... De tout à fait extraordinaire pour lui : il
donna des coups de poing. Lui qui, de sa vie, ne s'était jamais
battu. S'il mesurait deux mètres et quatre centimètres, il ne
pesait même pas quatre-vingt-dix kilos. Mais il avait vraiment de
très grandes mains.
Et grosses.
Avec ces grosses mains, il frappa Brubacker au
visage et Brubacker fut renversé. Dans la même seconde, il toucha
l'homme à sa gauche d'un revers de son autre main et l'homme partit
les quatre fers en l'air. Jimbo se retourna juste à temps pour
s'intéresser au troisième homme, qui s'activait encore sur la
machine à café. La main droite de Jimbo se posa sur sa nuque et
serra un peu.
— Je ne voudrais surtout pas vous étrangler,
excusez-moi, dit Jimbo, mal à l'aise.
Il prit l'arme que le troisième avait dans un étui
de cuir et la brandit avec une maladresse qui avait de quoi
épouvanter.
— Je ne veux blesser aucun d'entre vous. Je peux
vous enfermer quelque part?
Ils reconnurent à regret qu'il y avait un placard
qui fermait à clé.
— Ce n'est pas très malin, dit Brubacker en
entrant dans le placard.
Jimbo acquiesça, ferma la porte à clé et coinça la
poignée avec le dos d'une chaise, comme il avait vu faire Gary
Cooper. Il alla jeter un coup d'oeil dans le couloir qui était
désert.
Il revint face au placard :
— C'est quoi, ce truc sur votre revolver?
— Un silencieux. Et c'est pas un revolver, c'est
un pistolet.
La voix arrivant du placard était étouffée.
Jimbo hésita, regardant le téléphone placé sur le
bureau. Il allait le décrocher quand des bruits de pas décidèrent
pour lui. Il ramassa son imperméable et sortit rapidement. Il
marcha — surtout ne pas courir — le long d'un corridor. Des portes
derrière lesquelles on parlait. Sa mémoire lui restitua exactement
le parcours suivi à l'aller. Il se dirigea vers un escalier, le
descendit, retrouva l'odeur de voiture à essence. Il ouvrit une
porte en fer, déboucha dans un garage.
Deux hommes s'y trouvaient, occupés à laver une
voiture. L'un d'eux regarda Jimbo. Jimbo lui sourit puis s'éloigna
d'un pas tranquille, son imperméable sur l'épaule. Il gravit la
rampe d'accès et découvrit où il était : à l'angle de D Street et
de la Huitième.
Téléphoner.
Le rythme de ses pas s'était accéléré, il avançait
vraiment très vite. Il arriva sur la Neuvième Rue, hésita puis
traversa D Street à l'abri d'un autocar.
Téléphoner. Joindre
Ann.
Il se retourna : à l'entrée du garage, trois
hommes apparurent au même instant et l'un d'entre eux était l'homme
au café, que Jimbo avait fait mine d'étrangler.
Il s'engagea dans la Neuvième, vers Pennsylvania,
allongeant encore ses foulées immenses.
Téléphoner!
Il entra chez un antiquaire, dont la porte vitrée
laquée de noir résista puis s'ouvrit brusquement. D'abord, il crut
le magasin désert. Puis il découvrit une petite fille, assise dans
un rocking-chair victorien en fer forgé. Elle se trouvait dans la
pièce du fond.
— Normalement, c'est fermé, dit-elle. M'man aura
encore mal enclenché le pêne. Elle le fait une fois sur trois. Elle
a pas de tête.
— Tu crois que je peux téléphoner? C'est très
urgent.
— M'man est pas là. Attendez qu'elle
revienne.
— C'est vraiment très urgent, dit Jimbo en
souriant.
Elle redressa le menton :
— Et c'est où que vous voulez téléphoner ?
— Londres.
Elle s'exclama :
— Rien que ça ! Pourquoi pas en Angleterre, tant
que vous y êtes !
— Londres est quand même moins loin, dit
Jimbo.
Avançant, il découvrit le téléphone posé sur un
coffre Chippendale. Il prit cent dollars dans son portefeuille et
les posa sur les genoux de la petite fille. Il décrocha le
récepteur et forma le numéro de l'hôtel particulier de South
Kensington.
Sonnerie.
— C'est un vrai?
