L'avion amenant Jimbo de Washington se posa à
Boston une quarantaine de minutes après celui que prit Ann pour
venir de Denver. Comme ils en étaient convenus au téléphone, ils se
retrouvèrent devant le comptoir d'American Airlines. Il voulut la
serrer contre lui; elle s'écarta. Il demanda :
— Les enfants?
— Lesquels?
— Très bien, Ann. Nos enfants.
— Ils vont bien. Ritchie a encore eu un A en
math.
Ils montèrent dans un taxi.
— En fait, il a eu des A partout. Cindy aussi,
d'ailleurs. Nos enfants ont toujours des A partout. Mais en quoi
est-ce une nouvelle?
— Sauf en gymnastique.
— Cindy a eu aussi un A en gymnastique. C'est ma
fille, pas de doute.
Il voulut lui prendre la main.
— Non, dit Ann.
— Et on va où, avec tout ça? demanda le chauffeur
de taxi.
— Jamaïca Pond.
Le taxi démarra.
— Pourquoi diable Jamaïca Pond? interrogea Jimbo.
Je ne sais même pas où c'est.
Elle ne répondit pas. Les yeux légèrement cernés,
elle était pâle et très belle.
— Ann.
— Ne dis rien.
Le taxi contourna le centre de Boston par le sud,
évita de même Prudential Center, rejoignit Huntington Avenue à la
hauteur du Symphony Hall. Jimbo :
— Je peux au moins savoir à quelle heure auront
lieu les obsèques ?
— Trois heures cet après-midi.
Le taxi dépassa le musée des Beaux-Arts et Back
Bay Fens ; s'engagea dans Jamaïca way, au long d'Olmstead Park. Le
chauffeur s'enquit :
— A droite ou à gauche?
— M'en fous complètement, dit Ann.
Le chauffeur prit à gauche. L'étang surgit de la
verdure. Le taxi longea l'étang.
— Ici, dit Ann.
Elle descendit, tendit vingt dollars au chauffeur
:
— Vous attendez, s'il vous plaît.
Jimbo mit pied à terre à son tour, leva les yeux
et lut : Musée des enfants. Ann se trouvait déjà à la porte. Elle
prit deux billets à deux dollars cinquante, et ils entrèrent. Ann
avança, traversa la Maison de thé japonaise, le Grenier de
grand-mère, passa entre les wigwams des Indiens Algonquins, entre
les comptoirs de l'exposition temporaire sur les marchands de
fourrure de la Compagnie de la baie d'Hudson — « Plus que deux jours et l'exposition sera finie.
»
Dans une autre salle, les murs étaient couverts
d'inscriptions : « Les ordinateurs sont pour
les enfants — Les ordinateurs sont pour
les enfants — Les ordina... »
Des enfants de huit à dix ans s'agglutinaient, passionnés, autour
de claviers-écrans.
— Regarde, dit Ann. Ça m'a paru un bon endroit
pour nous retrouver et nous parler. Nous aurions évidemment pu
aller à Disneyworld, mais nous aurions raté les obsèques d'Emerson.
J'ai également pensé à une école maternelle. Ou à un manège de
chevaux de bois.
Elle se refusait à lever les yeux vers lui. Elle
désigna les gosses tapotant le clavier, leurs petits visages
tendus. « Computers are for kids.
»
— Regarde-les, Jimbo.
Mais il ne regardait qu'Ann.
— Sortons, à présent, dit-elle.
Ils se mirent à marcher dans les allées, au bord
de l'étang de Jamaïca.
— Jimbo, où étais-tu quand Emerson est mort
?
— Washington.
— Vraiment?
Secouant la tête :
— Je ne t'ai jamais menti, Ann. A aucun moment.
J'étais à Washington. Pas à l'hôtel Hay-Adams, ou du moins...
— D'où m'as-tu appelée ? Pas de l'hôtel?
