5
Guthrie Cole arrêta la camionnette mais pas le moteur, et seul Wes mit pied à terre.
Il fit quelques pas hors du pinceau des phares. Les taillis épais de la Grande Colline effleurèrent sa poitrine et ses jambes.
Nuit noire.
Et un silence inquiétant.
Wes revint lentement à la camionnette et s'accouda à la portière. Ses yeux croisèrent ceux de Guthrie Cole, ceux de Liza, d'Hari, de Lee, de Gil. Il baissa la tête, la releva et regarda Sammy.
— Je sais, dit Sammy d'une petite voix. Mais rien ne prouve qu'il y ait quelqu'un. Ces types de Manhattan aiment bien bouffonner. A les entendre, Manhattan est le centre du monde, tout y est pire et mieux qu'ailleurs. Mais le Bronx n'est pas mal non plus. Et j'ai déjà vu des drogués en état de manque. J'en ai vu aussi qui avaient des couteaux.
Il agitait les mains, secouait la tête, quasi désespéré dans son ardent besoin de s'expliquer et de convaincre. Il était presque au bord des larmes, son mince visage dévoré par ses yeux.
Liza se pencha et l'embrassa.
— Je t'aime, dit-elle.
— Et puis, on est quand même sept, dit Sammy. Deux d'entre nous sont grands. Mais ce n'est pas la véritable raison. Il ne peut rien nous arriver. Pas ce soir.
Il regarda autour de lui et répéta :
— Pas ce soir.
Hari le noir lui sourit avec une tendresse fraternelle. De ses longs doigts de basketteur, il lui effleura la main :
— D'accord pour moi.
— C'est vraiment un coin super-génial, dit encore Sammy, qui par moments reprenait un parler de gamin ordinaire. Je vous le jure.
Un temps.
Gil, qui était le plus petit des Sept après Sammy, se dressa. Il enjamba le dossier du siège avant laissé libre par Wes. Il descendit à son tour. Liza le suivit, puis Hari et Lee. Guthrie Cole coupa le contact, éteignit les phares. Il se retourna et sourit à Sammy :
— Qu'est-ce qu'on attend ?
Ils refermèrent les portières sans bruit. Non parce qu'ils avaient peur mais parce qu'ils éprouvaient un identique besoin de ne pas briser le silence qui les enveloppait. Une oasis de silence venait en effet de se créer, au cœur du ronronnement sourd de la ville encerclant Central Park. La nuit n'était pas si noire, après tout. Elle s'éclairait peu à peu. De grandes silhouettes de peupliers, d'ormes et de sycomores se dessinèrent les unes après les autres. Des bouleaux blancs surgirent de l'ombre.
Une haie de forsythias recouverts d'une neige de fleurs jaune paille.
— Par ici, souffla Sammy, la voix vibrante d'excitation.
Il les entraîna sur un sentier qui sinuait, puis au travers d'un véritable mur de rhododendrons et d'aubépines en pleine floraison printanière. Les premiers rochers apparurent, couverts de mousse. La pente s'accentua un peu.
— Seize marches, chuchota Sammy, plus surexcité que jamais. Vous pouvez les compter, vous pouvez ! Je l'ai déjà fait.
Ils se trouvaient alors dans cet endroit de Central Park où, même en plein jour, les promeneurs ne se hasardent guère. Pas très loin de l'Entrée de l'Étranger, du Blockhaus, du Ravin. La Falaise, le Loch et le Lac de Harlem étaient à environ six cents mètres sur leur droite. Et ils avançaient, saisis par le silence et l'émotion, tout à l'inconcevable bonheur d'être ensemble.
Guthrie Cole, qui était le plus grand de tous, reçut le premier coup de couteau deux secondes plus tard.
La lame frappa la sixième côte sur le côté droit. Elle pénétra droit et profondément dans le poumon.
Le grand Portoricain qui commandait la meute arracha le couteau et, dans le même mouvement, son gros poing, agrippant la garde de l'arme, vint frapper Hari au visage, exactement à la pommette, fracassant l'os malaire et ouvrant l'arcade, manquant de très peu de crever l'œil gauche. Hari s'écroula.
Le Portoricain éclata de rire :
— Deux d'un coup !
A trois mètres de là, Wes s'effondra à son tour, frappé à la nuque par une matraque, alors qu'il avait pourtant réussi à agripper le poignet, prolongé d'un rasoir qui visait sa gorge.
Près de lui, Lee parvint à porter un coup, un seul et tout à fait dérisoire. Il pesait au plus une cinquantaine de kilos. Son adversaire le dépassait de plus d'une tête et était rompu depuis l'enfance aux combats de rue. L'effet du coup de poing fut misérable. Aucun des Sept ne s'était jamais battu à ce jour, aucun n'avait même pris part à la moindre altercation.
Les Sept se battant, ça n'avait aucun sens.
Ils avaient comme tout le monde assisté à des disputes, des échauffourées de cour d'école ; ils les avaient observées, étonnés. La violence, l'idée même de la violence leur étaient étrangères; soit par naïveté, soit par l'effet d'un mépris total, qu'ils puissent un jour en être les victimes leur avait toujours été inconcevable.
Ce qui arriva cette nuit-là dans Central Park ne fut pas un combat mais une boucherie. Ils en mesurèrent le juste poids, car à aucun moment leur cerveau ne s'affola. Ils enregistrèrent chaque détail de la scène avec une minutie glaciale de cliniciens. Ils notèrent les signaux de détresse émis par les sept corps d'adolescents qu'on torturait. Mais une colère collective les envahit devant l'injustice et la gratuité de l'agression. Ils ne pardonneraient jamais que l'instant de leur premier bonheur, du bonheur attendu depuis tant d'années, fût souillé, avili, saccagé.
Quelqu'un devrait payer pour cela.
Le poing de Lee ne fit qu'effleurer le visage adverse. Mais la riposte fut infiniment plus sauvage. « Laisse-toi tomber par terre ou ils te tueront. » Lee s'affala, ne bougea plus, malgré les coups de pieds qui le martelaient.
Gil analysa en un centième de seconde la situation. « Fuir est la seule solution. Une chance sur cinq. » Il s'élança, bondit comme un lièvre. Mais la faiblesse même de son corps le trahit. Après quatre ou cinq mètres, il fut cueilli, culbuté. « Ne résiste pas : A terre, dans ces conditions ! Et ne bouge pas ! Ne bouge pas ! »

