Le premier enfant d'Ann et de Jimbo naquit au
printemps de 1973. Un garçon qu'ils appelèrent Richard Morton.
Surnommé Ritchie.
Le mois suivant, Jimbo s'absenta à plusieurs
reprises, pour de courts voyages en avion, sous des prétextes qui
ne trompèrent pas Ann.
— Tu es encore allé voir ces sept enfants, dont tu
as inventé l'existence juste pour me faire une blague.
Il ne répondit pas.
Ann ferma les yeux.
— Mon Dieu ! dit-elle. Je croyais que tout cela
était terminé.
Un temps.
— Quel âge ont-ils, Jimbo ?
— Ils auraient sept ans. S'ils existaient.
— Et ils te parleraient, s'ils existaient ?
Il fixa le plafond, secoua la tête. En un an et
demi de mariage, il avait peu changé. Pas grossi, ou alors ça ne se
voyait pas (mais avec sa taille, il lui fallait prendre au moins
dix kilos pour que cela se remarque). Sa gentillesse naturelle
s'était encore accrue. Professionnellement, il réussissait, et
remarquablement. Son équipe de collaborateurs l'adorait. Il était
gai et drôle, d'une immuable bonne humeur. « Le mari parfait »,
pensa Ann.
Il dit :
— Nous ne nous parlerions pas. Nous nous
regarderions et rien de plus.
Il sourit :
— Après quoi ils se remettraient à jouer, tout
comme des enfants ordinaires.
— Ce qu'ils ne seraient pas.
Haussant les épaules avec une bonhomie malicieuse
:
— Mais peut-être ne s'agit-il que d'un effet de
mon imagination.
Leurs regards se croisèrent et elle comprit deux
choses avec une certitude absolue : d'abord qu'il s'entêterait à ne
rien lui dire, ensuite que ces sept enfants « qui n'existeraient
pas » étaient extraordinaires.
A ce moment de l'histoire, qui dure depuis deux
ans, Ann a le pressentiment d'une indicible horreur.
Deuxième enfant des Farrar, Cindy naquit deux ans
plus tard, en septembre 1975. A l'occasion de cette naissance,
Mélanie Killian vint passer quelques jours chez eux dans le
Colorado. Deux ans plus tôt, Mélanie avait épousé un metteur en
scène de théâtre et en avait divorcé presque dans le même élan.
Cette fois, elle était fiancée à un important avocat d'affaires de
New York : « Ce type s'imagine peut-être qu'il va diriger Killian
Incorporated avec moi. Je ricane. Il se trompe. Mon lit, oui. Ma
baignoire, à la rigueur. Mais mon bureau, des clous ! » Elle avait
plus que jamais les yeux étincelants et la bouche ferme de son
défunt grand-père, dont elle comptait prendre la succession sous
peu, étant sur le point d'expédier définitivement son père aux
Bahamas ou n'importe où ailleurs, pourvu qu'il lui cédât la
présidence du groupe Killian.
Elle passa trois jours dans la maison des Farrar,
sur les hauteurs de Manitou Springs. En cet automne de 1975, la
forêt des Rocheuses était superbe.
Mélanie voulut échanger quelques considérations
avec Ritchie, mais ce dernier était particulièrement taciturne,
malgré ses deux ans et demi.
Elle se pencha sur le berceau de Cindy et fit
semblant d'être la victime d'une association d'idées :
— Jimbo, je me souviens d'un dîner que nous avons
fait tous les trois, vous, Ann et moi, dans un restaurant de Denver
tout en haut d'un immeuble.
— Je m'en souviens aussi.
— Nous avions parlé d'une remise de prix aux plus
brillants des enfants ayant participé à l'opération Chasseur de
Génies. A propos, elle marche toujours, celle-là ?
Comme si elle ne le savait pas !
— Toujours.
— Des résultats intéressants ?
— Mmmmm.
— Des génies ?
— Non.
— Mais tout de même des enfants d'une intelligence
exceptionnelle ?
