Emerson Thwaites débarqua à Denver, à l'aéroport
de Stapleton, et y trouva pour l'attendre un dénommé Thomas
Wagenknecht. Qui expliqua :
— Jimbo est encore à Washington. Il devrait
rentrer dans la soirée.
Wagenknecht était un grand blond bien propre avec
des yeux clairs. Respirant la franchise et l'honnêteté. Mais
paraissant intelligent quand même. Il ajouta :
— Et Ann qui devait venir en a été empêchée à la
dernière minute.
— Rien de grave ?
— Un truc que la petite Cindy avait avalé. Mais
j'ai eu Ann au téléphone : tout va bien. Elle vous embrasse et vous
attend à Manitou.
Thwaites regardait autour de lui avec curiosité.
C'était la première fois de sa vie qu'il venait dans l'Ouest. Il
pensait, éberlué : « J'ai parcouru le monde entier et il a fallu
que j'attende soixante-quatre ans, pour voir les montagnes
Rocheuses. Quelle sorte d'Américain suis-je donc ? »
— J'ai lu deux de vos livres, dit Wagenknecht, «
Le fanatisme religieux de Savonarole à Salem » et « La renaissance
n'a pas eu lieu ». Je n'ai pas tout compris, mais ça a réellement
été une découverte.
— Je ne savais pas que les informaticiens lisaient
de l'histoire. En fait, je ne savais même pas qu'ils savaient
lire.
Wagenknecht se mit à rire :
— Mais tous les informaticiens ne travaillent pas
avec un génie comme Jimbo Farrar.
Thwaites contemplait les Rocheuses.
— Parce que Jimbo est un génie ?
Le grand informaticien blond dévisagea le petit
historien potelé, avec presque de l'indignation.
— Avez-vous entendu parler de Charles Babbage
?
— Pas du tout, dit Thwaites en souriant.
— De Claude Shannon? de Norbert Wiener? de John
Backus ?
— Pas davantage.
— Ce sont les noms de quelques-uns des hommes sans
qui les ordinateurs ne seraient pas ce qu'ils sont
aujourd'hui.
— Et Jimbo vaut ces hommes-là ?
— S'il les vaut ! Seigneur ! Jimbo les surclasse
déjà tous !
— Je ne savais pas que c'était à ce point,
commenta doucement Thwaites.
Son regard s'attardait sur la ligne violette et
bleue des Rocheuses.
— C'est à ce point, dit Wagenknecht.
Ils roulèrent un moment en silence et puis
Thwaites demanda, avec dans sa voix la nuance voulue d'indifférence
:
— Jimbo se situe où, dans la hiérarchie de
Killian?
Wagenknecht expliqua qu'il y avait Mélanie tout en
haut et puis, juste en dessous, depuis la mort d'Oesterlé, Doug
Mackenzie et Jimbo Farrar.
La voiture de l'informaticien s'engagea sur la
route inter-États 25, qui allait au sud vers Colorado Springs et
Manitou.
Ce fut un miracle si Thwaites réussit à retenir
sur sa langue la phrase suivante : « En somme, la mort de Martha
Oesterlé a libéré la route. »
A la place, il dit que c'était vraiment très beau,
les Rocheuses.
Les deux ou trois généraux présents, quelques
civils et le secrétaire à la Défense considérèrent Jimbo avec l'air
de dire : c'est un problème extrêmement complexe, et il est
regrettable que M. Farrar considère tout cela comme enfantin.
— Je ne vais pas pouvoir rester très longtemps
avec vous, dit Jimbo. Je dois rentrer au Colorado, où l'on
m'attend. J'ai un ami à dîner.
Il regardait fixement l'un des généraux. Il se
leva et, par-dessus la table, alla se pencher sur lui. Il désigna
de l'index l'une des décorations tapissant l'uniforme.
— La Feuille bleue de Paulownia de l'ordre du
Soleil?
— Oui, dit le général.
— Sixième classe ?
— Septième.
— Pas terrible, hein?
Le secrétaire rigolait franchement. Il aimait bien
Jimbo.
Ils se remirent tous à parler du projet Roarke, du
MIRV — Multiple Indépendant Re-entry Vehicles —, c'est-à-dire le
programme d'attaque nucléaire le plus perfectionné et le plus
récent. Plus ultra-top-secret, il n'y avait pas. C'était un système
extrêmement rigolo par lequel on expédiait hors de l'atmosphère
terrestre, groupées, des fusées à ogives pour le moins nucléaires.
