— Je m'appelle Mélanie Killian.
Ann était blonde, Mélanie était brune. Mélanie
était petite, pas vraiment forte mais avec tout de même un petit
peu trop de rondeurs partout. Par contre, elle avait les yeux
gris-bleu étincelants de son grand-père; de feu Joshua, qui avait
rêvé et créé Chasseur de Génies, elle avait aussi la bouche ferme,
et la même certitude que le monde devait lui appartenir. « Je suis
sa seule héritière, l'unique, la seule, ne cherchez pas il n'y en a
pas d'autre, c'est moi qui ramasse tout le paquet des mille et
quelques centaines de millions de dollars, appelez-moi Victoria ou
plus simplement Majesté. » Elle ordonna :
— Baissez-vous.
Jimbo obéit. Elle l'embrassa sur la bouche.
— Qu'avez-vous de si extraordinaire ? Pourquoi Ann
est-elle folle de vous ?
— Je suis diaboliquement intelligent, répondit
Jimbo. Voulez-vous que je vous pose un problème?
Il récita à une allure folle :
— Les poids de deux soutiens-gorge d'un modèle A,
de trois soutiens-gorge d'un modèle B, de quatre soutiens-gorge
d'un modèle C, sont tous supérieurs à l'unité de mesure. Sachant
que deux soutiens-gorge valent un soutien-gorge B plus l'unité, que
trois soutiens-gorge B valent l'unité plus un soutien-gorge C, que
quatre soutiens-gorge C valent l'unité plus un soutien-gorge A,
quel est le poids de chaque soutien-gorge ?
Les deux jeunes femmes se regardèrent
interloquées.
— Il est fou, dit Mélanie.
— Complètement, répondit Ann.
— Simple équation du premier degré, dit Jimbo. Et
j'en connais de bien meilleures. Je suis réellement
diabolique.
Mélanie demanda : était-il au courant des projets
du groupe Killian concernant une nouvelle société d'informatique
qu'on allait créer ici même, dans le Colorado, où le département de
la Défense possédait des installations, et qui allait utiliser les
services de ce super-ordinateur qu'un crétin avait appelé Fozzy, et
qui allait avoir besoin d'un super-spécialiste pour tout diriger et
que ce super-spécialiste pourrait être lui, Jimbo Farrar?
— Oui, dit Jimbo.
Et, à propos, c'était lui le crétin qui avait
appelé Fozzy Fozzy.
— Sonnerfeld et Wagenknecht prétendent que vous
êtes un super-spécialiste. Et comme ils sont eux-mêmes considérés
dans ce pays comme des super-spécialistes et qu'ils vous trouvent
encore plus super qu'eux, vous êtes comme qui dirait engagé.
— Qui est Wagenknecht ?
— L'adjoint de Sonnerfeld, répondit Mélanie.
— Et vice versa, ajouta Ann.
— Tout s'éclaire, conclut Jimbo.
Ils allèrent tous les trois dîner au Top of The
Rockies, au trentième étage de la tour du Security Life Building,
Glenarn Place à Denver. Ils contemplèrent les montagnes Rocheuses
nappées de brume roussâtre s'enfonçant dans la nuit et ils
convinrent comme tout le monde que c'était une honte, cette
pollution. Ils parlèrent de Chasseur de Génies, et Mélanie déclara
qu'elle avait bien l'intention de faire respecter à la lettre les
dispositions testamentaires de son grand-père. Feu Joshua Killian
avait souhaité qu'on poursuivît le programme pendant dix ans
encore.
— Ça leur en fera donc quinze, remarqua
pensivement Jimbo.
Elles le considérèrent avec surprise : de qui
parlait-il ? Oh, répondit-il, de personne en particulier. Mais en
imaginant — en imaginant simplement — que Chasseur de Génies eût
produit quelques résultats, dans dix ans ces résultats auraient
quinze ans d'âge. Puisque le programme ne touchait que des enfants
actuellement âgés de cinq ans.
Logique, dit Jimbo.
Toute l'innocence du monde, une nouvelle fois, au
fond de ses yeux bleus. Il précisa encore :
— Et, dans dix ans, on pourrait par exemple réunir
les vingt ou trente ou cinquante meilleurs enfants sélectionnés
dans tous les États-Unis par l'opération Chasseur de Génies.
Ils se turent tous les trois. Il fixa Ann, puis
Mélanie, puis les Rocheuses.
— Quelle publicité pour Killian Incorporated !
ajouta-t-il. La Fondation Killian a découvert, révélé, mis à la
disposition de l'Amérique les plus brillants de ses enfants. On
pourrait dans dix ans organiser une sorte de distribution des prix,
en réunissant tous les lauréats.
Il contempla les Rocheuses, qui avaient presque
disparu dans la brume et la nuit.
— Mélanie ? interrogea Ann.
— Pourquoi pas ? dit Mélanie.
— On pourrait réunir les vingt, les trente ou les
cinquante meilleurs, dit encore Jimbo.
Mélanie :
— Dans dix ans, en 1981, j'aurai trente-deux ans.
On pourrait organiser cette manifestation au Waldorf Astoria, ou au
Théâtre Chinois de Los Angeles, comme pour les oscars de
cinéma.
— Par exemple, acquiesça Jimbo.
A quelque temps de là, il partit pour Chicago,
pour Berkeley, pour New York, pour le Massachusetts Institute of
Technology, pour des tas d'endroits bourrés de spécialistes en
informatique. Il effectua un stage de quatre mois que le groupe
Killian lui fit suivre avant de lui confier les destinées de la
société qui fut créée en septembre de cette année-là. Il rentra au
Colorado. Son mariage avec Ann fut fixé au début de décembre mais
sa mère mourut. La mère de Jimbo ne s'appelait plus Farrar depuis
des années. Dix ans auparavant, elle s'était remariée avec un
certain Emerson Thwaites, qui enseignait à l'université de Chicago.
Jimbo se rendit naturellement aux obsèques. Il serra la main
d'Emerson Thwaites, qui était un homme doux. « Une femme admirable.
» « Oui », répondit Jimbo. La dernière conversation suivie qu'il
avait eue avec sa mère remontait à neuf ans plus tôt, quand elle
avait flanqué à la poubelle ses vieilles chaussettes de basket-ball
et il avait fait la gueule, disant bon sang,
pas celles-là ! avec elles il réussissait soixante-trois
pour cent de ses tirs à mi-distance (il jouait ailier). Il resta à
Chicago trois jours de plus que prévu, parce qu'Emerson Thwaites
n'était pas mal du tout pour un ancien beau-père et en plus il
semblait vraiment affecté par la mort de son épouse.
Et ces trois jours comptèrent dans ce qui arriva
par la suite. Ils comptèrent et coûtèrent cher.