— Je m'appelle Fitzroy Jenkins, dit l'homme en
complet gris et cravate.
— Et que voulez-vous que j'y fasse? demanda
aimablement Jimbo.
— Je représente la Fondation Killian.
Le dénommé Jenkins baissa les yeux et découvrit le
sac de marin en toile, sur lequel on avait imprimé au pochoir : «
Garde-côte des États-Unis, Section du Kansas. »
— Vous partez en voyage?
— Yep, dit Jimbo.
On était le 19 juin et il était midi.
— Vous êtes employé par la Fondation Killian et
donc par Killian Incorporated, reprit Jenkins. Même s'il ne s'agit
que d'un emploi à mi-temps, le moins que vous puissiez faire est de
prévenir de vos absences.
— Je vous préviens de mon absence à partir
d'aujourd'hui, dit Jimbo. Prenez-en note, je vous prie.
Il ramassa son sac de marin et fit trois pas en
direction de la porte. Il dépassa Jenkins, dont le sommet du crâne
atteignait le milieu de sa propre poitrine.
— Il s'agit des messages d'hier soir, dit Jenkins
derrière lui et à une altitude inférieure d'environ trente-cinq
centimètres.
Jimbo s'arrêta.
— Quels messages?
— Nous savons que quelque chose est arrivé la nuit
dernière, dans le cadre du programme Chasseur de Génies. Nous
aurions aimé que vous nous en parliez. La Fondation a englouti
suffisamment d'argent dans ce programme stupide pour que ses
responsables soient tenus au courant des résultats.
Jimbo se retourna, baissa la tête vers son
interlocuteur :
— Je ne comprends absolument rien à ce que vous me
racontez.
— Je n'en crois pas un mot, affirma avec aigreur
Fitzroy Jenkins. Et, si ça ne vous fait rien, on va aller ensemble,
vous, moi, et quelques autres, voir ce qui se passe dans cet
ordinateur que vous appelez Fozzy.
Jimbo se gratta la tête.
— Vous allez me faire rater mon car.
Ils étaient cinq quand ils entrèrent dans la
grande salle souterraine où se trouvait Fozzy, avec ses dizaines de
terminaux. On pria les informaticiens ordinaires d'aller prendre un
café pendant deux ou trois heures. Jenkins expliqua à Jimbo que
deux des personnes qui l'accompagnaient — homme et femme — étaient
des administrateurs non seulement de la Fondation mais de Killian
Inc. (administrateur étant un poste très important, souligna
Jenkins à l'intention de Jimbo. Jimbo dit qu'il en avait
conscience). La femme s'appelait Martha Oesterlé. Elle dirigeait le
service informatique du groupe Killian. Le troisième homme était
également informaticien, et un expert.
Les quatre visiteurs tombèrent en arrêt devant le
train électrique. La présence du train les prit véritablement par
surprise.
— Qu'est-ce que c'est que ça?
— Le rapide Stockholm-Honolulu, expliqua Jimbo
avec beaucoup de bonne volonté. Mais il ne marche pas terrible. Des
problèmes de caténaires.
— Mais en quoi des trains électriques peuvent-ils
servir à un ordinateur? interrogea Fitzroy Jenkins.
— Absolument à rien, répondit Martha Oesterlé en
pinçant les lèvres.
— Elle a tout à fait raison, confirma Jimbo.
Martha Oesterlé et son expert passèrent les
quarante minutes suivantes à ausculter Fozzy. Jimbo s'était
entre-temps mis à démonter les rails.
Ils revinrent. Ils considérèrent Jimbo avec un
mélange de curiosité agacée et de respect.
— C'est vous qui avez effectué toutes les
programmations ?
— Moi personnellement moi-même, répondit
Jimbo.
L'expert hochait la tête.
— Sacré travail que vous avez fait là! Du jamais
vu. On en aurait pour pas mal de temps, mon équipe et moi, rien que
pour comprendre à quoi servent tous ces programmes annexes, que
vous avez ajoutés.
Jimbo lui sourit très gentiment :
— Je suis un génie, voilà pourquoi.
— Il y a quelques innovations tout à fait
passionnantes.
— Vous êtes bien aimable.
L'expert dit non non pas du tout ça n'avait rien à
voir mais ça ne lui arrivait pas souvent d'être impressionné à ce
point et il aimerait bien passer quelques heures à boire un verre
et à discuter et il était sûr que Jimbo et lui allaient
s'entendre...
