Voler cent et quelques millions de dollars sans se
faire remarquer n'est pas une mince affaire.
Les voler, déjà, présente des difficultés, parce
qu'il n'existe aucun endroit où se trouve réunie une telle somme,
sauf à Fort Knox pour l'or, à Washington où sont imprimés les
dollars en billets, et à Denver, Philadelphie et San Francisco, où
sont frappées les pièces. Et, en admettant qu'on réussisse à
s'emparer de cent et quelques millions dans l'un de ces endroits,
le vol sera sans doute rapidement découvert. On saura comment il a
été commis, et par qui. Et il n'y a pas tellement de pays qui
refusent d'extrader des voleurs.
Les Sept connaissaient le moyen de voler cent et
quelques millions de dollars sans que rien fût remarqué, sans avoir
besoin de courir ni avant ni après le vol, sans le moindre risque
d'être identifiés.
Sans quitter leur collège de Harvard.
Ils auraient pu voler bien plus que cent millions
et quelques. Mais cent et quelques millions leur suffisaient pour
ce qu'ils avaient à faire.
Ils ne volèrent ni de l'or, ni des billets, moins
encore des pièces, et pas davantage des diamants. Rien d'aussi
voyant.
Ils volèrent des valeurs mobilières.
C'est-à-dire des titres négociables représentant
des droits d'associés dans des sociétés comme la General Motors,
International Business Machine ou American Telegraph &
Téléphone, soit des droits de créanciers susceptibles de valoir des
revenus à leurs détenteurs. En un mot des actions et des
obligations.
Autrefois, quand on détenait des titres boursiers
dans son portefeuille, on se voyait remettre par les agents de
change ou les banquiers de jolis certificats, enluminés, gravés en
lettres d'or avec des jambages admirables sur vélin de un
centimètre d'épaisseur. Aujourd'hui, à la place, des états
informatiques.
Crachés par des ordinateurs qui, par exemple, pour
le seul New York Stock Exchange de Wall Street — l'une des quatorze
bourses de valeurs existant aux États-Unis — gèrent environ 630
milliards de dollars en titres.
A lui seul, l'un de ces ordinateurs enferme douze
milliards de dollars de valeurs négociables. Il se trouve dans les
sous-sols férocement gardés d'une banque d'investissement de
William Street, à Manhattan, New York. Dans sa mémoire, 117
millions de titres différents. Et, pour chacun de ces derniers,
l'ordinateur peut indiquer le nom et les références codées des
propriétaires légitimes, les codes des agents de change et
intermédiaires — brokers, dealers, spécialistes et odd lot dealers
— intervenus en tant que membres accrédités du New York Stock
Exchange, les modalités et les dates des opérations ayant entraîné
tous les transferts.
Il est le seul à pouvoir le faire, et en quelques
secondes. Ou alors cela prendrait des mois et des mois à une armée
de comptables — et encore on peut parier à coup sûr qu'ils se
ficheraient dedans pas mal de fois.
Il contient notamment onze pour cent des 287
millions d'actions ordinaires émises par la General Motors, douze
pour cent des trois millions d'actionnaires d'American Telegraph
& Téléphone, près de dix pour cent des actionnaires
d'International Business Machine.
C'est à cet ordinateur-là, dans William Street,
que les Sept avaient décidé de s'attaquer.
Jack Kerner considéra le groupe des huit
adolescents. Il savait trois choses à leur sujet : le stage que ces
gosses devaient faire dans son service avait été approuvé par
Charles S. Hawks, le grand patron, qui était un ami personnel d'un
banquier de Boston nommé Cavendish ; ces mômes apprenaient
l'informatique avec Jimbo Farrar, dont il avait entendu parler, et
avec un autre informaticien, Cavalcanti, qu'il connaissait
personnellement ; ces morveux étaient paraît-il des surdoués,
élèves d'un collège créé par la Fondation Killian.
En outre, Kerner connaissait leurs noms : Wes
Cavendish, Joyce Singleton, Frank Myers, Richard Sussman, Jodie
Lewinsohn, Jack Getchell, Harry Bright, Gil « Geronimo »
Yepes.
Jack Kerner était chef programmeur, du Module de
gestion des entrées/sorties, le MGES, un programme destiné à
contrôler les entrées et les sorties des données, en détectant les
erreurs et en les corrigeant.
A la fin du premier jour du stage, il remarqua le
plus petit et le plus discret du groupe, celui qui se tenait
toujours derrière les autres. Il lui demanda :
— Gil, tu as compris ce qu'est le MGES ?
Le mince visage basané revêtit l'expression
panique du jeune élève qui ne connaît pas la réponse à la question
que le maître lui pose.
Gil Geronimo ouvrit de grands yeux affolés.
— Pas très bien, répondit-il dans un souffle,
rendu presque aphone par la timidité.
Du moins c'était l'impression qu'il donnait.
Kerner lui tapota amicalement la tête.
— Je vais te le réexpliquer, fils.
Pas un instant il ne soupçonna ce qui se cachait
derrière le miroir sans tain des grands yeux noirs apeurés de Gil
Geronimo Yepes : un cerveau capable de deviner, d'enregistrer et de
mettre aussitôt en mémoire des centaines de programmes et des
milliers d'instructions. Et, mieux que cela, ayant percé les codes
d'accès, capable de concevoir et d'exécuter le branchement qui
allait permettre d'établir, à distance, le contact avec la mémoire
centrale de l'ordinateur de William Street.
Ensuite, grâce à un simple télétype et un appareil
téléphonique à touches, depuis le petit laboratoire de Harvard, à
trois cents kilomètres de là, il lui serait facile de puiser à
volonté dans cette mémoire et d'en modifier à son gré les
instructions.
Ce qui techniquement est tout à fait
possible.
La preuve.