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La lettre parvint à Ann le lundi 10 janvier, à la première distribution, celle de huit heures.
En réalité, il y avait trois lettres et trois enveloppes, les unes dans les autres, comme ces poupées russes qui s'emboîtent.

La première portait l'en-tête de Killian Incorporated à New York, Park Avenue, et la signature d'une des deux secrétaires personnelles de Mélanie, une certaine Ellen Bowles, que Ann avait rencontrée une fois ou deux. « Chère Madame Farrar », écrivait Bowles, « je reçois aujourd'hui vendredi 7 janvier, par messager spécial, une lettre de Matheson & Ross, de Boston, étude d'avoués réputée pour son sérieux, et qui a été chargée de la succession de M. Emerson Thwaites. L'un des clercs de l'étude m'avait au préalable téléphoné pour m'annoncer cette lettre. Celle-ci vous est adressée. Vous constaterez qu'elle porte la mention Personnel et très urgent. Étant donné l'impossibilité où je suis de joindre Miss Killian, qui voyage en Amérique du Sud, je prends la liberté de vous faire suivre ce courrier. Veuillez croire... »
La deuxième lettre, cette fois à en-tête de l'étude Matheson & Ross, de Boston, était signée par un certain Henry Ross. Il y expliquait comment, ayant été chargé de mettre en ordre les affaires de feu M. Emerson Thwaites, il avait entrepris de classer les divers papiers et documents du défunt. C'était ainsi qu'il avait trouvé la lettre, mise sous enveloppe et cachetée, adressée à Mme Ann Farrar, sans indication d'adresse, mais revêtue de la mention Strictement personnel, soulignée deux fois. Tout semblait indiquer que M. Thwaites avait rédigé cette lettre peu de temps avant son décès, peut-être le jour même. Il n'avait pas eu le temps de la poster ou en avait différé l'expédition.
Quoi qu'il en fût, lui, Henry Ross ne pouvait que transmettre la lettre à sa destinataire. Il avait téléphoné dans le Colorado, à Manitou Springs, mais n'avait pas obtenu de réponse. S'étant renseigné, il avait appris que le courrier de Mme Farrar devait passer par le secrétariat personnel de Miss Killian. Il avait donc fait appeler une Miss Ellen Bowles, qui lui avait confirmé que la lettre devait lui être transmise, en effet, afin qu'elle la fît suivre. Ce qui avait été fait par messager spécial.
Ann prit en main la troisième lettre. Pas une seconde elle ne douta de son authenticité. Ce message lui arrivant par-delà la mort la troubla.
Elle décacheta la lettre. Emerson Thwaites écrivait :







