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— La cérémonie commencera à onze heures précises, dans le salon du Waldorf Astoria, déclara Martha Oesterlé avec autorité. Elle marque le premier aboutissement d'un programme de quinze ans, un programme unique. Aucune autre firme au monde n'a seulement rêvé d'en conduire un semblable. Seul Killian pouvait le faire et l'a fait. Et ainsi a été accompli le voeu de son génial fondateur.
A côté d'elle, Mackenzie, le grand patron de Killian juste après Mélanie. Autour d'elle, une douzaine d'hommes et de femmes représentant l'état-major. Dont Jimbo, qui dit « Amen » à haute et intelligible voix. On le regarda avec résignation. De lui, on s'attendait à tout.
— A présent, en route ! dit Martha.
On se mit en route. On quitta la salle de conférences, au trente-huitième étage de la Killian House, sur Park Avenue à Manhattan, New york, et l'on entra tous ensemble dans l'ascenseur. Martha Oesterlé :
— Ce qui va se passer ce matin sera grandiose. L'ascenseur amorça sa descente.
— Trente garçons et filles — les plus vieux ont quinze ans — tous dotés de cerveaux formidables. Les Jeunes Génies de l'Amérique. Réunis par Killian.
L'ascenseur ne descendait pas : il dégringolait.
— Pas seulement réunis : recherchés, dépistés, sélectionnés, vérifiés. Et fêtés.
Martha Oesterlé dévisagea le garçon d'ascenseur avec férocité, comme si elle le mettait au défi de la contredire. Le garçon déglutit, terrifié. Elle reprit :
— Tout cela sous les yeux, devant les micros et les caméras de six cents journalistes.
L'ascenseur stoppa. Ses portes s'ouvrirent. On sortit dans le hall; les murs étaient ornés de fresques de Picasso, de Chagall et surtout de l'œuvre monumentale de Ernst : « Enfants sauvagement agressés par un rossignol. » Martha sortit la dernière de l'ascenseur et, pointant l'index vers le liftier : « Que je ne vous y reprenne pas ! » On gagna le trottoir de Park Avenue. A l'horizon, comme une forêt, se dressèrent les buildings géants d'Union Carbide, de la Chemical Bank, de Seagram, de Uni Lever, d'ITT, de Colgate-Palmolive, et de la General Motors.
Deux blocs plus loin, le Waldorf Astoria hissait ses quarante-sept étages délicieusement démodés.
— Allons à pied, tonitrua Martha à l'intention de son état-major.
Une meute fumante de trois cents taxis jaunes passa, probablement lancée à la poursuite de quelqu'un. Dans le canon des immeubles, le vacarme fut assourdissant. Jimbo traînait déjà quelques mètres en arrière du groupe. Martha parlait encore et toujours :
— Trente Jeunes Génies. Mais, pour accentuer l'aspect spectaculaire de ce rassemblement unique...
Sur le trottoir, un vieux Portoricain balayait, utilisant un ramasse-miettes et une petite pelle en métal doré, à l'angle de Park Avenue et de la Cinquante et unième. Le nettoyage avait délimité parfaitement une allée miraculeusement propre, du bord du trottoir à l'entrée de la banque.
— ... unique, dit Martha Oesterlé. Pour accentuer cet aspect, nous avons disséminé les trente Jeunes Génies dans trente hôtels différents. De sorte qu'aucun journaliste ne pourra les interviewer avant la présentation officielle.
Mais, en dehors de l'allée tracée par le vieil homme, le trottoir de Park Avenue était jonché de détritus. Et à quelques pas de là, dans la Cinquante et unième, des ordures s'amoncelaient sur presque un mètre de hauteur.
Martha Oesterlé :
— Nul ne connaît le nom de trente Jeunes Génies. Nul sauf moi... et quelqu'un d'autre.
Elle s'immobilisa d'un coup, visiblement traversée par un soupçon qui passait justement par là. Elle se retourna, cherchant Jimbo Farrar du regard. Jimbo souriait gentiment au balayeur portoricain. En espagnol :
— Ça va, amigo ?
— Je me régale, répondit également en espagnol le Portoricain. C'est la Bourse qui me tracasse. Sans ça, ça serait le pied total.
— Bonne continuation, dit Jimbo aimablement.
— Et toi de même, fils.
— MONSIEUR FARRAR ! vociféra Martha Oesterlé.
On traversa Park Avenue, on passa devant Saint-Barthélemy, on entra au Waldorf. Des journalistes s'y trouvaient déjà. Reconnaissant Oesterlé, ils se jetèrent sur elle l'apostrophant. Ils trouvaient scandaleux que le buffet promis ne fût pas encore ouvert : c'était une atteinte à la liberté de la presse, et donc à la démocratie américaine.
Ils ne prêtèrent pas la moindre attention à Jimbo.
