Guthrie Cole arrêta la camionnette mais pas le
moteur, et seul Wes mit pied à terre.
Il fit quelques pas hors du pinceau des phares.
Les taillis épais de la Grande Colline effleurèrent sa poitrine et
ses jambes.
Nuit noire.
Et un silence inquiétant.
Wes revint lentement à la camionnette et s'accouda
à la portière. Ses yeux croisèrent ceux de Guthrie Cole, ceux de
Liza, d'Hari, de Lee, de Gil. Il baissa la tête, la releva et
regarda Sammy.
— Je sais, dit Sammy d'une petite voix. Mais rien
ne prouve qu'il y ait quelqu'un. Ces types de Manhattan aiment bien
bouffonner. A les entendre, Manhattan est le centre du monde, tout
y est pire et mieux qu'ailleurs. Mais le Bronx n'est pas mal non
plus. Et j'ai déjà vu des drogués en état de manque. J'en ai vu
aussi qui avaient des couteaux.
Il agitait les mains, secouait la tête, quasi
désespéré dans son ardent besoin de s'expliquer et de convaincre.
Il était presque au bord des larmes, son mince visage dévoré par
ses yeux.
Liza se pencha et l'embrassa.
— Je t'aime, dit-elle.
— Et puis, on est quand même sept, dit Sammy. Deux
d'entre nous sont grands. Mais ce n'est pas la véritable raison. Il
ne peut rien nous arriver. Pas ce soir.
Il regarda autour de lui et répéta :
— Pas ce soir.
Hari le noir lui sourit avec une tendresse
fraternelle. De ses longs doigts de basketteur, il lui effleura la
main :
— D'accord pour moi.
— C'est vraiment un coin super-génial, dit encore
Sammy, qui par moments reprenait un parler de gamin ordinaire. Je
vous le jure.
Un temps.
Gil, qui était le plus petit des Sept après Sammy,
se dressa. Il enjamba le dossier du siège avant laissé libre par
Wes. Il descendit à son tour. Liza le suivit, puis Hari et Lee.
Guthrie Cole coupa le contact, éteignit les phares. Il se retourna
et sourit à Sammy :
— Qu'est-ce qu'on attend ?
Ils refermèrent les portières sans bruit. Non
parce qu'ils avaient peur mais parce qu'ils éprouvaient un
identique besoin de ne pas briser le silence qui les enveloppait.
Une oasis de silence venait en effet de se créer, au cœur du
ronronnement sourd de la ville encerclant Central Park. La nuit
n'était pas si noire, après tout. Elle s'éclairait peu à peu. De
grandes silhouettes de peupliers, d'ormes et de sycomores se
dessinèrent les unes après les autres. Des bouleaux blancs
surgirent de l'ombre.
Une haie de forsythias recouverts d'une neige de
fleurs jaune paille.
— Par ici, souffla Sammy, la voix vibrante
d'excitation.
Il les entraîna sur un sentier qui sinuait, puis
au travers d'un véritable mur de rhododendrons et d'aubépines en
pleine floraison printanière. Les premiers rochers apparurent,
couverts de mousse. La pente s'accentua un peu.
— Seize marches, chuchota Sammy, plus surexcité
que jamais. Vous pouvez les compter, vous pouvez ! Je l'ai déjà
fait.
Ils se trouvaient alors dans cet endroit de
Central Park où, même en plein jour, les promeneurs ne se hasardent
guère. Pas très loin de l'Entrée de l'Étranger, du Blockhaus, du
Ravin. La Falaise, le Loch et le Lac de Harlem étaient à environ
six cents mètres sur leur droite. Et ils avançaient, saisis par le
silence et l'émotion, tout à l'inconcevable bonheur d'être
ensemble.
Guthrie Cole, qui était le plus grand de tous,
reçut le premier coup de couteau deux secondes plus tard.
La lame frappa la sixième côte sur le côté droit.
