— Merci d'être venue si vite, dit Ann à Mélanie
Killian.
— J'étais à New York, ce n'est pas si loin de
Boston, et ce dîner pouvait attendre un autre jour.
Mélanie regarda autour d'elle, puis, par
l'enfilade des portes ouvertes, examina le couple d'adolescents, à
deux pièces de là, garçon et fille debout et immobiles. Mélanie
demanda :
— Qui est-ce ? Leurs têtes me disent quelque
chose.
— Deux des Jeunes Génies. Jimbo leur a demandé de
passer le voir.
— Et où est Jimbo ?
— En haut. Il va descendre.
A nouveau, coup d'œil curieux de Mélanie tout
autour d'elle.
— Nous sommes chez Emerson Thwaites, expliqua Ann.
Il enseigne l'histoire à Harvard et aux Jeunes Génies. C'est
l'ancien beau-père de Jimbo, qui habite ici à l'occasion...
Ann continua de parler, accumulant les détails sur
le rapprochement entre Jimbo et Twhaites. Mais ses yeux revenaient
constamment sur le couple d'adolescents, attendant toujours, à
quelques pas.
— Ann.
Mélanie s'assit.
— Ann, pendant trois ans, à Radcliffe, nous avons
partagé la même chambre, les mêmes fringues, les mêmes jules.
Aujourd'hui, je suis à New York, tu m'appelles et tu me dis : « Ce
n'est pas urgent mais je voudrais te voir. » Je laisse tout tomber,
je saute dans un avion et j'arrive. Parce que, s'il y a quelqu'un
au monde pour qui j'ai de l'affection, c'est toi. J'ai pour toi
seule plus d'affection que je n'en ai eu pour tous mes maris
réunis, les pauvres diables. Que se passe-t-il, Ann? Jimbo ?
Ann se releva et alla remettre dans l'alignement
un des livres de la bibliothèque.
— C'est donc Jimbo, reprit Mélanie. Le sexe, ce
n'est pas ton genre d'en parler. Tu as toujours été discrète, pas
comme moi. Bon. Ce n'est pas ça, c'est autre chose...
Bruit de pas dans l'escalier : Jimbo
descendait.
— Il s'agit sans doute de ces sales mômes que
Jimbo ne veut pas lâcher. Et tu appelles Mélanie Kilian « le grand
patron qui tranche », pas Mélanie « la vieille copine de régiment
»...
— Les deux, dit Ann.
N'ayant sans doute même pas vu Mélanie, leur
tournant le dos, Jimbo allait directement vers le couple
d'adolescents. Et il tenait dans une main
l'enveloppe à la double barre rouge.
— Qu'attends-tu de moi, Ann ?
Jimbo, toujours de dos, avait maintenant l'air de
parler au jeune couple.
— Tu veux que je dise à Jimbo que c'est fini,
qu'il doit mettre fin à ces aller et retour entre Boston et le
Colorado? C'est ce que tu veux?
— Je ne sais pas, dit Ann.
Mélanie se leva à son tour et vint se placer dans
l'enfilade des portes, de façon à apercevoir Jimbo et les
adolescents.
— Ann, il ne se passe pratiquement pas de jours
sans que Martha ne revienne à la charge avec les mêmes mots : «
Farrar doit s'occuper uniquement de ce pourquoi nous le payons. Sa
place est à Colorado Springs, pas à Harvard. » Et Martha a raison.
Mais tu m'as demandé de laisser faire Jimbo, d'accepter ce partage
de son temps. Tu me l'as demandé, oui ou non?
—Oui.
— Et tu as changé d'avis ?
Jimbo et les deux jeunes gens disparurent. Bruit
de la porte d'entrée qui s'ouvrait et se refermait. Ann s'approcha
de la fenêtre. Dehors, on venait d'allumer les réverbères, le jour
déclinait.
— Je ne sais plus ce que je veux, dit Ann.
Dans la rue, Jimbo parlait, penché en avant. Il
semblait essayer de convaincre ses interlocuteurs, sans succès. Le
regard d'Ann s'attacha à la fille aux cheveux blonds, qui était
d'une miraculeuse beauté.
Mélanie :
— Ça ne pourra pas durer, de toute façon, Ann.
Nous avons investi des millions dans nos affaires d'informatique.
Avec Jimbo Farrar, nous possédons le meilleur spécialiste
d'Amérique, et peut-être du monde. Dieu sait que j'ai de
l'affection pour vous deux, et je suis prête à passer à Jimbo pas
mal de fantaisies. C'est un génie, et je suppose qu'il faut
s'accommoder des excentricités des génies. Mais jusqu'à un certain
point...
Dehors, Jimbo tendait l'enveloppe au garçon et à
la fille, les incitant manifestement à la prendre. Mais aucun des
jeunes gens n'esquissa le moindre geste. Ils se contentaient de le
regarder en souriant. Leurs yeux pourtant, à tous deux, dans la
pénombre grandissante, avaient une acuité anormale. Un inexplicable
sentiment de peur et de colère envahit Ann. « J'en ai assez. Toute cette histoire a suffisamment duré.