— D'une cabine dans la rue. Dans une rue de
Washington, pas de Boston.
— A quelle heure as-tu occupé ta chambre au
Hay-Adams ? Tu as bien couché au Hay-Adams ?
— Oui. A une heure du matin environ.
Un temps.
— Cela t'aurait laissé le temps d'aller à Boston
et d'en revenir.
— Sûrement.
— Mais tu ne l'as pas fait. Tu es resté tout
l'après-midi et toute la soirée à Washington? Sans mettre une fois
les pieds à l'hôtel ?
— Non.
— Tu as vu quelqu'un, n'importe qui ? Entre trois
heures de l'après-midi et une heure du matin ?
— Non.
— Tu es allé dans un restaurant ?
— Un bar. Mais il y avait beaucoup de monde.
— Au point que personne ne se souviendra de toi,
c'est ça ?
— C'est ça.
Un temps.
— Au nom du Ciel, qu'est-ce que tu as fait
réellement entre trois heures de l'après-midi et une heure du
matin?
Il dit :
— Marché.
Ann leva enfin les yeux sur Jimbo. Elle fut
bouleversée, déchirée, par ce visage d'homme-enfant souffrant le
martyre. « Ne le regarde pas! Ne le regarde pas ou sinon tu vas te
mettre à pleurer et tu te jetteras dans ses bras, tu lui diras que
tu l'aimes à en être folle et au diable les Sept, la mort d'Emerson
Thwaites et le reste du monde! Ne laisse pas passer cette seule
chance que tu as de connaître enfin la vérité. Ne craque pas
maintenant. Parce que, si tu craques maintenant, tu n'auras plus
jamais le courage de recommencer. »
Elle abaissa son regard sur le lac et l'y maintint
farouchement. Dit :
— Un problème que même Génial Jimbo ne pouvait
résoudre ? Et Génial Jimbo arpentait les trottoirs pour réfléchir,
c'est ça?
— Oui.
— Un problème professionnel?
— Non.
— Les Sept.
Le temps de deux battements de cœur.
— Oui, dit Jimbo.
— Elle aspira profondément :
— Est-ce que les Sept ont tué Emerson Thwaites,
Jimbo ?
— Je ne sais pas.
— Tué Emerson et aussi Oesterlé et Jenkins?
— Je ne sais pas.
L'eau du Jamaïca Pond était gelée par endroits. Il
faisait vraiment un froid de tous les diables.
Elle pensa : « Mon Dieu, nous y sommes !... Le
moment est venu de poser la question. »
Elle posa la question :
— Est-ce que les Sept existent, Jimbo?
Silence.
Ann s'écarta de Jimbo parce qu'une nouvelle fois
tout son corps avait manqué la trahir.
— Nous y voilà, Jimbo, reprit Ann. Tout est là.
Les Sept existent-ils vraiment? Les as-tu inventés? Il y a bien
trente adolescents surdoués réunis par la Fondation Killian. Ils
existent, je les ai vus. Des millions de gens les ont vus et savent
qu'ils sont superdoués.
Un temps.
— Seulement, Jimbo, je les ai bien regardés. Un
soir, tu m'as dit qu'ils étaient sept. Mais dès le lendemain,
paraît-il, ce n'était qu'une blague que tu m'avais faite. J'en ai
parlé à Mélanie, elle est venue voir, et elle n'a rien vu. Tu avais
tout effacé. Fozzy se taisait, parce que Fozzy n'obéit qu'à toi.
Et, pendant qu'on y est, qui est Fozzy, Jimbo ?
Elle s'assit sur un banc.
— Toi, Jimbo ? Qui est Fozzy et qui est Jimbo
?
Elle tremblait de tout son corps. Elle reprit
:
— J'ai un mal fou à essayer d'y voir clair...
Ne t'approche pas de moi, s'il te
plaît... Chaque idée que je peux avoir en entraîne des tas
d'autres. Quand j'essaie de comprendre ce qui se passe dans ta tête
de génie, je deviens à moitié folle. Et à qui en parler? Pourtant,
je veux comprendre, Jimbo.