Ils ne connaissaient même pas son nom, moins encore son rôle dans Chasseur de Génies. Si bien qu'il put assez aisément échapper à la cohue naissante. Dans un peu plus d'une heure maintenant, l'immense hôtel fastueux et vieillot, en cette glorieuse matinée de mai, serait totalement investi, au moins autant qu'à l'occasion d'une convention du parti démocrate.
Ce 17 mai, vers neuf heures quarante du matin, à ce moment de l'histoire Jimbo lui-même ignorait où se trouvaient les Sept. Il les savait à Manhattan, et rien d'autre. Il n'était sûr que d'une chose : les Sept ne s'étaient pas encore rencontrés.
Mais le moment était proche.
Il s'esquiva du hall, entra dans un ascenseur. Le malaise ressenti des années plus tôt, à la minute où Fozzy avait repéré les signaux des Sept, ce malaise revenait. Plus qu'un malaise : une angoisse tout à fait inexplicable. A l'étage, il quitta l'ascenseur. Ann n'était pas dans la chambre. Il la crut déjà sortie. mais elle parut sur le seuil de la salle de bains.
— Alors?
Il lui sourit mécaniquement.
— Rien.

— Mais ils sont à New York, n'est-ce pas ?
Il acquiesça. Ses mains tremblaient.
— Je sors, dit Ann après un moment. Je fais un saut jusqu'à la CBS, embrasser Colleen Cannon. Ce n'est pas loin, avenue des Amériques, j'en aurai pour une heure au plus. Promis je serai là avant onze heures.
Il rêvait.
— Jimbo, tu as entendu ce que j'ai dit ?
— Tu vas chez le coiffeur.
Elle secoua la tête d'un air résigné.
— Voilà.
Elle s'en alla. Il s'assit sur l'un des lits jumeaux, puis finit par s'allonger, la nuque dans ses paumes jointes. Il demeura ainsi sans bouger pendant pas mal de temps, jusqu'au moment où le téléphone sonna. Il décrocha ; c'était une voix de jeune garçon — garçon ou fille? qu'on prenait soin de filtrer probablement par un linge apposé sur l'appareil :
— Monsieur Farrar?
— Oui.
Le cœur de Jimbo sauta.
— James D. Farrar ?
— Oui.
— Ça veut dire quoi, le D ?
— David.
« Ils m'ont identifié. L'un d'entre eux en tout cas. Il m'aura vu dans la rue ou l'hôtel. Il ou elle. »
— J'ai besoin de m'assurer que vous êtes bien le Farrar à qui je veux parler, reprit la jeune voix. D'où venez-vous ?
— Colorado Springs.
— Profession?
— Informaticien.
— Il ne suffit pas de l'affirmer. Qu'est-ce qu'un algorithme ?
Jimbo récita comme la foudre :
— Une suite finie de règles à appliquer dans un ordre déterminé à un nombre fini de données pour arriver en un nombre fini d'étapes à un certain résultat indépendamment des données.
— L'autre nom des langages de Chomsky ?
— Langages contexte-libre.
— Définis par?
— Le quadruplet L = {Va, Vn, C, G}.
— Les règles de G étant de la forme φ→ Ai ?
— C'est le contraire.
Tout cela en rafales, un échange de mitraille. Silence. Jimbo réussit à rire, s'y força. « Mais je me sens foutrement mal à l'aise. »
— D'accord, dit-il à son interlocuteur inconnu. Je t'ai prouvé que j'étais un informaticien, et tu m'as de ton côté prouvé que tu savais pas mal de choses, pour un gamin de quinze ans. Mais c'était ça, ton but : m'en mettre plein la vue. Je parie que tu n'as jamais osé te révéler à qui que ce soit jusqu'ici.
Il s'attendait à un rire faisant écho au sien. Il l'espéra. Il n'y eut rien. Sinon un silence glacial. Après lequel il / elle dit, la voix vibrant d'une haine invraisemblable dirigée contre l'humanité tout entière :
— Je voulais simplement vous dire ceci, Farrar : je sais à présent qui vous êtes. Je sais que vous n'êtes qu'un simple informaticien. Je sais que vous n'êtes pas Dieu. Vous avez dit que nous sommes sept. Si vous avez dit vrai, ils sont six comme moi en ce moment-même à New York, et je vais bientôt les connaître. Que je ne sois pas déçu, Farrar, priez pour ça si vous croyez en un dieu quelconque. Je n'ai vécu et supporté ces années jusqu'ici qu'à cause de vous. Parce que c'était mon seul espoir en ce monde. Si vous m'avez menti, je vous tuerai. Et je tuerai votre femme si vous en avez une, vos enfants si vous en avez, vos amis. Et je suis bien trop intelligent pour qu'on m'en empêche. Je tuerai...
Trois ou quatre secondes.
— Priez pour que je les rencontre, Farrar. Que je les rencontre et que je les aime. Et que je ne sois plus seul.
Sans le moindre espoir d'une réponse, Jimbo demanda :
— Lequel des Sept es-tu ?
On raccrocha.
La Nuit Des Enfants Rois
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