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— Hallay, dit l'homme. Paul Hallay. C'est moi qui ai appelé. Madame Farrar m'a dit de descendre vous rejoindre.
Il trouvait le moyen d'avoir le front bas et de porter en même temps le menton haut. Il regarda autour de lui avec curiosité. Son regard passa sur les trains avec indifférence, se fixa sur une boule de poils énorme.
— Mon chien, expliqua Jimbo. Il s'appelle Ben Jonson. Il est timide. Il fait ça chaque fois qu'il y a quelqu'un qu'il ne connaît pas.
Jimbo s'agenouilla devant le tableau de commande, guettant le train qui allait surgir.
— Vous avez bien quelque chose pour me prouver votre identité ? demanda Hallay.
Jimbo réussit à trouver son permis de conduire et le tendit.
— C'est que la somme est tellement importante, vous comprenez, expliqua Hallay.
Le rapide Tokyo-Buenos Aires passa en trombe. Jimbo avait attendu la toute dernière seconde pour manœuvrer l'aiguillage.
— Monsieur Farrar, les versements ont été effectués par dix-sept banques différentes, le même jour.
Jusque-là à genoux, Jimbo se mit à quatre pattes. Le Tokyo-Buenos Aires venait d'entrer en gare, mais un autre train était encore en mouvement, réplique exacte du Train à Grande Vitesse que les chemins de fer français allaient mettre en ligne sur Paris-Lyon. Jimbo ferma les yeux :
— Le montant total ?
— De tous les versements.
Jimbo acquiesça. Le TGV approchait, la voie spéciale vibrait légèrement. Il apparut, roulant à une allure folle, se ruant sur sa ligne droite au travers d'un décor de vignobles.
— Douze millions de dollars, répondit Hallay. Douze millions et dix-neuf cents.
Un petit klaxon hurla. Le train passa, effleurant les cils de Jimbo.
— Douze millions de dollars sur un compte courant, ce n'est pas banal, dit Hallay.
Jimbo hocha la tête. Il se releva.
— Ma banque pourrait préparer un plan de placements et d'investissements, suggéra Hallay. Je m'en occuperais personnellement.

— Allez-vous-en, je vous prie, dit Jimbo avec douceur.
Hallay partit. Ben Jonson pointa sa grosse truffe noire à l'air libre, constata que l'intrus avait cédé le terrain et se déplia.
— Imbécile ! dit Jimbo. Grand imbécile.




Ce mardi-là, il quitta Denver en fin de matinée, arriva à Boston via New York. Il fut au collège de la Fondation un peu avant quatre heures.
Dans une des salles de classe du rez-de-chaussée, Emerson Thwaites donnait un cours. Il était en train de parler de la guerre civile d'Espagne, de Durruti et de l'assassinat du cardinal Soldevila. Jimbo s'immobilisa sur le seuil de la porte. Thwaites lui sourit :
— Vous vouliez me parler ?
— Rien qui ne puisse attendre, répondit Jimbo.
Parmi les huit élèves assistant au cours de l'historien, il y avait Eli Rainier et Lee. Jimbo repartit.
Wes et Hari, avec six de leurs camarades, se trouvaient dans une salle voisine, en compagnie d'un ancien secrétaire d'État qui, deux heures par semaine et à prix d'or, leur dispensait des cours d'économie politique.
Gil et Guthrie Cole, dans une troisième salle et au sein d'un autre groupe, alignaient des équations sur de grands tableaux noirs.
Jimbo jeta encore un coup d'oeil sur deux autres pièces puis descendit au sous-sol, dans le laboratoire de chimie.
Il en manque un. Sammy.
Jimbo monta.