— Deux dizaines. Environ.
— Des surdoués?
— Voilà.
— Assez pour qu'une cérémonie avec tout le
bataclan et le tralala se justifie ?
— Pas de problème.
La maison d'Ann et Jimbo Farrar possédait une
véranda somptueuse, surplombant la vallée. La vue y était à couper
le souffle.
— Pas mal, dit Mélanie.
— Yee, dit Jimbo.
— J'ai déjà fixé la date de cette cérémonie, dit
Mélanie : le 17 mai 1981. Dans les salons du Waldorf Astoria de New
York.
Silence. La nuit venait.
— Pourquoi le 17 mai? demanda Ann.
— Parce que, cette année-là, Chasseur de Génies
aura dix ans d'existence. Et ça fera un premier anniversaire à
fêter. Parce qu'en 1981, je ne serai plus vice-présidente mais
présidente de Killian. Parce que le 17 mai est l'anniversaire de ma
naissance. Ce jour-là, j'aurai trente-deux ans.
17 mai 1981.
— J'ai aujourd'hui trente-deux ans, dit Mélanie.
Et je m'appelle toujours Mélanie Killian. Ce n'est pas faute
d'avoir changé de nom : trois maris en cinq ans, j'ai fait tout mon
possible. Et encore je suis loin derrière cette héritière qui
s'appelait déjà ? Celle qui s'est payé Cary Grant ?
— Gary Cooper ? proposa Jimbo.
— C'est malin ! Je voulais dire Barbara Hutton.
Quand êtes-vous arrivés à New York ?
— Il y a deux heures, dit Ann.
— Les enfants?
— Maman a bien voulu les garder.
Mélanie considéra le couple Farrar : Ann d'une
beauté resplendissante, Jimbo miraculeusement le même, rêveur,
lunaire, dégingandé, un grand gosse poussé en graine. Et pourtant
dix ans avaient passé.
— Vous n'auriez pas l'intention de divorcer tous
les deux, par hasard ?
— Non, dit Ann en riant.
— Faut voir, dit Jimbo.
— Le cas échéant, je suis preneuse.
— Je vais y réfléchir.
Le garçon d'étage venu apporter du café se retira.
Ils se regardaient tous les trois en souriant affectueusement,
heureux d'être ensemble.
— Bon, parlons de notre cérémonie. Ils sont
trente, venant de tous les coins des États-Unis, garçons et filles,
Blancs et Noirs, Indiens. Tous âgés de quinze ans environ. Et tous
avec des cerveaux pleins de circonvolutions surprenantes. Ils sont
si brillants que ça, Jimbo ?
— Ils le sont.
— Les tests le prouvent. Mais c'est vous qui les
avez choisis, un par un.
Un temps.
— Jimbo, les Sept sont-ils parmi eux ?
Il lui opposa l'innocence bleue de ses
prunelles.
— Les Sept quoi ?
Le regard de Mélanie alla chercher celui
d'Ann.
— D'accord, Jimbo, dit Mélanie d'une voix égale.
Ces sept enfants n'existent pas. Bon. Mais supposons qu'ils
existent. Supposons qu'ils soient parmi ces trente gosses que nous
avons réunis. Que va-t-il se passer quand ils se rencontreront pour
la première fois ?
Il secoua la tête, sourit.
— Je m'étonne que tu attaches encore tant
d'importance à une plaisanterie vieille de dix ans. Mais passons.
Réponse à ta question : aucune idée.
Il considéra Ann puis Mélanie.
— Je n'en ai vraiment aucune idée, je
t'assure.
On était le 16 mai 1981, à New York, dans un
appartement de l'hôtel Waldorf Astoria.
Les Sept avaient quinze ans.
Mélanie but son café puis dit :
— En tout cas, c'est pour demain. Martha Oesterlé,
Mackenzie Fitzroy Jenkins se sont occupés de tout. La cérémonie
aura lieu à onze heures.