»
— Ann, écoute-moi s'il te plaît. Tu as entendu ce
que j'ai dit ?
— J'ai entendu.
— Je peux parler à Jimbo. Je peux lui annoncer
qu'il a jusqu'à la fin du trimestre mais après, terminé ! Il devra
choisir. Son travail chez nous avec Fozzy, ou jouer les profs
ici.
Dehors, toujours, Jimbo tapotait la paume de son
immense main avec le tranchant de l'enveloppe. Ann ne voyait son
mari que de profil, mais elle pouvait lire sur son visage une
expression qu'elle n'y avait jamais vue, marquée par une crispation
des mâchoires et une dureté dans le dessin des lèvres.
— A présent, je n'ai plus beaucoup de temps. Mon
avion m'attend, je dois rentrer à New York. Que diable fait ton
mari ?
— Il revient.
Mais Jimbo ne bougeait pas. Les deux jeunes gens,
venaient à l'instant de se détourner. Se tenant par la main, ils
longeaient les façades en briques rouges de Marlborough
Street.
— Oui ou non, Ann ? Pour l'instant, c'est encore
de toi que ça dépend. J'ai résisté à Martha à cause de toi; dans
une moindre mesure à cause de Jimbo. Donne-moi le feu vert et je
lui dis de rentrer dans le Colorado. Et il devra céder.
Jimbo toujours immobile, figé, baissait la tête en
contemplant l'enveloppe dont il n'était pas parvenu à se
dessaisir.
— Oui, dit Ann fermement. Dis-lui de
rentrer.
— Que ce soit clair, dit Mélanie avec
autorité.
Et il fut évident qu'elle s'adressait autant à Ann
qu'à Jimbo :
— Je n'ai pris ma décision qu'au nom des seuls
intérêts de Killian. J'en ai longuement discuté avec Doug
Mackenzie.
— Tu en as également parlé à Martha Oesterlé,
remarqua doucement Jimbo.
— J'en ai parlé à Martha. Mais je n'aurais pas eu
besoin de le faire. Nous connaissons tous son opinion sur le sujet
: Jimbo, ta place est à Colorado Springs, devant Fozzy. Et cette
navette incessante, chaque semaine, est une folie. Surtout depuis
que nous avons décroché ce contrat avec le gouvernement.
Mélanie se tut, déconcertée par la nervosité
qu'elle devinait dans l'air, sans en saisir la raison. Elle jeta un
coup d'oeil en direction d'Ann mais celle-ci lui tournait le dos,
paraissant s'absorber dans le spectacle de la rue. Mélanie reprit
:
— Bon, parlons net. Malgré l'insistance de
Mackenzie...
Jimbo sourit à nouveau, ses yeux bleus emplis
d'innocence et de douceur :
— Et d'Oesterlé...
Mélanie acquiesça :
— ... de Mackenzie et d'Oesterlé, j'ai décidé que
tu finirais le trimestre que tu as commencé à Harvard. Mais je
souhaiterais que tu sois à ton poste à springs le 2 janvier, Jimbo.
Et définitivement. Et à plein temps. Plus d'aller et retour.
Silence.
— Comment s'appelle cet autre professeur
d'informatique dont Martha m'a parlé, qui pourrait prendre ta place
? Celui du MIT?
— Cavalcanti.
— J'ai interrogé Sonnerfeld et Wagenknecht à son
sujet. Tous deux pensent qu'il est bon.
— Il est mieux que bon, il est remarquable, dit
Jimbo avec gentillesse.
Ann se détourna brusquement de la fenêtre et, sans
un mot d'explication, quitta le salon. Ils l'entendirent monter à
l'étage.
Un temps.
— Mon Dieu, dit Mélanie, je souhaiterais que ton
foutu Fozzy n'ait jamais rien signalé ! Toute cette affaire
m'agace.
— Je comprends, dit Jimbo.
— J'aime beaucoup Ann, Jimbo. Je vous aime bien
tous les deux.
Jimbo s'approcha de Mélanie, se courba et
l'embrassa sur les lèvres.
Elle lui rendit son baiser, s'écarta.
— Que se passe-t-il exactement, Jimbo ?
Elle hésita:
— Les Sept ?
Il secoua la tête :
— Les Sept n'existent pas. Nous n'allons pas en
reparler pendant des années. Ce n'était qu'une blague.
Il entra dans la chambre. Ann s'y trouvait,
occupée, pliant des vêtements dans une valise.
Silence.
Il s'assit sur le lit, la regardant.
Elle leva les yeux sur lui, demanda avec une très
légère note d'agressivité dans la voix :
— Tu vas rentrer au Colorado?
Son immense main se déplaça alors très lentement,
toucha sa hanche, la caressa. Elle céda à ses longs doigts et se
rapprocha de lui.
Il l'amena sur ses genoux. Elle se mit à pleurer
très doucement, sans le moindre bruit, pelotonnée entre ses bras de
géant.
Il lui dit :
— Je t'aime.