Il suivit le regard de l'enfant et aperçut la
crosse du revol... du pistolet dépassant de sa ceinture. Il
raccrocha et recommença le numéro.
— Il n'est pas chargé. C'est pour rire, dit-il en
parlant du pistolet.
— Menteur. Chiche que tu tires!
Ça sonnait, sonnait. Personne ne décrochait. Les
mains de Jimbo tremblaient et des gouttelettes de transpiration
apparurent sur son front. Sans lâcher le récepteur, il prit l'arme
de sa main gauche, chercha sur quoi tirer, visa à un mètre de lui
une lampe en opaline surmontée d'un abat-jour traité en
lithophanie. Il pressa la détente à cinq reprises.
Cela produisit cinq flops.
Mais la lampe ne bougea pas.
— La maison de Mme
Morton, dit une voix au téléphone.
Jimbo ferma les yeux.
— Je voudrais parler à Mme Farrar, je vous prie. De la part de M.
Seven.
— Seven ?
— Seven.
Une longue minute. Jimbo tendit le pistolet à la
fillette, qui s'en saisit, le visa et appuya sur la détente.
— Oui, dit la voix d'Ann.
Silence.
Jimbo approcha le récepteur très près de ses
lèvres et respira très fort, très perceptiblement.
— Allô ? disait Ann.
Jimbo raccrocha.
Il sourit à la petite fille :
— Tu t'es payé ma tête avec ton histoire de
Londres et d'Angleterre, hein?
— Cent dollars, répondit-elle.
Dehors, il héla le premier taxi qui passa. Une
fois assis, il palpa soigneusement son imperméable et en ôta les
deux minuscules émetteurs électroniques que les hommes de Brubacker
y avaient dissimulés, sous prétexte d'une fouille.
A Union Square, il descendit et entra dans la
gare. Il consulta la liste des trains en partance et posa avec soin
les deux émetteurs sur des valises qu'on allait embarquer.
Quarante minutes plus tard, soit vers deux heures
de l'après-midi, un autre taxi le laissa à Georgetown. Il déjeuna
dans l'un des restaurants de M Street. Vers trois heures trente,
après s'être annoncé par un coup de téléphone, il fut admis dans le
laboratoire d'informatique de l'université catholique. Il expliqua
à son interlocuteur — un ami et ancien condisciple de Cavalcanti, —
qu'il désirait simplement se livrer à une petite expérience, qu'il
avait besoin d'un clavier, d'un téléphone à touches et d'un modem.
Pour quelques minutes seulement.
Et il aimerait autant être seul pendant ce
temps-là.
Pas de problème, répondit l'informaticien, qui
regardait Jimbo comme une starlette des années soixante devait
dévisager Marilyn.
Jimbo tapa le code secret : « clé 7864 code
Bacchus. »
Les mots expédiés par Fozzy s'inscrivirent
aussitôt sur l'écran :
« ALLEZ TOUS VOUS FAIRE FOUTRE AVEC... »
Jimbo coupa la transmission. Il mit son visage
dans ses mains et se massa les globes oculaires.
Revint au clavier :
« Fozzy, clé 9889 W17 code Désirade. Ouverture de
toutes les clés. »
S'inscrivit :
« Compris, mec. »
« Fozzy, sors-moi cette foutue programmation
Bacchus. »
« Pas de programmation Bacchus », écrivit Fozzy en
réponse.
« Effacement opération globale. Exécution. »
« Exécuté », écrivit Fozzy. « Plus de traces.
»
Jimbo arracha le papier de l'imprimante, le
regarda brûler, en écrasa les cendres sous son pied. Dehors,
l'informaticien lui demanda :
— Expérience réussie?
— Non, dit Jimbo. Mais merci quand même.
Il quitta le laboratoire peu avant quatre heures
trente...
— ... Et c'est à ce moment-là que nous l'avons de
nouveau perdu, expliqua Allenby à Mélanie. Nous avions déjà eu un
mal fou à le récupérer quand il s'est rendu à Union Station. Il a
fallu prendre nos précautions, pour le cas où il serait vraiment
monté à bord d'un train. Ensuite, à l'université de Georgetown, il
y avait je ne sais trop quel rassemblement de religieux
enseignants. Ça a suffi. Il s'est volatilisé. Il peut être
n'importe où, à présent.