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Lassé des incartades de ses frères, Napoléon expérimente, à partir de 1808, une autre solution dans la gestion des pays conquis. Profitant de la vacance du grandduché de Berg, que Murat a quitté pour devenir roi de Naples, il prend en charge directement sa gestion, puis l'attribue nominalement au jeune fils de son frère Louis, Napoléon-Louis, alors âgé de quatre ans. Son but est d'en mieux contrôler l'administration. Pour ce faire, il envoie sur place le comte Beugnot, qui venait de se former aux réalités allemandes dans le royaume de Westphalie. Beugnot est le type du « haut fonct}onnaire », prêt à servir en toute circonstance les intérêts de l'Etat.

Après avoir été député sous la Révolution, il a rejoint le ministère de l'Intérieur sous Lucien Bonaparte, contribuant à ce poste à la mise en place de l'administration préfectorale, avant de prendre luimême du service à la préfecture de Seine-Inférieure. Entré ensuite au Conseil d'État, il est nommé ministre en Westphalie dès la fotmation du royaume puis passe dans le grandduché de Berg. A Düsseldorf, capitale de cet Etat, il est un simple exécutant des décisions de Napoléon, tremblant devant son maître, malgré une stature de géant. Lorsque Napoléon, au cours de la campagne de 1809, s'arrête dans le duché, il prend même en main directement les affaires politiques, présidant notamment un conseil d'administration, c'est-à-dire une réunion rassemblant les ministres du duché et des collaborateurs de Napoléon : « J'attendais de pied ferme le conseil d'administration, raconte Beugnot, où il me semblait que l'Empereur serait bien disposé. Je me trompais : ce conseil fut orageux, et j 'en payai tous les frais. Il était composé de M. le duc de Bassano, du prince de Neufchâtel, de M. Daru, de MM. Roederer et de Nesselrode, ministres du grandduché. L'Empereur m'attaque sur ma comptabilité qu'il décompose à sa manière et qu'il trouve mal tenue 4. » Après avoir passé au crible les affaires du duché, Napoléon préside le Conseil d'État « où, précise Beugnot, il accabla sous l'admiration les bons Allemands, qui ne devinaient pas comment leurs intérêts lui étaient devenus familiers 5 ». