9
Cela arriva vers dix heures trente.
On avait en partie creusé la maison dans le rocher, on avait dressé des murs de grosses pierres pour achever le gros œuvre, on l'avait coiffée d'un toit à une seule pente. Il était soutenu par un étonnant entrecroisement de charpente de bois, dont toutes les pièces, jusqu'aux voliges, étaient en chêne. A l'intérieur, un espace unique, mais sur deux plans, le plus haut directement sous la charpente et constituant une chambre. La maison ne comportait que deux fenêtres, encadrant la seule porte; et ces fenêtres étroites, avec des appuis profonds, étaient garnies de volets de bois.
Ann entendit le bruit vers dix heures trente.
Ce n'était pas un bruit comme les autres. Depuis cinq grandes heures, elle attendait, et elle avait eu le temps de s'habituer à l'environnement sonore. Le silence vrai n'existe pas. Ann identifiait évidemment le ressac de l'océan tout proche, battant les rochers, la respiration du vent dans les arbres, le léger grincement d'un volet mal fixé.
Elle reconnaissait encore, bruits désormais familiers, les craquements de la lourde charpente au-dessus de sa tête, le cri d'un oiseau de mer, le crépitement du feu.
Ce bruit-là était différent, et nouveau.
Elle crut d'abord à un râle et se moqua d'elle-même : « Rien de moins qu'un râle ; je n'y vais pas de main morte ! » Elle força son oreille à isoler ce bruit-là entre tous les autres, et il se reproduisit, non pas une mais plusieurs fois, à des intervalles de quatre à cinq secondes.
Il s'interrompit quand survint une nouvelle bourrasque de vent, reprit aussitôt après, avec les mêmes intervalles.
Réguliers.
Trop réguliers.
Ann, assise, pelotonnée, jambes repliées sous elle, tentait de lire. Elle avait froid, en dépit du véritable brasier dans la cheminée, et s'était enveloppée d'une fourrure. Elle posa son livre.
Ce n'est peut-être qu'un oiseau de mer. Certains ont des cris étranges.
Mais il y avait cette régularité.
Elle fixa les yeux sur la lampe tempête allumée et posée sur le rebord profond d'une des fenêtres, à l'extérieur de la maison. La flamme dansait.
Le bruit ne cessait pas. Et les intervalles de silence étaient toujours les mêmes.
« Ann, tu vas te lever et marcher jusqu'au seuil de la porte, au moins jusque-là. Rien que pour te prouver à toi-même que tu n'es qu'une idiote. »
Elle ajusta la fourrure sur ses épaules et se leva. Avant d'aller jusqu'à la porte, elle consulta une nouvelle fois sa montre : dix heures trente-quatre. Si l'un de ses télégrammes avait atteint Jimbo alors qu'il se trouvait à Boston, New York ou encore Washington, Jimbo serait déjà arrivé. C'était donc que Jimbo était plus loin, probablement dans le Colorado. Il n'allait plus tarder.
Elle arriva à la porte et l'ouvrit. Le vent s'engouffra. Elle sortit. La lampe tempête dessinait un demi-cercle de lumière, insuffisant pour éclairer le terre-plein surélevé qui terminait la piste, seul endroit de la presqu'île où l'on pouvait ranger et manœuvrer une voiture. Venant de la maison, on accédait au terre-plein par une volée de marches taillées dans le roc.
Le bruit provenait du terre-plein, aucun doute. Et, maintenant qu'elle se trouvait hors de la maison, il était infiniment plus distinct, au point qu'elle le reconnut : un moteur de voiture tournant au ralenti, mais que l'on relançait à intervalles très réguliers en appuyant sur l'accélérateur...
Vrou-ou-oum, quatre à cinq secondes de silence, puis vrou-ou-oum...

Jimbo !
Elle s'élança, courant.
Pas très longtemps, ni très loin.
Parce que soudain le bruit cessa.
Elle s'immobilisa, mal à l'aise. Elle se trouvait encore dans le halo de la lampe tempête. A dix ou quinze mètres d'elle, elle devinait plus qu'elle ne les voyait les premières marches de l'escalier menant au terre-plein. Mais rien au-delà.
Le bruit reprit : vrou-ou-oum, silence, vrou-ou-oum...
On veut que je m'approche, on veut m'attirer dans l'ombre !
Elle fit un premier pas, puis plusieurs autres, qui l'amenèrent au pied des marches, exactement là où la lumière n'arrivait plus. Elle s'efforça de distinguer ce qu'il y avait sur le terre-plein.
Vrou-ou-oum, silence vrou-ou-oum...
Les pressions sur l'accélérateur étaient plus douces, comme pour lui signifier : « Allez... viens, approche... »
Elle gravit deux marches et cela suffit pour que ses yeux fussent à la hauteur du terre-plein. Elle distingua une voiture à l'arrêt à côté de la sienne, à peine visible, feux éteints.
— Jimbo?
