Ann conduisait très lentement.
— Jimbo, c'est une idée idiote!
Pas de réponse. Il était un peu plus de deux
heures du matin et elle s'était décidée à le raccompagner. Comme
d'habitude, la voiture de Jimbo était en panne. Les voitures de
Jimbo détenaient probablement le ruban bleu des pannes pour le
Colorado, et peut-être même pour tous les États-Unis
d'Amérique.
— Et tu partirais quand?
— Demain.
Elle stoppa devant la maison ancestrale des
Farrar. Construite au début du siècle, elle se trouvait sur les
hauteurs de Manitou Springs.
— Pourquoi attendre? dit simplement Jimbo.
Ils entrèrent dans la maison.
— Tu n'as même pas de voiture.
— Je prendrai le car.
— Pour faire le tour des États-Unis?
La maison comportait trois pièces. On allait d'une
pièce à l'autre en suivant des tranchées creusées au travers des
livres posés à même le plancher sur un mètre de haut.
— Tu veux un café?
Elle secoua la tête, furieuse et désarmée à la
fois.
— J'ai réfléchi, dit Jimbo. Deux choses. La
première : je veux aller voir ces gosses, un par un. La
deuxième...
— Parles-en aux gens de Killian.
— La deuxième : je ne vais pas en parler aux gens
de Killian.
Il lui sourit, apparemment très content de
lui.
— Jimbo.
Il secoua la tête.
— Tu es sûre que tu ne veux pas de café?
Elle reconnut sur son visage cette expression
têtue qui remontait à son enfance. Il avait toujours été plus grand
que son âge. A treize ans, il mesurait déjà un mètre
quatre-vingt-six, et rien que de l'os. Il avait plutôt mauvais
caractère en ce temps-là. La gentillesse n'était venue qu'après, au
fil des années, comme remontant peu à peu à la surface. Mais
personne au monde n'avait à ce jour contraint Jimbo à faire ce
qu'il ne voulait pas faire. Et elle le savait mieux que
personne.
— Pas de café?
— Non.
Avec le même air distrait qu'il aurait eu pour
saisir nonchalamment un verre, il lui toucha un sein. Elle recula,
buta sur le rebord de la tranchée de livres, se rattrapa de
justesse.
— Non!
Il considérait sa main comme s'il en découvrait
soudain l'existence. Elle baissa la tête, de nouveau partagée entre
deux sentiments contradictoires : l'exaspération et le fou
rire.
L'exaspération l'emporta. Elle s'en alla sans
l'avoir même embrassé. Bientôt il n'entendit plus le bruit de sa
voiture. Il s'assit sur une pile de livres.
Where are you ?
L'angoisse était toujours là, tapie au fond de
lui. Il revoyait les sept visages que Fozzy lui avait montrés. Et
il voyait au-delà de ces visages. Sept petites larves encore
balbutiantes, sachant à peine s'exprimer, fragiles,
pathétiques.
« Tout juste capables pour
l'instant de se dresser sur leurs jambes grêles et de poser leurs
regards d'aveugles sur l'indéchiffrable... »
Jimbo ferma les yeux. Il se vit sur l'océan,
nageant d'un crawl puissant et sûr. Il crut entendre des cris
d'enfants et distingua très nettement sept petits corps qui se
débattaient dans les vagues en l'appelant à leur secours. Un
sentiment bouleversant de tendresse et de pitié l'envahit.
La moitié de Jimbo qui passait son temps à
observer l'autre moitié d'un œil critique et froid, cette moitié-là
ricana.
« Mon imagination m'emporte. »
« Je n'aurais pas dû en parler à Ann. Même pas à
Ann. »
Car il devinait ce qu'Ann allait faire.