« Ma très chère Ann, j'ai longtemps hésité à vous faire parvenir cette lettre. Le sentiment de trahir Jimbo m'a retenu, mais je me dois de vous faire partager mon état d'esprit actuel.
« De retour du Colorado, j'ai depuis une heure la preuve qu'aucun de mes soupçons n'étaient fondés. Je peux expliquer certaines bizarreries dans le comportement des Jeunes Génies et cela met fin à mes spéculations idiotes sur l'état mental de Jimbo. Le Ciel en soit loué, Jimbo est aussi sain d'esprit qu'on peut l'être.
« Il exécute une mission spéciale, pour le compte du gouvernement. Je n'ai pas réussi à en savoir davantage au téléphone. Mais je devine que ce travail lui fait courir des risques considérables.
« Désormais, je vois clair dans son attitude et Dieu me pardonne, j'ai honte des doutes que j'ai nourris à son égard. Je comprends maintenant son obstination farouche à ne pas répondre à toutes les questions que je lui ai posées. En se taisant, il veut tout simplement nous protéger. Moins nous en saurons, moins nous courrons de risques.
« Il est sûr qu'il fera tout au monde pour ne pas vous mêler, vous qu'il aime par-dessus tout, à son combat solitaire et silencieux.
« Il n'est personne au monde que j'aime plus que vous deux. Je prie pour Jimbo, je prie pour que Dieu l'assiste dans sa solitude. »
Le vendredi 7 janvier, le coup de téléphone donné par « l'un des clercs de l'étude Matheson & Ross » avait atteint Ellen Bowles aux alentours de cinq heures de l'après-midi.
La lettre annoncée par ce coup de téléphone arriva quelques secondes avant six heures. Elle fut apportée par un garçon qui ne paraissait guère plus de quinze ou seize ans, et dont une casquette de base-ball et de grosses lunettes mangeaient aux trois quarts le visage.
Bowles lut les quelques lignes rédigées par Henry Ross à son intention. Elle réfléchit : les ordres de Mélanie Killian étaient de ne révéler à personne — « même pas à son mari » — l'adresse d'Ann Farrar à Londres.
Mais elle connaissait la réputation de l'étude Matheson & Ross.
Elle hésita néanmoins. Elle pouvait tenter de joindre Mélanie (qui se trouvait au même instant dans un avion entre Rio et Brasilia). Mais, outre que Mélanie n'était pas particulièrement commode quand on la dérangeait pour des détails, Bowles ne vit pas en quoi une simple lettre d'une étude respectable devait être passée aux rayons X.
Elle prit quand même la peine de chercher à joindre Henry Ross. Mais il était alors six heures passées et elle n'eut en ligne qu'un répondeur l'informant que l'étude était fermée jusqu'au lundi matin. Elle laissa un message, priant M. Henry Ross de la rappeler personnellement, dès son arrivée, au matin du lundi 10.
Après quoi, impressionnée par la mention Personnel et très urgent, elle fit partir la lettre par exprès.
Le week-end s'écoula.
Le lundi 10, un peu après dix heures — en réalité, par le décalage horaire, trois heures de l'après-midi à Londres — Ross appela. Il écouta ce que Bowles lui disait.
Il la coupa très vite :
— Je suis désolé, mais de quelle lettre me parlez-vous ? Je n'ai pas trouvé la moindre lettre cachetée dans les papiers du défunt M. Thwaites et de ma vie je n'ai écrit à Mme Farrar !
A partir de cette seconde, Bowles s'affola.
Ann relut la lettre d'Emerson Thwaites.
Du moins qu'elle pensait être d'Emerson Thwaites.
Mélanie avait dit à Jimbo : « Quand Ann apprendra que tu l'as volontairement éloignée de toi dans le seul but de la protéger, elle sera folle de rage. »
Mais la rage que ressentit Ann était dirigée contre elle-même : « Et je l'ai laissé seul ! Je l'ai laissé seul ! »
Elle n'eut plus dès lors qu'une seule idée : rejoindre Jimbo, lui parler et lui demander pardon.
Appeler Ellen Bowles ? Mais, s'il était déjà huit heures à Londres, il n'était encore sur la côte Est des États-Unis que trois heures du matin, en ce lundi 10 janvier.
« Et puis elle a sans doute des ordres pour m'empêcher de joindre Jimbo. »
Dès cet instant, elle devina la connivence entre Mélanie et Jimbo, tous deux alliés pour l'écarter du champ de bataille.
Elle décida alors d'agir seule, s'entourant d'un maximun de précautions.
D'abord se soustraire à une éventuelle surveillance de la part de policiers dépêchés par Mélanie. « Pour me protéger ! » Ce seul mot la mettait en fureur.
Ensuite fuir ce « danger considérable » dont Thwaites parlait dans sa lettre.
Malgré sa colère et son chagrin, elle conserva suffisamment de sang-froid pour échafauder un plan qui lui permettrait de s'échapper.
Ce fut alors qu'elle pensa à La Désirade.



A Londres, dans la belle maison de Chelsea, elle commença par donner quelques coups de téléphone. Puis, elle s'habilla pour sortir, disant qu'elle serait absente toute la matinée et peut-être même déjeunerait dehors. Elle prit son chéquier, son passeport, ses cartes de crédit, le maximum d'argent liquide qu'elle put trouver. Un taxi la débarqua devant Selfridge's, dans Oxford Street.
Et à ce moment-là, elle remarqua les deux hommes qui la pistaient. Ils durent prendre du champ quand elle gagna le rayon des sous-vêtements féminins et la perdirent quand elle entra dans les toilettes des dames...
Elle ressortit par Somerset Street. Un taxi l'amena au vieil aéroport de Croydon. L'avion qu'elle avait loué par téléphone l'y attendait : un Hawker-Siddeley qui la déposa à Dublin. Juste à temps pour sauter dans le 747 de la Panam à destination de Montréal.
De Montréal, elle expédia les télégrammes à Jimbo. Quatre télégrammes au total, dans son ignorance de l'endroit où il se trouvait : l'un à la maison de Manitou, un autre aux bons soins d'Ellen Bowles ou Ginny De Bourg, un troisième au centre de recherches Killian à Colorado Springs, le quatrième à Boston, Marlborough Street.
En vérité, elle ne les expédia pas elle-même : elle en chargea une des hôtesses de l'aéroport, juste avant d'embarquer dans son troisième avion de la journée : « Mais je ne voudrais pas qu'ils partent tout de suite. Dans deux heures seulement. Je fais une blague à mon mari. Juré ? » L'hôtesse, un peu étonnée, acquiesça.
Le seul souci d'Ann était que personne n'intervînt pour l'empêcher de rejoindre Jimbo.
Dans les quatre cas, le texte des télégrammes était le même : La DésiradeJe t'aimeJe t'attends.