Mêlées à des leurres, des fusées en bois ou presque. Et tout cela,
en pénétrant dans l'atmosphère, se dispersait en gerbe avant de
retomber sur la gueule de l'ennemi. « Et, comme les fausses fusées
provoquent les mêmes échos radar que les vraies, l'ennemi ne peut
pas savoir quelles fusées il doit se dépêcher de détruire avant de
prendre la totalité sur la tête. Le temps qu'il réfléchisse, il est
kaput. »
Les militaires avaient fourni ces explications à
Jimbo d'un air ravi.
Un seul ennui : il était tout à fait possible —
voire probable — que l'ennemi ait eu la même idée, « ces enfants de
salaud sont assez pourris et cyniques pour ça », et dans ce cas «
nous nous trouverions devant le même problème : distinguer les
vraies fusées des fausses. Et fissa. »
Et seul un ordinateur pouvait effectuer, en
quelques dixièmes de seconde, un pareil tri. En déclenchant
aussitôt les tirs de défense.
— Ce n'est pas précisément un problème simple,
monsieur Farrar. Et vous dites y avoir travaillé avec vos adjoints
?
Jimbo y avait travaillé, pas mal même, avec Ernie
Sonnerfeld et Tom Wagenknecht, au cours des derniers mois.
Et la solution était aveuglante :
En premier lieu, une mémoire où seraient stockés
tous les échos de tous les engins balistiques passés, présents et à
venir.
Ensuite l'utilisation de mémoires associatives,
les CAM — Contact Adressed Memories:..
... évidemment complétée par un programme de
calculs de corrélation, on s'en serait douté.
Et, comme il s'agissait d'aller vite, très vite,
et sans se tromper, cela ne pouvait se faire qu'en utilisant des
mémoires auxiliaires statiques à balayage par faisceau laser
défléchi électro-optiquement, dit-il. Rien de plus simple. Cela
permettrait de disposer quasi instantanément — pas instantanément,
j'exagère ; en réalité cela prendra quelques centièmes de seconde —
de disposer de plusieurs milliers de milliards de bits.
— Et un ordinateur peut faire ça ?
— Fozzy peut, dit Jimbo.
— Et si vous surestimez les capacités de votre
ordinateur? rétorqua le général se demandant in petto ce que diable
pouvait bien être un bit.
Jimbo lui sourit avec sa gentillesse
habituelle.
— N'importe quel cerveau humain a une capacité
théorique de un ou deux millions de milliards de bits. Même un
cerveau de général. Tout ce que nous espérons, c'est créer un jour,
simplement, des ordinateurs capables de faire aussi bien.
Il ramassa sa mallette (qui ne contenait aucun
dossier mais a) un sandwich au fromage
; b) un manuel sur les turbines à gaz,
qu'il comptait lire dans l'avion du retour à seule fin d'entretenir
sa mémoire ; c) « Nicholas Nickleby »
de Dickens, 916 pages dans l'édition de poche, qu'il comptait
également lire dans l'avion du retour, pour son plaisir). Il prit
encore le temps d'expliquer que, en ce qui concernait les calculs
de corrélation, le processeur optique mis au point par son équipe
travaillait déjà au rythme de plus de un milliard et demi de bits
par seconde, qu'ils allaient sûrement améliorer ses capacités mais
que d'ores et déjà, à son avis, c'était fichtrement suffisant pour
distinguer les bonnes fusées des pas bonnes, et donc constituer une
parade au MIRV.
Et il serait prêt pour la prochaine réunion, en
janvier.
Dans l'avion du retour, il lut le manuel sur les
turbines à gaz, cinq cents pages de Dickens et quelques magazines
pour se changer les idées.
Le reste du temps, il pensa à Ann, à leurs
enfants. Il pensa aussi aux Sept et également à Emerson
Thwaites.
Celui-ci avait dû arriver à Denver, et même à
Manitou. Ann était sans doute allée le chercher à l'aéroport.
Jimbo comprit brutalement la vraie raison de la
visite du professeur de Harvard.
Et il eut soudain peur pour la vie d'Emerson
Thwaites.
« Ils sont tout à fait
capables de le tuer, lui aussi, s'il approche de la vérité.
»