16
L'avion amenant Jimbo de Washington se posa à Boston une quarantaine de minutes après celui que prit Ann pour venir de Denver. Comme ils en étaient convenus au téléphone, ils se retrouvèrent devant le comptoir d'American Airlines. Il voulut la serrer contre lui; elle s'écarta. Il demanda :
— Les enfants?
— Lesquels?
— Très bien, Ann. Nos enfants.
— Ils vont bien. Ritchie a encore eu un A en math.
Ils montèrent dans un taxi.
— En fait, il a eu des A partout. Cindy aussi, d'ailleurs. Nos enfants ont toujours des A partout. Mais en quoi est-ce une nouvelle?
— Sauf en gymnastique.
— Cindy a eu aussi un A en gymnastique. C'est ma fille, pas de doute.
Il voulut lui prendre la main.
— Non, dit Ann.
— Et on va où, avec tout ça? demanda le chauffeur de taxi.
— Jamaïca Pond.
Le taxi démarra.
— Pourquoi diable Jamaïca Pond? interrogea Jimbo. Je ne sais même pas où c'est.
Elle ne répondit pas. Les yeux légèrement cernés, elle était pâle et très belle.
— Ann.
— Ne dis rien.
Le taxi contourna le centre de Boston par le sud, évita de même Prudential Center, rejoignit Huntington Avenue à la hauteur du Symphony Hall. Jimbo :
— Je peux au moins savoir à quelle heure auront lieu les obsèques ?
— Trois heures cet après-midi.
Le taxi dépassa le musée des Beaux-Arts et Back Bay Fens ; s'engagea dans Jamaïca way, au long d'Olmstead Park. Le chauffeur s'enquit :
— A droite ou à gauche?
— M'en fous complètement, dit Ann.
Le chauffeur prit à gauche. L'étang surgit de la verdure. Le taxi longea l'étang.
— Ici, dit Ann.
Elle descendit, tendit vingt dollars au chauffeur :
— Vous attendez, s'il vous plaît.
Jimbo mit pied à terre à son tour, leva les yeux et lut : Musée des enfants. Ann se trouvait déjà à la porte. Elle prit deux billets à deux dollars cinquante, et ils entrèrent. Ann avança, traversa la Maison de thé japonaise, le Grenier de grand-mère, passa entre les wigwams des Indiens Algonquins, entre les comptoirs de l'exposition temporaire sur les marchands de fourrure de la Compagnie de la baie d'Hudson — « Plus que deux jours et l'exposition sera finie. »
Dans une autre salle, les murs étaient couverts d'inscriptions : « Les ordinateurs sont pour les enfantsLes ordinateurs sont pour les enfantsLes ordina... » Des enfants de huit à dix ans s'agglutinaient, passionnés, autour de claviers-écrans.
— Regarde, dit Ann. Ça m'a paru un bon endroit pour nous retrouver et nous parler. Nous aurions évidemment pu aller à Disneyworld, mais nous aurions raté les obsèques d'Emerson. J'ai également pensé à une école maternelle. Ou à un manège de chevaux de bois.
Elle se refusait à lever les yeux vers lui. Elle désigna les gosses tapotant le clavier, leurs petits visages tendus. « Computers are for kids. »
— Regarde-les, Jimbo.
Mais il ne regardait qu'Ann.
— Sortons, à présent, dit-elle.
Ils se mirent à marcher dans les allées, au bord de l'étang de Jamaïca.
— Jimbo, où étais-tu quand Emerson est mort ?
— Washington.
— Vraiment?
Secouant la tête :
— Je ne t'ai jamais menti, Ann. A aucun moment. J'étais à Washington. Pas à l'hôtel Hay-Adams, ou du moins...
— D'où m'as-tu appelée ? Pas de l'hôtel?
— D'une cabine dans la rue. Dans une rue de Washington, pas de Boston.
— A quelle heure as-tu occupé ta chambre au Hay-Adams ? Tu as bien couché au Hay-Adams ?
— Oui. A une heure du matin environ.
Un temps.
— Cela t'aurait laissé le temps d'aller à Boston et d'en revenir.
— Sûrement.
— Mais tu ne l'as pas fait. Tu es resté tout l'après-midi et toute la soirée à Washington? Sans mettre une fois les pieds à l'hôtel ?
— Non.
— Tu as vu quelqu'un, n'importe qui ? Entre trois heures de l'après-midi et une heure du matin ?
— Non.
— Tu es allé dans un restaurant ?
— Un bar. Mais il y avait beaucoup de monde.
— Au point que personne ne se souviendra de toi, c'est ça ?
— C'est ça.
Un temps.
— Au nom du Ciel, qu'est-ce que tu as fait réellement entre trois heures de l'après-midi et une heure du matin?
Il dit :
— Marché.
Ann leva enfin les yeux sur Jimbo. Elle fut bouleversée, déchirée, par ce visage d'homme-enfant souffrant le martyre. « Ne le regarde pas! Ne le regarde pas ou sinon tu vas te mettre à pleurer et tu te jetteras dans ses bras, tu lui diras que tu l'aimes à en être folle et au diable les Sept, la mort d'Emerson Thwaites et le reste du monde! Ne laisse pas passer cette seule chance que tu as de connaître enfin la vérité. Ne craque pas maintenant. Parce que, si tu craques maintenant, tu n'auras plus jamais le courage de recommencer. »
Elle abaissa son regard sur le lac et l'y maintint farouchement. Dit :
— Un problème que même Génial Jimbo ne pouvait résoudre ? Et Génial Jimbo arpentait les trottoirs pour réfléchir, c'est ça?
— Oui.
— Un problème professionnel?
— Non.
— Les Sept.
