Jimbo Farrar quitta Colorado Springs au début de
l'après-midi du 20 juin 1971 et n'arriva pas à Taos le jour même.
Il dut coucher en route dans un endroit appelé Questa. Il voyagea
en auto-stop depuis Pueblo au Colorado, d'abord avec un couple qui
partait à Salt Lake City, puis avec un voyageur de commerce qui se
rendait à Santa Fe et Albuquerque.
Il fut à Taos le 21. Les six rencontres suivantes
allaient se dérouler de la même façon.
Au début, il dit la vérité. Ou presque. Il
rencontra l'institutrice Linda Jones qui, à ses moments perdus,
tenait avec sa sœur une petite boutique d'art indien sur Ledoux
Street, à côté de la Harwood Library. Linda Jones avait elle-même
accompagné les enfants en autocar jusqu'à Santa Fe (l'expérience y
avait eu lieu sur le terminal d'ordinateur d'une compagnie
minière). Elle avait cinquante ans. Elle dévisagea Jimbo comme s'il
avait cinq ans :
— Et vous prétendez que mes gosses ont fait des
choses extraordinaires avec cet ordinateur?
Jimbo rit :
— Pas extraordinaires. Pas extraordinaires du
tout. Simplement, il y en a quatre ou cinq qui, à force de tripoter
le clavier, ont fini par produire des trucs. Et c'était précisément
le but de l'opération : voir si des gosses de cinq ans mis en
présence d'un ordinateur étaient capables de faire quelque chose,
n'importe quoi.
— Et vous êtes venu de Denver juste pour ça?
— Pas du tout, répondit Jimbo, mais Taos est à peu
près sur la route de Colorado Springs à Albuquerque.
Et il avait un oncle à Albuquerque, et il allait
passer quelques jours chez cet oncle, et il s'était dit que ça
serait amusant de faire un crochet par Taos juste pour voir les
gosses. Rien de plus. Autrement, il ne se serait pas déplacé,
pensez donc!
— Mais ils n'ont rien fait d'extraordinaire?
— Rien du tout...
Jimbo cita cinq noms d'enfants.
Parmi lesquels évidemment celui de Gil
Yepes.
— Gil Yepes. Et Larry Menendez, Rosie Martinez,
Jimmy Lee Gaines et Mo Watson...
L'institutrice haussait les sourcils en répétant
les cinq noms. Visiblement, elle cherchait à se rappeler en quoi
l'un des cinq enfants était particulier. Elle dit :
— Ils n'ont vraiment rien de particulier.
— Aucun d'eux?
Après ses sourcils, elle haussa les épaules
:
— Des gosses comme les autres.
On lui aurait demandé à elle, l'institutrice, de
désigner les plus vifs de la classe B, elle aurait cité d'autres
noms.
A la rigueur Jimmy Lee. Jimmy Lee était vif. Le
petit Gil aussi. Ça dépendait des jours. Quand il n'était pas trop
dans la lune. Mais ça n'était sûrement pas des génies. Aucun
doute.
— Je vous accompagne, dit-elle. Leurs parents
pourraient vous flanquer dehors.
Elle scruta Jimbo et ajouta d'une voix sévère
:
— Quoique ça m'étonnerait. Vous êtes sympathique.
Je reconnais que vous inspirez irrémédiablement la sympathie et la
confiance.
— Je suis désolé, dit humblement Jimbo.
— Et ne faites pas l'imbécile, en plus, dit
sévèrement l'institutrice.
Ils se retrouvèrent dans le pueblo indien, à
l'intérieur d'un bâtiment qui avait paraît-il huit cents ans, et en
face d'un vieux bonhomme avec des tresses et un bandeau.
— Moi grand-père Gil. Moi petit-fils Geronimo.
Visage pâle connaître Geronimo?
Jimbo regarda Linda Jones, qui ne broncha
pas.
— Cinq dollars, dit le vieux bonhomme. Vous payer
cinq dollars pour photo moi. Moi petit-fils Geronimo.
— Et Kit Karson était ma grand-tante, dit Jimbo.
Si vous arrêtiez de faire le zouave et parliez comme tout le
monde?
Le vieux bonhomme éclata de rire et répondit
:
— D'ailleurs, vous n'avez pas d'appareil photo,
maintenant que j'y pense. Quelle sorte de foutu touriste êtes-vous
donc?
Alors seulement Linda Jones intervint. Elle parla
un long moment en espagnol, s'interrompant juste pour dire : « Le
petit Gil est dans la pièce à côté, il dort, vous n'avez qu'à
entrer », puis elle se remit à parler avec animation, en espagnol à
nouveau, avec toutes les apparences de se fiche complètement de
Jimbo et de ce qu'il était venu faire.