Cela remontait à leur voyage de noces. Elle avait demandé à Jimbo : « Je peux choisir l'endroit où nous irons ? — Pourvu qu'il y ait un grand lit », avait paisiblement répondu Jimbo. Elle lui avait dit où elle voulait aller. Tête de Jimbo : « God gracious, qu'est-ce que c'est que ça ? » Elle lui avait expliqué que c'était une toute petite île des Antilles françaises, au large de la Guadeloupe et que, non, elle n'en avait jamais entendu parler, mais que c'était sûrement très beau, ensoleillé à vivre tout nu, avec plein de coraux colorés coiffés de cocotiers câlins et que le nom surtout l'enchantait, La Désirade.
De Denver, ils transitèrent par New York, et attendirent des heures dans cette saleté de Kennedy Airport, à cause d'un brouillard d'anthologie qui empêchait l'avion d'Air France de s'envoler pour les Antilles.
Elle avait alors parlé de la maison du cousin de l'oncle Harold.





A présent, elle était au volant de la voiture louée à l'aéroport de Concord, Vermont. Elle quitta l'autoroute et prit la 133, après Ipswich. La route empierrée apparut peu de temps après sur la gauche. Ann s'y engagea et rejoignit bientôt la piste en terre. Depuis un bon bout de temps déjà, plus de maison, plus rien. Le bout du monde. Elle passa la cascade. Un geai fila comme un éclair, frôlant son pare-brise. Elle baissa sa vitre, l'air de la mer lui fouetta le visage.
Dix minutes encore de piste cahoteuse et la maison apparut, posée sur les rochers noirs comme un navire échoué. Elle arrêta la voiture. Les clés étaient sur la porte et également un mot du vieux Dwyer, qu'elle avait tiré de son lit à trois heures du matin — huit heures à Londres. Le vieux Dwyer disait simplement : « Tout est prêt, comme la première fois. » Et en entrant, elle trouva en effet les lampes à pétrole prêtes, le feu prêt à être allumé, les fourrures déployées et, dans la cuisine, « comme la première fois », soixante-huit boîtes et quelques de bisque de homard « Châlet Suzanne » et neuf douzaines de « Vraie soupe de palourdes de la Nouvelle-Angleterre ».
Elle ressortit pour contempler l'océan gris et froid. Et le ciel bas violacé, boursouflé de nuages. Et le vent. Comme la première fois. Ann entendit la voix de Jimbo : « Des coraux colorés coiffés de cocotiers câlins, hein ? » Ils s'étaient regardés et avaient dit ensemble : « La Désirade ! » Et là-dessus un fou rire monumental, qui s'était achevé dans la tendresse, sur les peaux d'ours, devant le feu flambant haut. Il avait plu pendant douze jours, sans une seconde de répit. Ils n'avaient pratiquement pas mis le nez dehors faisant les clowns avec leurs paréos prétendument caraïbes, claquant des dents mais hurlant de rire chaque fois que l'un ou l'autre disait : « La Désirade ! »
Rentrés au Colorado, ils avaient inventé d'extravagantes histoires sur leur séjour dans les îles, d'abord par jeu. Ne révélant à personne où ils étaient allés vraiment. Les années avaient passé et ils s'étaient tus, cette fois avec de la gravité. « La Désirade » était devenu un code et leur jardin secret. Un nom qui signifiait à lui tout seul « Jimbo aime Ann qui aime Jimbo. »
Elle alluma le feu.
Les télégrammes devaient être arrivés, à présent. Personne n'en comprendrait le sens, en dehors de Jimbo.
Sauf si Jimbo, avec sa manie, en avait parlé à Fozzy.
Mais Fozzy n'était pas une personne.
Elle se pelotonna devant le feu, écoutant le silence absolu. Elle se mit à attendre; elle attendrait des jours s'il le fallait. « Ann aime Jimbo qui aime Ann. »
Litanie.





Et elle fit très exactement, point par point, ce qu'Ils avaient prévu qu'elle ferait.
La Nuit Des Enfants Rois
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