécile de machine exécuta
docilement.
Des 120 700 dollars ainsi recueillis, les Sept
déduisirent leurs frais (les sommes versées pour la location des
sept appartements).
Ils mirent ensuite à part le huitième de ce qui
restait, soit 14 387 dollars et 31 cents.
Ils les placèrent dans une enveloppe dont ils
s'amusèrent à barrer le coin supérieur gauche de deux petits traits
rouges, et à l'intérieur de laquelle ils écrivirent en lettres
capitales : « PART DE PRISE RÉSERVÉE A M. JAMES DAVID FARRAR : UN
HUITIÈME DU BUTIN. »
Sans signature.
La lettre arriva le lundi après-midi chez Emerson
Thwaites, qui était absent. L'Étrangleuse, elle, était là, occupée
à faire le ménage avec une vigueur à ce point féroce qu'on aurait
pu croire qu'elle ambitionnait de tout détruire.
L'Etrangleuse apporta la lettre à Ann.
— Pour M. Farrar.
La double barre rouge attira l'œil d'Ann.
— Et c'est marqué Personnel, ajouta l'Étrangleuse avec
sévérité.
— J'ai vu, répondit Ann.
Elle ne se serait pas permis de décacheter
l'enveloppe, de toute façon.
Mais elle fut tentée de le faire.