Jimbo entra dans la pièce voisine. Il découvrit
une chambre sans fenêtre. Le plafond était percé d'une trappe d'où
descendait une échelle. A travers la lumière incertaine, Jimbo
discerna de grands tambours indiens, une longue coiffure de parade
sioux, des lances, un paquet de couvertures sur un bat-flanc en
argile et paille. A part cela, rien, ni personne. A côté, Linda
Jones et le vieil Indien continuaient de discuter en espagnol.
Jimbo leva les yeux vers la trappe...
L'enfant était dans la pièce du dessus. Allongé
sur un bat-flanc identique au premier, il était tourné face au mur.
C'était vraiment un gosse très frêle et sa respiration, très
perceptible, était un peu trop rapide. Jimbo s'assit à même le sol
d'argile séchée.
— Tu ne dors pas.
Une presque imperceptible hésitation dans le
souffle du gamin.
— Mon œil, reprit Jimbo. Tu étais en bas il y a
quelques secondes. Et tu as tout entendu. Tu comprends l'espagnol.
Et tu sais pourquoi je suis venu.
L'enfant ne bougea pas.
— Ou tu crois le savoir. En fait, tu n'en sais
rien. Je le sais à peine moi-même, rends-toi compte.
Jimbo se gratta la tête.
— J'ai deux raisons, Gil. D'abord te dire une
phrase, une seule, qui m'a demandé pas mal de réflexion. Juste une
phrase. Retourne-toi.
Pas de réaction. Jimbo s'installa plus
confortablement, allongea les jambes.
— Mais avant de te dire cette fameuse phrase, je
voudrais vérifier quelque chose. On va faire un essai, toi et moi.
Imaginons que j'aie raison. Imaginons que tu sois tel que je crois
que tu es. Dans ce cas, tu dois te sentir seul, et désespéré. Et,
depuis que tu as découvert que tu étais vivant, tous ceux que tu as
rencontrés t'ont paru d'une bêtise à hurler. Je me trompe,
Gil?
« Tu es complètement cinglé,
Jimbo. Tu t'adresses à un mioche de cinq ans. Qui a peut-être même
du mal à comprendre l'anglais... »
Il reprit à haute voix :
— Supposons que j'aie raison, Gil. Bon. Je t'ai
dit que je voulais vérifier quelque chose, avant de prononcer ma
phrase. Gil, je veux simplement contrôler que je ne me suis pas
trompé en venant te voir.
Un temps.
— Qu'est-ce que tu dirais d'un petit
problème?
Un temps.
— C'est un problème qui a deux mille ans, Gil. Il
y a deux mille ans, des types d'un autre pays appelé la Chine ont
déjà trouvé la solution. Et toi, peux-tu la trouver?
L'enfant se retourna et regarda Jimbo.
— On va faire ça avec des jarres, Gil. J'en ai vu
juste avant d'entrer ici. Il y a trois sortes de jarres. Chaque
sorte est d'un poids différent des autres. Ce poids est exprimé en
une unité de mesure, peu importe laquelle : livre ou kilo, comme tu
voudras. D'accord?
Les yeux noirs le fixaient, vides de toute
expression.
« Jimbo, tu es fou!
»
— Maintenant, Gil, voilà les données du problème :
les poids de deux jarres de la première sorte, de trois jarres de
la deuxième sorte, de quatre jarres de la troisième sorte, sont
tous supérieurs à l'unité de mesure. Ça, c'est la première donnée.
Voici la deuxième : deux jarres numéro un valent une jarre numéro
deux plus l'unité; trois jarres numéro deux valent une jarre numéro
trois plus l'unité ; quatre jarres numéro trois valent une jarre
numéro un plus l'unité. Et maintenant la question, Gil : quel est
le poids d'une jarre de chaque sorte?
Silence.
— Tu veux que je répète, Gil?
Un temps qui parut interminable. Puis l'enfant
secoua la tête : non. Le cœur de Jimbo fit un bond
fantastique.
« Dieu de Dieu!
»
L'enfant posa les pieds par terre. Il fixait
toujours Jimbo. Il allongea une main sur sa droite, prit un broc,
en fit couler de l'eau sur l'argile séchée du sol, qui s'humecta.
Il glissa du bat-flanc, s'accroupit. Son index minuscule traça des
signes dans la mince croûte de boue qui s'était formée.
Il traça une croix, un carré, un triangle. Jimbo
comprit aussitôt :
— Les jarres de la première, de la deuxième et de
la troisième sortes. C'est ça, Gil?
L'enfant acquiesça. Il se remit à dessiner. Jimbo
lut :
2 croix = 1 + carré
3 carrés = 1 + triangle
4 triangles = 1 + croix
— Bon début, dit Jimbo le cœur entre les dents, et
qui ruisselait littéralement de transpiration.
