LE CHANT DU CYGNE
d'anecdotes sur sa détention qui captive un public prompt à s'enflammer pour une époque qui s'éloigne. Il se laisse séduire par la réécriture de l'histoire proposée par Napoléon, à travers la plume de Las Cases. Le Mémorial privilégie en effet la continuité avec la période révolutionnaire, en présentant l'Empereur comme le fils de la Révolution, en mettant en avant son désir d'unifier l'Europe.
L'ouvrage, un des plus gros succès de librairie du XIXe siècle, devient la �ible des bonapartistes.
A partir de la publication du Mémorial, la légende est reprise par toute une génération de poètes et d'artistes romantiques dont plusieurs, à l'image de Victor Hugo, étaient des partisans affirmés de la monarchie. Balzac surtout, dans La Comédie humaine, s'impose comme un des principaux chantres de l'épopée napoléonienne, malgré ses attaches monarchistes. Il est séduit et fasciné par le souffle de Napoléon et anime ses personnages, au point d'en faire à leur tour des vecteurs de la légende. Ainsi, le récit de Goguelat, ancien soldat de la Grande Armée, dans Le Médecin de campagne, est édité à part. Béranger dans ses chansons contribue également à perpétuer le souvenir de Napoléon. Stendhal qui a côtoyé l'Empereur met en scène la figure du grand homme. Le théâtre, genre le plus important de la littérature du premier XIXe siècle, n'est pas en reste.
Alexandre Dumas signe par exemple un Napoléon qui fait sensation au début de la monarchie de Juillet, au point de paraître subversif.
L'acteur Frédéric Lemaître, au début d'une époustouflante carrière, y campe un Napoléon révolutionnaire. La peinture enfin s'inspire très largement de la geste napoléonienne. Horace Vernet ou Raffet popularise les batailles de l'Empire tout au long du XIXe siècle.
L'œuvre de Napoléon est relue comme une épopée, digne de celle d'Alexandre ou de Charlemagne. Ces artistes romantiques contribuent à forger la légende napoléonienne, sans que pour autant le bonapartisme populaire disparaisse.
La conjonction de ces deux formes d'adhésion à l'Empire explique la tentative de récupération du mythe napoléonien par les pouvoirs publics. En 1840, la monarchie de Juillet décide le retour des cendres de Napoléon en France ; le gouvernement envoie à Sainte-Hélène un navire, la Belle Poule, chargé de récupérer les restes de l'Empereur. L'expédition est conduite par l'un des fils du roi, le prince de Joinville, et compte dans ses rangs quelques-uns des compagnons de la captivité, notamment Emmanuel de Las Cases, le fils du mémorialiste qui avait suivi son père à Sainte-Hélène en 1815, Gourgaud, Bertrand et Marchand, le serviteur de Napoléon.
Le retour vers Paris offre l'occasion de grandes manifestations populaires. La foule se masse le long de la Seine, sur le parcours de la dépouille. Près d'un million de Parisiens viennent ensuite lui rendre hommage lors de la grande cérémonie préludant à sa déposition aux Invalides. Toutefois, la persistance du sentiment bonapartiste dans la population n'est pas encore suffisante pour imposer un 437
L'ÉCHEC DU SURSAUT DYNASTIQUE (1810-1815)
changement de régime. Lors de la révolution de 1830, les cris en faveur de Napoléon II n'ont pas entraîné le rétablissement de l'Empire, non plus que les deux tentatives de Louis-Napoléon Bonaparte, neveu de l'Empereur, à Strasbourg en 1835 et à Boulogne en 1840. En revanche, lors de la Seconde République, le nom de Bonaparte permet à Louis-Napoléon d'être élu député, puis d'emporter largement l'élection présidentielle du 10 décembre 1848.
Ce succès est en grande partie le fruit de la légende napoléonienne.
De même, lorsque Louis Napoléon Bonaparte rétablit un régime autoritaire au lendemain du coup d'État du 2 décembre 1851, c'est directement à l'Empire qu'il se réfère, en proposant une constitution proche de celle de l'an VIII et en rappelant son souci de rétablir en France l'ordre et l'autorité. Ainsi le bonapartisme revient au pouvoir en s'appuyant sur le culte napoléonien. L'Empire est proclamé le 2 décembre 1852, en souvenir du sacre de Napoléon et de la victoire d'Austerlitz. Mais les deux courants bonapartistes ne se superposent pas pleinement. Le premier reste attaché au Napoléon, héritier de la Révolution et symbole de la grandeur de la France. Il est aussi anticlérical, si bien qu'il ne se reconnaît pas toujours dans le bonapartisme du Second Empire, allié au catholicisme, au moins dans sa première phase. De ce fait, il peut en partie s'en désolidariser après la défaite de 1870. Napoléon III n'entraîne pas son oncle dans sa chute. Le Premier Empire ne subit pas le discrédit dont pâtit le Second. La légende reste vivante, même si la disparition des derniers soldats de la Grande Armée lui ôte une partie de ses propagateurs. Le décalage est tel que, au xxe siècle, lorsque l'on veut dénoncer un danger dictatorial, on préfère la référence au 2-Décembre plutôt qu'au 18-Brumaire. En effet, malgré ses échecs et le nombre des victimes provoquées par les guerres napoléoniennes, le Premier Empire reste entouré d'une image favorable et Napoléon demeure aux yeux des Français l'archétype du grand homme.

Conclusion
Peut-on tirer un bilan serein des quinze années du Consulat et de l'Empire ? La question n'est pas dénuée de fondement tant l'époque suscite encore de passions, chez les inconditionnels de l'Empire qui s'indignent dès que l'on touche à un cheveu de leur idole, comme chez les adversaires irréductibles d'un régime immédiatement rangé au rayon des dictatures militaires. Pourtant, comme toute période de l'histoire, le Consulat et l'Empire méritent d'être analysés pour eux-mêmes, sans préjugés, et sans omettre de les replacer dans leur contexte.
Sur le plan intérieur, le bilan de l'œuvre napoléonienne est considérable et peut se mesurer à sa longévité. Les réformes administratives, judiciaires, scolaires, financières et religieuses ont dressé les cadres d'un nouvel État. La France moderne naît véritablement au tournant des XVIIIe et XIXe siècles. Certes, le Consulat et l'Empire n'inventent pas de toutes pièces ces nouvelles institutions. Le préfet se coule dans le cadre départemental établi à l'époque de la Révolution, les lycées héritent des écoles centrales fondées sous la Convention, le Code civil n'est que le fruit de nombreux projets élaborés dans la décennie précédente, le fameux « franc germinal » lui-même existait avant 1803 et le cadastre est la conséquence de l'égalité fiscale définie dès 1789. Pour autant, l'œuvre du Consulat, plus encore que de J'Empire, reste considérable, en premier lieu parce que, même si elles étaient à l'état de projet, ces réformes n'ont pu aboutir que dans les premières années du XIXe siècle. L'action personnelle de Napoléon Bonaparte est indéniable, mais il n'a pu parvenir à ces réformes qu'en s'appuyant sur des collaborateurs nombreux et parce qu'il réussit à maîtriser d'éventuelles oppositions, au sein d'assemblées contrôlées. Le régime autoritaire a favorisé l'élaboration d'une législation extrêmement riche. C'est là que se situe le paradoxe de ce régime. Ses successeurs, qu'ils soient royalistes ou républicains, le dénoncent comme un régime dictatorial, mais ils ne 439