Il s'allongea sur le ventre, plaça ses bras en protection de sa nuque, ne bougea plus.



Liza hurla.
Elle hurla parce qu'hurler offrait une chance, mathématiquement. Mais ils furent deux à se jeter sur elle. La lame d'un rasoir lui frôla la gorge.
— Ta gueule, salope !
Ils touchèrent ses cheveux blonds. Puis ses seins. Elle n'avait pas d'argent sur elle mais portait une bague et un fin collier d'or. Ils s'en emparèrent. Ils la firent asseoir, s'allonger, et lui arrachèrent ses vêtements. L'air frais de la nuit passa sur ses seins et son ventre nus.
— Ecarte les jambes, salope.
Ils furent trois à la violer, l'écartelant et déchiquetant ses chairs tendres, faisant couler un peu de son sang. Ils la violèrent une première fois alors qu'elle était étalée sur le dos ; après quoi ils la retournèrent, lui enfoncèrent le visage dans la terre et la pénétrèrent à nouveau cette fois forçant ses reins.
Et si elle avait pu jusque-là opposer un barrage mental aux appels affolés de son corps, pour finir, elle céda devant la douleur. Elle s'évanouit.





Gil également fut violé. Deux des agresseurs se couchèrent tour à tour sur lui, l'empoignant par les cheveux. Ils lui tirèrent la tête en arrière de façon à dégager la gorge sur laquelle ils posèrent un rasoir.



Sammy fut le seul à n'être pas touché. On se contenta de le fouiller et de lui prendre les quatre dollars cinquante qu'il avait sur lui. On ne le frappa même pas. Il demeura immobile tout au long de la scène, les mains sur la nuque, écarquillant ses grands yeux noirs, écrasé par le sentiment de sa responsabilité.