Martha Oesterlé :
— Nous sommes ici dans un but bien précis. Vous
avez équipé cet ordinateur...
— Fozzy. Appelez-le Fozzy. Sans ça, il se vexe. Il
croira que vous le considérez comme une machine.
Elle dit avoir noté que cet ordinateur — enfin
Fozzy — était équipé d'un dispositif lui permettant de répondre
oralement. Juste, dit Jimbo. Cela voulait-il dire que l'on pouvait
réellement dialoguer avec Fozzy comme avec un être humain? Oui et
non, répondit Jimbo. Oui ou non? Oui. Et d'où fallait-il s'adresser
à lui pour qu'il réponde? De n'importe quel endroit de cette salle,
on pouvait même chuchoter, l'a l'oreille sacrément fine, le salaud.
Voulez-vous dire, Monsieur Farrar, que cette machine est en train
de nous écouter en ce moment même? C'est cela même, dit Jimbo mais
bon sang ne le traitez pas de machine!
Lui-même à ce moment-là était en train de démonter
les quelque six cent soixante-dix mètres de voie ferrée.
— Monsieur Fozzy? appela Martha Oesterlé.
Silence.
— Monsieur, ça, il s'en fiche, dit Jimbo. Il est
pas snob.
— Fozzy?
L'informaticien appelait à son tour, tout en
souriant avec sympathie en direction de Jimbo.
Silence.
— Il boude, expliqua Jimbo. Il a un caractère de
cochon, vous savez.
— Tout ceci est parfaitement ridicule, dit Martha
Oesterlé.
Jimbo se gratta la tête avec un rail.
— Il y a peut-être une autre explication à son
silence. Peut-être qu'il ne répond qu'à ma voix?
Il acheva de démonter le tunnel du Saint-Gothard,
rangea les moutons et les vaches.
— Après tout, c'est moi qui l'ai programmé. Et,
pour ce qui est du programme Chasseur de Génies, ça fait des mois
qu'il n'entend que moi.
Toute l'innocence du monde dans ses yeux
bleus.
— Parlez-lui, ordonna Martha Oesterlé.
— Fozzy? appela Jimbo.
— Oui, mec.
— Ça va?
— Ça va, mec.
Jimbo sourit joyeusement à Martha Oesterlé :
— Ça marche.
— Nous voulons savoir ce qui s'est passé hier
soir, dit la femme. Dans le programme Chasseur de Génies. Oralement
ou par tout autre moyen, commandez-lui de nous donner les
informations.
— C'est que je suis en vacances depuis ce matin.
Et ça peut prendre du temps.
Martha Oesterlé ferma les yeux un court
instant.
— Ne perdons pas davantage de temps, Monsieur
Farrar.
— Vous avez mille fois raison, approuva Jimbo d'un
air convaincu. Je retire ma remarque... Fozzy?
— Oui, mec.
— Tu as entendu ce qu'a dit la dame?
— Cinq sur cinq, mec.
— Il faut d'abord que je vous explique, dit Jimbo
en s'adressant à Martha Oesterlé, comment Fozzy est programmé.
Chaque fois qu'une expérience Chasseur de Génies est effectuée aux
États-Unis, les résultats lui en sont aussitôt transmis. En dehors
de lui, personne ne les enregistre, il est le seul à en conserver
la trace. Il peut enregistrer des milliers de résultats en même
temps. Il les met en mémoire, il les classe, les trie, les compare,
signale tout ce qui sort de l'ordinaire, réclame une deuxième
expérience s'il le juge nécessaire. Toutes les semaines, ou tous
les quinze jours, il récapitule à mon intention.
— Qu'il le fasse.
Le regard bleu tendre de Jimbo Farrar croisa celui
de la femme. Jimbo sourit.
— Il peut récapituler une semaine, ou deux, ou un
mois, ou la totalité du programme. Au choix.
— Deux semaines suffiront.
— A vos ordres, dit gentiment Jimbo.
Il rangea les dernières vaches du Saint-Gothard
dans un grand carton d'emballage et entreprit de démonter les
aiguillages un par un.
— Fozzy, tu as entendu. Fais ce qu'a dit la
dame.
— C'est parti, mec, dit Fozzy.