Le petit Sammy était dans la chambre qu'il partageait avec Gil. Allongé à plat ventre sur un des lits, il lisait, grignotant du chocolat.
A l'entrée de Jimbo, il ne bougea pas la tête. Il ne réagit pas davantage quand Jimbo vint au pied du lit.
Silence.
Jimbo regarda autour de lui. C'était la première fois qu'il pénétrait dans les chambres des Sept, la première fois qu'il rencontrait, depuis longtemps, l'un des Sept autrement qu'à l'occasion des cours d'informatique du mardi et du mercredi matin. Dans la chambre de Gil et Sammy, Jimbo vit ce qu'on voyait chez n'importe quel étudiant. Un gant de base-ball accroché à la tête de lit, des posters de John Lennon, Bette Midler, du basketteur Kareem Abdul Jabbar, de Bogart. Une grande photo en noir et blanc d'un endroit qui devait être au Nouveau-Mexique et une autre représentant le Yankee Stadium, dans le Bronx. Et quelques livres. Jimbo s'inclina pour en lire les titres. Aucun roman, et, à l'exception de trois ou quatre albums des Peanuts, de quelques numéros de « Mad », l'essentiel de la bibliothèque était technique : une demi-douzaine d'ouvrages sur l'informatique, dont il avait lui-même conseillé la lecture; le Feigenbaum & Feldman, les deux Simon, une pile de numéros de la revue « Electronics », et, naturellement le Gattinger & Marks.
Le regard de Jimbo revint sur le garçon, qui semblait absorbé par sa lecture.
— Je sais, dit-il, votre défense, c'est ça : apparaître comme des gosses ordinaires. Et vous ne commettez jamais d'erreur. Jamais.
Un temps. Le petit Sammy posa tranquillement son livre et se retourna sur un coude. Sourit :
— Oh, monsieur Farrar, je ne vous avais pas entendu entrer.

— Pas vrai, dit simplement Jimbo.
Il s'assit, sur l'autre lit, celui de Gil. De là, il put découvrir le titre du livre que lisait Sammy à son arrivée.
Ou qu'il faisait semblant de lire. Il savait que j'allais venir.
« Handbuch der experimentellen Pharmakologie. »
Et en allemand.

Sammy, de son grand sourire d'enfant gai et espiègle :
— Du yiddish à l'allemand, ce n'est pas si difficile. Toute ma famille parle yiddish, vous savez.
Il était là, face à Jimbo, et il était difficile d'imaginer que ce gosse ait pu, avec des complices de son âge, voler huit fois douze millions de dollars sans pratiquement mettre le nez hors du collège.
— Au total, demanda Jimbo, vous avez piqué combien?
Quelle question dingue !
Les yeux noirs s'emplirent de surprise :
— Piqué?
— Combien de millions de dollars avez-vous volés ?
Un temps.
Le regard du garçon partit vers l'une des fenêtres.
— Je ne comprends vraiment pas votre question, dit très calmement Sammy. Qui a volé quoi ?
Il se releva et s'assit sur le lit. Son petit index dessinait des spirales sur la couverture. Étaient-ce des neuf ou des six, ou alors rien que des spirales ?
— Vraiment pas, dit encore Sammy. Est-ce qu'un vol a été commis dans l'école ? Et vous feriez une enquête, c'est ça ?
— Je plaisantais, dit Jimbo.
Il se dressa et marcha dans la chambre.
Un temps.
— Je m'en vais, dit-il. Je quitte Harvard pour rentrer au Colorado.
Il se retourna et guetta intensément quelque chose dans les yeux de son jeune interlocuteur.
Rien. Sammy plaça un signet dans son livre, alla ranger celui-ci sur une étagère. Demanda, le dos tourné :
— Et qui vous remplacera?
— Cavalcanti, à plein temps.
Sammy hocha gentiment la tête.
— Nous connaissions la nouvelle depuis quelques jours. Mais nous sommes désolés de votre départ. Vous étiez l'un de nos professeurs préférés, avec M. Thwaites. Est-ce que...
Sammy sourit en haussant un peu les épaules, comme pour se faire pardonner l'indiscrétion de sa question :
— Est-ce que la décision vient de vous ?
— Non, dit fermement Jimbo.
Il fixait Sammy dans les yeux et la différence de taille entre eux touchait au grotesque. Il dit brusquement, comme si les mots lui échappaient malgré lui :
— Je voudrais vous voir et vous parler. Tous ensemble : Liza, Guthrie Cole, Wes, Lee, Hari, Gil et toi. Rien que vous et moi. Ce soir, je serai dans le labo d'informatique à partir de huit heures.
Sammy soutenait son regard.
— Sammy, j'attendrai le temps qu'il faudra. Toute la nuit s'il le faut. Je voudrais que vous veniez, vous, les Sept.
Deux secondes. Puis cinq. Un temps extraordinairement long quand on attend. Et puis Sammy, écarquillant ses yeux noirs, interrogea :
— Les sept quoi ?
La Nuit Des Enfants Rois
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