Un intervalle anormalement long, interminable, puis avec une infinie douceur, presque à la façon d'une plainte :
Vrou-ou-oum...
Ann redescendit d'une marche.
C'était bien de la peur, à présent.
Et ce fut à ce moment-là que la lampe tempête s'éteignit.



D'un coup, la nuit fut totale. Ann se retourna vers la maison, luttant de toutes ses forces contre la panique. Ce n'était peut-être que le vent qui avait éteint la lampe... Ou bien elle s'était éteinte d'elle-même, insuffisamment approvisionnée en pétrole...
... Mais tu sais très bien que ce n'est pas vrai.
Elle regarda vers la maison la très faible lueur qui transparaissait par les deux étroites fenêtres.
Elle descendit une marche encore, se retrouva sur le dallage de pierres plates allant de l'escalier à la maison. Elle se força à avancer calmement.
Elle sentit une présence.
N'entendit aucun bruit de pas, ni le souffle d'une respiration. Ne discerna pas davantage un mouvement. Elle sentit que quelqu'un était là. Il y avait quelqu'un tout près d'elle.
Derrière moi.
Elle faillit s'arrêter pour se retourner, mais continua de marcher vers la lueur émanant des fenêtres et de la porte entrebâillée.
On la suivait.
Je ne courrai pas, rien à faire, ne pas montrer ma peur.
Elle parvint à la porte. En poussa le battant.
... Qui céda presque imperceptiblement puis résista. La porte pourtant était entrouverte, de dix à quinze centimètres, Ann pouvait, par cet entrebâillement, apercevoir une partie de l'intérieur de la maison, la cheminée, le feu flambant, le canapé où elle s'était assise, son livre. Elle poussa fortement, cette fois-ci à deux mains. Le battant ne céda pas davantage. Il y a quelqu'un derrière, à l'intérieur de la maison, s'opposant à l'ouverture de la porte...
C'était assez pour l'affoler, mais autre chose encore se produisit...
... Une silhouette immense se dressa soudain tout près, frôlant son épaule. Et deux mains gigantesques se posèrent sur elle, cherchant sa gorge.
Alors seulement, elle hurla. Elle se débattit et les mains de géant glissèrent, gênées dans leur prise par la fourrure qu'elle portait sur ses épaules.
Ann se dégagea violemment et se mit à courir, vite, très vite. Sur sa gauche, le terre-plein et les voitures. Sur sa droite, l'extrémité de la pointe rocheuse, un cul-de-sac. Elle s'élança droit devant elle, en direction du rivage rocheux. Elle se cogna contre un muret, qu'elle longea dans l'affolement, à tâtons jusqu'à en trouver l'ouverture conduisant à un autre escalier qui descendait vers la mer. Elle dégringola les marches, courut sur le sable de la plage. Surgit un premier barrage de rochers, qu'elle franchit en l'escaladant. De l'autre côté, elle s'en souvenait, se trouvait une autre plage, étroite, triangulaire, encaissée. Elle tomba à sa réception, engluée par le sable gorgé d'eau, s'en arracha, hoquetant de peur; et soudain se dressa devant elle le mur de granit, insurmontable. Elle était prise au piège. Elle plaqua sa joue et ses paumes contre la paroi, la palpant de ses doigts, désespérément à la recherche d'une prise qui lui permît de se hisser...
Le faisceau puissant d'une torche électrique troua alors la nuit, courut sur les rochers, passa une première fois sur le granit juste au-dessus d'elle, s'éloigna de quelques mètres. Revint aussitôt en arrière, la captura. Ne bougea plus.
Et une autre torche s'alluma, celle-là braquée depuis le sentier dominant le rivage. Comme la première, elle saisit Ann dans son pinceau.
Puis une troisième, une quatrième, une cinquième torche se dévoilèrent, de dix mètres en dix mètres le long du chemin douanier, dessinant un demi-cercle qui marquait le terme de la fuite affolée de la jeune femme...
... Le demi-cercle se compléta avec les trois dernières torches, dont deux tout au sommet de la muraille rocheuse qu'Ann avait essayé en vain d'escalader.
Huit torches au total.
HUIT.
L'épouvantable signification de ce chiffre lui apparut alors, dans toute son horreur.
— Ann!
La voix de Jimbo. Ann ferma les yeux, baissa la tête, écrasée par le désespoir.
— Ann, ça ne sert à rien. Ne tente rien. Il y a des armes braquées sur toi.
Elle se laissa mollement glisser sur le sable, s'y affala, s'abandonnant.
— Ann, ne tente rien, je t'en supplie !
La voix douce et calme de Jimbo.
— Je t'en supplie. Il n'y a pas d'autre solution.
Elle se mit à grelotter, transie de froid, la poitrine secouée de sanglots.
La voix de Jimbo lui arrivait de la maison elle-même, là où s'était allumée la première des huit torches.
— Ann, ne me rends pas tout cela plus difficile encore, dit Jimbo.
La Nuit Des Enfants Rois
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