Cela arriva vers dix heures trente.
On avait en partie creusé la maison dans le
rocher, on avait dressé des murs de grosses pierres pour achever le
gros œuvre, on l'avait coiffée d'un toit à une seule pente. Il
était soutenu par un étonnant entrecroisement de charpente de bois,
dont toutes les pièces, jusqu'aux voliges, étaient en chêne. A
l'intérieur, un espace unique, mais sur deux plans, le plus haut
directement sous la charpente et constituant une chambre. La maison
ne comportait que deux fenêtres, encadrant la seule porte; et ces
fenêtres étroites, avec des appuis profonds, étaient garnies de
volets de bois.
Ann entendit le bruit vers dix heures
trente.
Ce n'était pas un bruit comme les autres. Depuis
cinq grandes heures, elle attendait, et elle avait eu le temps de
s'habituer à l'environnement sonore. Le silence vrai n'existe pas.
Ann identifiait évidemment le ressac de l'océan tout proche,
battant les rochers, la respiration du vent dans les arbres, le
léger grincement d'un volet mal fixé.
Elle reconnaissait encore, bruits désormais
familiers, les craquements de la lourde charpente au-dessus de sa
tête, le cri d'un oiseau de mer, le crépitement du feu.
Ce bruit-là était différent, et nouveau.
Elle crut d'abord à un râle et se moqua
d'elle-même : « Rien de moins qu'un râle ; je n'y vais pas de main
morte ! » Elle força son oreille à isoler ce bruit-là entre tous
les autres, et il se reproduisit, non pas une mais plusieurs fois,
à des intervalles de quatre à cinq secondes.
Il s'interrompit quand survint une nouvelle
bourrasque de vent, reprit aussitôt après, avec les mêmes
intervalles.
Réguliers.
Trop réguliers.
Ann, assise, pelotonnée, jambes repliées sous
elle, tentait de lire. Elle avait froid, en dépit du véritable
brasier dans la cheminée, et s'était enveloppée d'une fourrure.
Elle posa son livre.
Ce n'est peut-être qu'un oiseau de mer. Certains
ont des cris étranges.
Mais il y avait cette régularité.
Elle fixa les yeux sur la lampe tempête allumée et
posée sur le rebord profond d'une des fenêtres, à l'extérieur de la
maison. La flamme dansait.
Le bruit ne cessait pas. Et les intervalles de
silence étaient toujours les mêmes.
« Ann, tu vas te lever et marcher jusqu'au seuil
de la porte, au moins jusque-là. Rien que pour te prouver à
toi-même que tu n'es qu'une idiote. »
Elle ajusta la fourrure sur ses épaules et se
leva. Avant d'aller jusqu'à la porte, elle consulta une nouvelle
fois sa montre : dix heures trente-quatre. Si l'un de ses
télégrammes avait atteint Jimbo alors qu'il se trouvait à Boston,
New York ou encore Washington, Jimbo serait déjà arrivé. C'était
donc que Jimbo était plus loin, probablement dans le Colorado. Il
n'allait plus tarder.
Elle arriva à la porte et l'ouvrit. Le vent
s'engouffra. Elle sortit. La lampe tempête dessinait un demi-cercle
de lumière, insuffisant pour éclairer le terre-plein surélevé qui
terminait la piste, seul endroit de la presqu'île où l'on pouvait
ranger et manœuvrer une voiture. Venant de la maison, on accédait
au terre-plein par une volée de marches taillées dans le roc.
Le bruit provenait du terre-plein, aucun doute.
Et, maintenant qu'elle se trouvait hors de la maison, il était
infiniment plus distinct, au point qu'elle le reconnut : un moteur
de voiture tournant au ralenti, mais que l'on relançait à
intervalles très réguliers en appuyant sur l'accélérateur...
Vrou-ou-oum, quatre à
cinq secondes de silence, puis vrou-ou-oum...
Jimbo !
Elle s'élança, courant.
Pas très longtemps, ni très loin.
Parce que soudain le bruit cessa.
Elle s'immobilisa, mal à l'aise. Elle se trouvait
encore dans le halo de la lampe tempête. A dix ou quinze mètres
d'elle, elle devinait plus qu'elle ne les voyait les premières
marches de l'escalier menant au terre-plein. Mais rien
au-delà.
Le bruit reprit : vrou-ou-oum, silence, vrou-ou-oum...
On veut que je m'approche, on veut m'attirer dans
l'ombre !
Elle fit un premier pas, puis plusieurs autres,
qui l'amenèrent au pied des marches, exactement là où la lumière
n'arrivait plus. Elle s'efforça de distinguer ce qu'il y avait sur
le terre-plein.
Vrou-ou-oum, silence
vrou-ou-oum...
Les pressions sur l'accélérateur étaient plus
douces, comme pour lui signifier : « Allez...
viens, approche... »
Elle gravit deux marches et cela suffit pour que
ses yeux fussent à la hauteur du terre-plein. Elle distingua une
voiture à l'arrêt à côté de la sienne, à peine visible, feux
éteints.
— Jimbo?