Elle s'interrompit. Mais dit encore :
— En mai, à New York, quatre de ces adolescents
ont été blessés. Les médecins l'ont constaté. Mais ça ne prouve pas
que les Sept existent.
Un temps.
— Où sont les preuves, Jimbo ? Où sont les preuves
que les Sept existent ? Réponds-moi.
— Je n'en ai pas.
— Tu peux me montrer les Sept? me les désigner
parmi les autres élèves en me disant : le voilà, lui et lui et lui
ou elle ?
— Non.
— Parce qu'ils n'existent pas et que tu les as
inventés?
— Parce que ça ne servirait à rien. Je te les
montrerais, je te dirais : « Voici les Sept », et eux répondraient
candidement : « Quels Sept ? De quoi parlez-vous, monsieur Farrar ?
» Je n'ai aucune preuve, Ann.
Silence.
— Comme c'est pratique! dit Ann amèrement.
Elle était transie de froid.
— Jimbo, voilà ce qu'Emerson m'a confié sur les
Jeunes Génies : deux ou trois au moins sont véritablement
extraordinaires, mais le cachent. C'était ce dernier point,
surtout, qui le troublait. Il est venu nous voir dans le Colorado
parce qu'il voulait nous parler, à toi et à moi. Il t'a parlé quand
vous étiez au sous-sol ?
— Non.
Ann hocha la tête :
— C'était un homme troublé, et qui t'aimait,
malgré la crainte que tu lui inspirais. Je l'ai supplié de se
taire.
Elle mit son visage dans ses mains.
— Tu sais pourquoi, Jimbo ? Parce que j'avais peur
de ce que tu ferais. Parce que je t'aime et qu'Emerson m'est apparu
comme un danger. Et, même si tu étais fou, même si tu avais
assassiné la moitié de l'Amérique, je continuerais de t'aimer et de
faire n'importe quoi pour t'aider.
— Il est possible que je sois fou, dit très
calmement et très doucement Jimbo.
Et il se tenait debout immobile, gigantesque et
fragile, comme s'il ne sentait pas le froid terrible.
— Dieu ait pitié de nous! dit Ann. Il y a autre
chose qu'Emerson m'a raconté. Il m'a parlé de ta violence quand tu
étais enfant, et de ce que tu as fait à ses soldats. Mais peut-être
qu'il exagérait.
— Il n'exagérait pas.
— Tu lui as vraiment fracassé sa collection, quand
tu avais douze ans?
— Oui.
Ann ne put s'empêcher d'ajouter :
— Et cette fois encore la collection a été
pulvérisée. Avec une différence : Emerson en est mort. Peut-être
même assassiné. Si j'étais un génie, je trouverais certainement un
moyen pour tuer les gens en faisant croire qu'ils sont morts de
mort naturelle.
Silence.
— J'étais à Washington.
Silence encore. Jimbo, toujours debout et
immobile, dit dans un souffle à peine audible :
— Ne me quitte pas, Ann.
Elle n'arrivait même pas à pleurer.
— Ann, je t'en supplie, ne m'abandonne pas. Je
t'en supplie.
Après un long, très long moment, sans le regarder,
elle se leva, traversa le parc, et toute la longueur du Musée des
enfants. Elle monta dans le taxi et s'y assit.
Elle ne tourna pas la tête quand il vint la
rejoindre.
Ils suivirent côte à côte l'enterrement d'Emerson
Thwaites, perdus dans une foule immense. A la fin de la cérémonie,
Ann dit à Jimbo qu'elle allait d'abord rentrer au Colorado, puis
réfléchir. Jusqu'aux vacances de Noël. Ensuite, elle irait en
Angleterre, avec les enfants, puisqu'il n'était à peu près jamais à
la maison, de toute façon.