Elle pénétra droit et profondément dans le poumon.
Le grand Portoricain qui commandait la meute
arracha le couteau et, dans le même mouvement, son gros poing,
agrippant la garde de l'arme, vint frapper Hari au visage,
exactement à la pommette, fracassant l'os malaire et ouvrant
l'arcade, manquant de très peu de crever l'œil gauche. Hari
s'écroula.
Le Portoricain éclata de rire :
— Deux d'un coup !
A trois mètres de là, Wes s'effondra à son tour,
frappé à la nuque par une matraque, alors qu'il avait pourtant
réussi à agripper le poignet, prolongé d'un rasoir qui visait sa
gorge.
Près de lui, Lee parvint à porter un coup, un seul
et tout à fait dérisoire. Il pesait au plus une cinquantaine de
kilos. Son adversaire le dépassait de plus d'une tête et était
rompu depuis l'enfance aux combats de rue. L'effet du coup de poing
fut misérable. Aucun des Sept ne s'était jamais battu à ce jour,
aucun n'avait même pris part à la moindre altercation.
Les Sept se battant, ça n'avait aucun sens.
Ils avaient comme tout le monde assisté à des
disputes, des échauffourées de cour d'école ; ils les avaient
observées, étonnés. La violence, l'idée même de la violence leur
étaient étrangères; soit par naïveté, soit par l'effet d'un mépris
total, qu'ils puissent un jour en être les victimes leur avait
toujours été inconcevable.
Ce qui arriva cette nuit-là dans Central Park ne
fut pas un combat mais une boucherie. Ils en mesurèrent le juste
poids, car à aucun moment leur cerveau ne s'affola. Ils
enregistrèrent chaque détail de la scène avec une minutie glaciale
de cliniciens. Ils notèrent les signaux de détresse émis par les
sept corps d'adolescents qu'on torturait. Mais une colère
collective les envahit devant l'injustice et la gratuité de
l'agression. Ils ne pardonneraient jamais que l'instant de leur
premier bonheur, du bonheur attendu depuis tant d'années, fût
souillé, avili, saccagé.
Quelqu'un devrait payer pour cela.
Le poing de Lee ne fit qu'effleurer le visage
adverse. Mais la riposte fut infiniment plus sauvage. «
Laisse-toi tomber par terre ou ils te
tueront. » Lee s'affala, ne bougea plus, malgré les coups de
pieds qui le martelaient.
Gil analysa en un centième de seconde la
situation. « Fuir est la seule solution. Une chance sur cinq. » Il
s'élança, bondit comme un lièvre. Mais la faiblesse même de son
corps le trahit. Après quatre ou cinq mètres, il fut cueilli,
culbuté. « Ne résiste pas : A terre, dans ces
conditions ! Et ne bouge pas ! Ne bouge pas ! »
Il s'allongea sur le ventre, plaça ses bras en
protection de sa nuque, ne bougea plus.
Liza hurla.
Elle hurla parce qu'hurler offrait une chance,
mathématiquement. Mais ils furent deux à se jeter sur elle. La lame
d'un rasoir lui frôla la gorge.
— Ta gueule, salope !
Ils touchèrent ses cheveux blonds. Puis ses seins.
Elle n'avait pas d'argent sur elle mais portait une bague et un fin
collier d'or. Ils s'en emparèrent. Ils la firent asseoir,
s'allonger, et lui arrachèrent ses vêtements. L'air frais de la
nuit passa sur ses seins et son ventre nus.
— Ecarte les jambes, salope.
Ils furent trois à la violer, l'écartelant et
déchiquetant ses chairs tendres, faisant couler un peu de son sang.
Ils la violèrent une première fois alors qu'elle était étalée sur
le dos ; après quoi ils la retournèrent, lui enfoncèrent le visage
dans la terre et la pénétrèrent à nouveau cette fois forçant ses
reins.