L'enfant versa à nouveau de l'eau et continua à
dessiner, exprimant les mêmes concepts sous une autre forme :
2 croix — carré = 1
3 carrés — triangle = 1
4 triangles — croix = 1
— Continue, dit Jimbo d'une voix sourde.
Il avait envie de pleurer.
L'enfant réfléchit, conservant la plupart du temps
ses yeux dans ceux de Jimbo. Et son visage n'avait d'autre
expression que celle d'une indifférence rêveuse. Il dessina
rapidement une grille comportant quatre cases horizontales et trois
verticales.
La première rangée horizontale représentant les
croix. La deuxième les carrés.
La troisième les triangles...
Et la quatrième enfin l'unité de mesure.
— Logique, dit Jimbo. Sauf qu'à ta place
j'appellerais A la première colonne verticale, B la deuxième, C la
troisième. A moins que tu ne saches pas encore faire tes lettres
?
Les grands yeux noirs s'écartèrent, contemplèrent
un moment le vide. Mais l'enfant se remit à dessiner. Il reporta
sur sa grille sa deuxième formulation du problème.
Comme à regret, il écrivit les lettres A, B et
C.
De sorte que la grille se présenta alors ainsi
:

La colonne A représentant bien l'équation qu'il
avait posée, soit : 2 croix — 1 carré = 1 unité de mesure; la
colonne B : 3 carrés — 1 triangle = 1 unité; la colonne C : 4
triangles — 1 croix = 1 unité.
Jimbo essuya la sueur qui débordait de ses
sourcils et commençait à lui piquer les yeux. Il hocha la tête
:
— Jusque-là, c'était facile, Gil. Mais
maintenant?
L'enfant le fixa et, pour la première fois, une
lueur apparut au fond de ses prunelles. Il versa encore un peu
d'eau et rajouta une quatrième colonne verticale.
Qu'il appela D.
Un temps. Il réfléchissait.
Il recommença à écrire. Il doubla les chiffres de
la colonne C et ajouta les chiffres de la colonne A. Une espèce de
sanglot secoua Jimbo. « C'est
impossible! »
L'enfant acheva de reporter les résultats de ses
calculs.
La grille devint :

Silence.
— Tu y es presque, dit Jimbo d'une voix qui
tremblait.
L'enfant hocha la tête. Il prit à nouveau une
vingtaine de secondes pour réfléchir. Puis, très vite, il effectua
la dernière partie de son opération : il ajouta une cinquième
colonne verticale, qu'il appela E. Il tripla chaque chiffre de la
colonne D et leur ajouta les chiffres de la colonne B. Il
transcrivit les résultats dans la colonne E.
La grille devint alors :

Jimbo baissa la tête, la releva. Ses yeux étaient
emplis de larmes.
— Je t'écoute, Gil.
L'enfant ne parla pas. Mais, après avoir versé de
l'eau à côté de sa grille, il écrivit :
23 triangles = 10.
Puis : 1 triangle = 10/23. Soit dix
vingt-troisièmes d'unité de mesure.
Et ensuite, sachant que 3 carrés moins dix
vingt-troisièmes équivalaient à l'unité, il détermina et écrivit le
poids d'un carré.
Soit : 1 carré = onze vingt-troisièmes de
mesure.
Et ensuite, sachant que 2 croix moins onze
vingt-troisièmes de mesure équivalaient à l'unité, il établit que
le poids d'un carré (de chaque jarre de la première sorte) était
donc de dix-sept vingt-troisièmes de mesure.
Un long silence.
Jimbo se leva. Son crâne touchait le plafond. Et
l'enfant, qui s'était lui aussi dressé dépassait à peine ses
genoux. D'en bas arrivait le son un peu étouffé de la conversation
que Linda Jones et son ami, le soi-disant petit-fils de Geronimo,
continuaient de mener en espagnol.
— La frase, dit
l'enfant en espagnol. La phrase.
Jimbo la lui dit.
Et, en prononçant les mots, il guetta une
éventuelle réaction au fond des prunelles d'huile noire.
Il n'y eut aucune réaction.
Jimbo attendit un peu puis s'en alla. Il descendit
l'échelle, rejoignit l'institutrice.
— Vous avez vu Gil?
Jimbo fit oui de la tête. L'institutrice et lui
quittèrent la maison.
— Et mes cinq dollars? dit le soi-disant
petit-fils de Geronimo.
Jimbo les lui donna.
Sur la route qui les ramenait du pueblo à Taos,
Linda Jones demanda :
— Et alors?
— Alors rien, dit Jimbo. Vous aviez raison. Il n'a
rien de plus que les autres.