En fait, tout alla très vite. Du premier coup de couteau porté à Guthrie Cole au viol de Gil et de Liza, il ne s'écoula guère plus que quelques minutes. Et la fin de l'attaque survint aussi subitement qu'elle avait débuté. Le grand mulâtre qui commandait la meute lança un ordre. Lui-même abandonna Gil, qu'il frappa doucement sur la nuque, d'un geste qui était presque une caresse. Vingt secondes plus tard, la bande avait disparu, engloutie par l'ombre.
Sammy se laissa tomber à genoux.
C'est ma faute.
N'importe quel autre gosse au monde, un gosse ordinaire, aurait pleuré.
Il ne pleura pas. « Relève-toi, ne perds pas de temps. Occupe-toi d'eux. Relève-toi. »
Il se dressa. Il alla d'abord vers Liza, parvint à la faire rouler à demi sur une épaule ; mais elle demeura inconsciente. « Il te faut de l'aide. Gil et Guthrie Cole sont apparemment les plus touchés. » Il vint se pencher sur Guthrie Cole, dont les yeux pâles étaient grands ouverts.
— Pas de police, dit Guthrie Cole dans un souffle. Rentrer à l'hôtel. Ne pas nous faire repérer.
Sammy acquiesça.
— Je sais.
Il se déplaça de quelques mètres, enregistrant le mouvement de Lee, qui se redressait à son tour.
— Gil ?
Lee rejoignit Sammy. Ils s'agenouillèrent tous deux, tremblant de la même fureur meurtrière mais leurs cerveaux pareillement glacés.
— Gil...
Avec une douceur infinie, ils le retournèrent sur le dos. Le frêle adolescent venu du Nouveau-Mexique demeurait conscient. Son regard brûlait d'une rage terrifiante.
— Rentrons d'abord à l'hôtel, dit Gil.
Il ne pouvait pas marcher. Pas plus que Guthrie Cole et Liza. Wes reprit connaissance et également Hari, ce dernier saignant comme un porc égorgé. Tous les quatre transportèrent les blessés dans la camionnette. Wes prit le volant.
Les Sept n'échangèrent pas un mot. Ils n'auraient désormais plus besoin de se parler pour se comprendre.
Ils sortirent de Central Park et regagnèrent les abords du Waldorf.
Parce qu'il était noir et pouvait plus aisément passer pour un employé de l'hôtel, Hari prit le bidon d'essence et entra le premier dans le bâtiment, par l'entrée de service.
Il réapparut six minutes plus tard, juste avant le déclenchement de l'alerte.
Ils guettèrent le moment propice et se glissèrent par cette entrée de service à la faveur de l'agitation suscitée par le début d'incendie. Chacun dans sa chambre.
Alors, et alors seulement, Wes sans se nommer réclama des secours, des médecins.
Aucun des Sept ne parlerait de Central Park, de leur sortie commune, de leur rassemblement.
Tous prêts à affirmer ne pas connaître les six autres et ne pas les avoir rencontrés en dehors de la manifestation officielle, victimes d'une agression inexplicablement commise à l'intérieur même de l'hôtel, qu'ils n'avaient pas quitté.
La Nuit Des Enfants Rois
titlepage.xhtml
9782846123815_tp.html
9782846123815_toc.html
9782846123815_cop.html
9782846123815_fm01.html
9782846123815_ded.html
9782846123815_p01.html
9782846123815_ch01.html
9782846123815_ch02.html
9782846123815_ch03.html
9782846123815_ch04.html
9782846123815_ch05.html
9782846123815_ch06.html
9782846123815_ch07.html
9782846123815_ch08.html
9782846123815_ch09.html
9782846123815_ch10.html
9782846123815_ch11.html
9782846123815_ch12.html
9782846123815_p02.html
9782846123815_ch13.html
9782846123815_ch14.html
9782846123815_ch15.html
9782846123815_ch16.html
9782846123815_ch17.html
9782846123815_ch18.html
9782846123815_p03.html
9782846123815_ch19.html
9782846123815_ch20.html
9782846123815_ch21.html
9782846123815_ch22.html
9782846123815_ch23.html
9782846123815_ch24.html
9782846123815_p04.html
9782846123815_ch25.html
9782846123815_ch26.html
9782846123815_ch27.html
9782846123815_ch28.html
9782846123815_ch29.html
9782846123815_ch30.html
9782846123815_ch31.html
9782846123815_ch32.html
9782846123815_p05.html
9782846123815_ch33.html
9782846123815_ch34.html
9782846123815_ch35.html
9782846123815_ch36.html
9782846123815_ch37.html
9782846123815_p06.html
9782846123815_ch38.html
9782846123815_ch39.html
9782846123815_ch40.html
9782846123815_ch41.html
9782846123815_ch42.html
9782846123815_ch43.html
9782846123815_ch44.html
9782846123815_ch45.html
9782846123815_ch46.html
9782846123815_ch47.html
9782846123815_ch48.html
9782846123815_ch49.html
9782846123815_ch50.html
9782846123815_ch51.html
9782846123815_ch52.html
9782846123815_ch53.html
9782846123815_ch54.html
9782846123815_p07.html
9782846123815_ch55.html
9782846123815_ch56.html
9782846123815_ch57.html
9782846123815_ch58.html
9782846123815_ch59.html
9782846123815_ch60.html
9782846123815_ch61.html
9782846123815_p08.html
9782846123815_ch62.html
9782846123815_ch63.html
9782846123815_ch64.html
9782846123815_ch65.html
9782846123815_ch66.html
9782846123815_ch67.html
9782846123815_ch68.html
9782846123815_ch69.html
9782846123815_ch70.html
9782846123815_ch71.html
9782846123815_ch72.html
9782846123815_ch73.html