Le temps de deux battements de cœur.
— Oui, dit Jimbo.
— Elle aspira profondément :
— Est-ce que les Sept ont tué Emerson Thwaites, Jimbo ?
— Je ne sais pas.
— Tué Emerson et aussi Oesterlé et Jenkins?
— Je ne sais pas.
L'eau du Jamaïca Pond était gelée par endroits. Il faisait vraiment un froid de tous les diables.
Elle pensa : « Mon Dieu, nous y sommes !... Le moment est venu de poser la question. »
Elle posa la question :
— Est-ce que les Sept existent, Jimbo?
Silence.
Ann s'écarta de Jimbo parce qu'une nouvelle fois tout son corps avait manqué la trahir.
— Nous y voilà, Jimbo, reprit Ann. Tout est là. Les Sept existent-ils vraiment? Les as-tu inventés? Il y a bien trente adolescents surdoués réunis par la Fondation Killian. Ils existent, je les ai vus. Des millions de gens les ont vus et savent qu'ils sont superdoués.
Un temps.
— Seulement, Jimbo, je les ai bien regardés. Un soir, tu m'as dit qu'ils étaient sept. Mais dès le lendemain, paraît-il, ce n'était qu'une blague que tu m'avais faite. J'en ai parlé à Mélanie, elle est venue voir, et elle n'a rien vu. Tu avais tout effacé. Fozzy se taisait, parce que Fozzy n'obéit qu'à toi. Et, pendant qu'on y est, qui est Fozzy, Jimbo ?
Elle s'assit sur un banc.
— Toi, Jimbo ? Qui est Fozzy et qui est Jimbo ?
Elle tremblait de tout son corps. Elle reprit :
— J'ai un mal fou à essayer d'y voir clair... Ne t'approche pas de moi, s'il te plaît... Chaque idée que je peux avoir en entraîne des tas d'autres. Quand j'essaie de comprendre ce qui se passe dans ta tête de génie, je deviens à moitié folle. Et à qui en parler? Pourtant, je veux comprendre, Jimbo.
Elle s'interrompit. Mais dit encore :
— En mai, à New York, quatre de ces adolescents ont été blessés. Les médecins l'ont constaté. Mais ça ne prouve pas que les Sept existent.
Un temps.
— Où sont les preuves, Jimbo ? Où sont les preuves que les Sept existent ? Réponds-moi.
— Je n'en ai pas.
— Tu peux me montrer les Sept? me les désigner parmi les autres élèves en me disant : le voilà, lui et lui et lui ou elle ?
— Non.
— Parce qu'ils n'existent pas et que tu les as inventés?
— Parce que ça ne servirait à rien. Je te les montrerais, je te dirais : « Voici les Sept », et eux répondraient candidement : « Quels Sept ? De quoi parlez-vous, monsieur Farrar ? » Je n'ai aucune preuve, Ann.
Silence.
— Comme c'est pratique! dit Ann amèrement.
Elle était transie de froid.
— Jimbo, voilà ce qu'Emerson m'a confié sur les Jeunes Génies : deux ou trois au moins sont véritablement extraordinaires, mais le cachent. C'était ce dernier point, surtout, qui le troublait. Il est venu nous voir dans le Colorado parce qu'il voulait nous parler, à toi et à moi. Il t'a parlé quand vous étiez au sous-sol ?
— Non.
Ann hocha la tête :
— C'était un homme troublé, et qui t'aimait, malgré la crainte que tu lui inspirais. Je l'ai supplié de se taire.
Elle mit son visage dans ses mains.
— Tu sais pourquoi, Jimbo ? Parce que j'avais peur de ce que tu ferais. Parce que je t'aime et qu'Emerson m'est apparu comme un danger. Et, même si tu étais fou, même si tu avais assassiné la moitié de l'Amérique, je continuerais de t'aimer et de faire n'importe quoi pour t'aider.
— Il est possible que je sois fou, dit très calmement et très doucement Jimbo.
Et il se tenait debout immobile, gigantesque et fragile, comme s'il ne sentait pas le froid terrible.
— Dieu ait pitié de nous! dit Ann. Il y a autre chose qu'Emerson m'a raconté. Il m'a parlé de ta violence quand tu étais enfant, et de ce que tu as fait à ses soldats. Mais peut-être qu'il exagérait.
— Il n'exagérait pas.
— Tu lui as vraiment fracassé sa collection, quand tu avais douze ans?
— Oui.
Ann ne put s'empêcher d'ajouter :
— Et cette fois encore la collection a été pulvérisée. Avec une différence : Emerson en est mort. Peut-être même assassiné. Si j'étais un génie, je trouverais certainement un moyen pour tuer les gens en faisant croire qu'ils sont morts de mort naturelle.
Silence.

— J'étais à Washington.
Silence encore. Jimbo, toujours debout et immobile, dit dans un souffle à peine audible :
— Ne me quitte pas, Ann.
Elle n'arrivait même pas à pleurer.
— Ann, je t'en supplie, ne m'abandonne pas. Je t'en supplie.
Après un long, très long moment, sans le regarder, elle se leva, traversa le parc, et toute la longueur du Musée des enfants. Elle monta dans le taxi et s'y assit.
Elle ne tourna pas la tête quand il vint la rejoindre.



Ils suivirent côte à côte l'enterrement d'Emerson Thwaites, perdus dans une foule immense. A la fin de la cérémonie, Ann dit à Jimbo qu'elle allait d'abord rentrer au Colorado, puis réfléchir. Jusqu'aux vacances de Noël. Ensuite, elle irait en Angleterre, avec les enfants, puisqu'il n'était à peu près jamais à la maison, de toute façon.
La Nuit Des Enfants Rois
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