Un intervalle anormalement long, interminable,
puis avec une infinie douceur, presque à la façon d'une plainte
:
Vrou-ou-oum...
Ann redescendit d'une marche.
C'était bien de la peur, à présent.
Et ce fut à ce moment-là que la lampe tempête
s'éteignit.
D'un coup, la nuit fut totale. Ann se retourna
vers la maison, luttant de toutes ses forces contre la panique. Ce
n'était peut-être que le vent qui avait éteint la lampe... Ou bien
elle s'était éteinte d'elle-même, insuffisamment approvisionnée en
pétrole...
... Mais tu sais très bien
que ce n'est pas vrai.
Elle regarda vers la maison la très faible lueur
qui transparaissait par les deux étroites fenêtres.
Elle descendit une marche encore, se retrouva sur
le dallage de pierres plates allant de l'escalier à la maison. Elle
se força à avancer calmement.
Elle sentit une présence.
N'entendit aucun bruit de pas, ni le souffle d'une
respiration. Ne discerna pas davantage un mouvement. Elle sentit
que quelqu'un était là. Il y avait quelqu'un tout près
d'elle.
Derrière moi.
Elle faillit s'arrêter pour se retourner, mais
continua de marcher vers la lueur émanant des fenêtres et de la
porte entrebâillée.
On la suivait.
Je ne courrai pas, rien à
faire, ne pas montrer ma peur.
Elle parvint à la porte. En poussa le
battant.
... Qui céda presque imperceptiblement puis
résista. La porte pourtant était entrouverte, de dix à quinze
centimètres, Ann pouvait, par cet entrebâillement, apercevoir une
partie de l'intérieur de la maison, la cheminée, le feu flambant,
le canapé où elle s'était assise, son livre. Elle poussa fortement,
cette fois-ci à deux mains. Le battant ne céda pas davantage. Il y
a quelqu'un derrière, à l'intérieur de la maison, s'opposant à
l'ouverture de la porte...
C'était assez pour l'affoler, mais autre chose
encore se produisit...
... Une silhouette immense se dressa soudain tout
près, frôlant son épaule. Et deux mains gigantesques se posèrent
sur elle, cherchant sa gorge.
Alors seulement, elle hurla. Elle se débattit et
les mains de géant glissèrent, gênées dans leur prise par la
fourrure qu'elle portait sur ses épaules.
Ann se dégagea violemment et se mit à courir,
vite, très vite. Sur sa gauche, le terre-plein et les voitures. Sur
sa droite, l'extrémité de la pointe rocheuse, un cul-de-sac. Elle
s'élança droit devant elle, en direction du rivage rocheux. Elle se
cogna contre un muret, qu'elle longea dans l'affolement, à tâtons
jusqu'à en trouver l'ouverture conduisant à un autre escalier qui
descendait vers la mer. Elle dégringola les marches, courut sur le
sable de la plage. Surgit un premier barrage de rochers, qu'elle
franchit en l'escaladant. De l'autre côté, elle s'en souvenait, se
trouvait une autre plage, étroite, triangulaire, encaissée. Elle
tomba à sa réception, engluée par le sable gorgé d'eau, s'en
arracha, hoquetant de peur; et soudain se dressa devant elle le mur
de granit, insurmontable. Elle était prise au piège. Elle plaqua sa
joue et ses paumes contre la paroi, la palpant de ses doigts,
désespérément à la recherche d'une prise qui lui permît de se
hisser...
Le faisceau puissant d'une torche électrique troua
alors la nuit, courut sur les rochers, passa une première fois sur
le granit juste au-dessus d'elle, s'éloigna de quelques mètres.
Revint aussitôt en arrière, la captura. Ne bougea plus.
Et une autre torche s'alluma, celle-là braquée
depuis le sentier dominant le rivage. Comme la première, elle
saisit Ann dans son pinceau.
Puis une troisième, une quatrième, une cinquième
torche se dévoilèrent, de dix mètres en dix mètres le long du
chemin douanier, dessinant un demi-cercle qui marquait le terme de
la fuite affolée de la jeune femme...
... Le demi-cercle se compléta avec les trois
dernières torches, dont deux tout au sommet de la muraille rocheuse
qu'Ann avait essayé en vain d'escalader.
Huit torches au total.
HUIT.
L'épouvantable signification de ce chiffre lui
apparut alors, dans toute son horreur.
— Ann!
La voix de Jimbo. Ann ferma les yeux, baissa la
tête, écrasée par le désespoir.
— Ann, ça ne sert à rien. Ne tente rien. Il y a
des armes braquées sur toi.
Elle se laissa mollement glisser sur le sable, s'y
affala, s'abandonnant.
— Ann, ne tente rien, je t'en supplie !
La voix douce et calme de Jimbo.
— Je t'en supplie. Il n'y a pas d'autre
solution.
Elle se mit à grelotter, transie de froid, la
poitrine secouée de sanglots.
La voix de Jimbo lui arrivait de la maison
elle-même, là où s'était allumée la première des huit
torches.
— Ann, ne me rends pas tout cela plus difficile
encore, dit Jimbo.