Et si elle avait pu jusque-là opposer un barrage
mental aux appels affolés de son corps, pour finir, elle céda
devant la douleur. Elle s'évanouit.
Gil également fut violé. Deux des agresseurs se
couchèrent tour à tour sur lui, l'empoignant par les cheveux. Ils
lui tirèrent la tête en arrière de façon à dégager la gorge sur
laquelle ils posèrent un rasoir.
Sammy fut le seul à n'être pas touché. On se
contenta de le fouiller et de lui prendre les quatre dollars
cinquante qu'il avait sur lui. On ne le frappa même pas. Il demeura
immobile tout au long de la scène, les mains sur la nuque,
écarquillant ses grands yeux noirs, écrasé par le sentiment de sa
responsabilité.
En fait, tout alla très vite. Du premier coup de
couteau porté à Guthrie Cole au viol de Gil et de Liza, il ne
s'écoula guère plus que quelques minutes. Et la fin de l'attaque
survint aussi subitement qu'elle avait débuté. Le grand mulâtre qui
commandait la meute lança un ordre. Lui-même abandonna Gil, qu'il
frappa doucement sur la nuque, d'un geste qui était presque une
caresse. Vingt secondes plus tard, la bande avait disparu,
engloutie par l'ombre.
Sammy se laissa tomber à genoux.
C'est ma faute.
N'importe quel autre gosse au monde, un gosse
ordinaire, aurait pleuré.
Il ne pleura pas. « Relève-toi, ne perds pas de temps. Occupe-toi
d'eux. Relève-toi. »
Il se dressa. Il alla d'abord vers Liza, parvint à
la faire rouler à demi sur une épaule ; mais elle demeura
inconsciente. « Il te faut de l'aide. Gil et
Guthrie Cole sont apparemment les plus touchés. » Il vint se
pencher sur Guthrie Cole, dont les yeux pâles étaient grands
ouverts.
— Pas de police, dit Guthrie Cole dans un souffle.
Rentrer à l'hôtel. Ne pas nous faire repérer.
Sammy acquiesça.
— Je sais.
Il se déplaça de quelques mètres, enregistrant le
mouvement de Lee, qui se redressait à son tour.
— Gil ?
Lee rejoignit Sammy. Ils s'agenouillèrent tous
deux, tremblant de la même fureur meurtrière mais leurs cerveaux
pareillement glacés.
— Gil...
Avec une douceur infinie, ils le retournèrent sur
le dos. Le frêle adolescent venu du Nouveau-Mexique demeurait
conscient. Son regard brûlait d'une rage terrifiante.
— Rentrons d'abord à l'hôtel, dit Gil.
Il ne pouvait pas marcher. Pas plus que Guthrie
Cole et Liza. Wes reprit connaissance et également Hari, ce dernier
saignant comme un porc égorgé. Tous les quatre transportèrent les
blessés dans la camionnette. Wes prit le volant.
Les Sept n'échangèrent pas un mot. Ils n'auraient
désormais plus besoin de se parler pour se comprendre.
Ils sortirent de Central Park et regagnèrent les
abords du Waldorf.
Parce qu'il était noir et pouvait plus aisément
passer pour un employé de l'hôtel, Hari prit le bidon d'essence et
entra le premier dans le bâtiment, par l'entrée de service.
Il réapparut six minutes plus tard, juste avant le
déclenchement de l'alerte.
Ils guettèrent le moment propice et se glissèrent
par cette entrée de service à la faveur de l'agitation suscitée par
le début d'incendie. Chacun dans sa chambre.
Alors, et alors seulement, Wes sans se nommer
réclama des secours, des médecins.
Aucun des Sept ne parlerait de Central Park, de
leur sortie commune, de leur rassemblement.
Tous prêts à affirmer ne pas connaître les six
autres et ne pas les avoir rencontrés en dehors de la manifestation
officielle, victimes d'une agression inexplicablement commise à
l'intérieur même de l'hôtel, qu'ils n'avaient pas quitté.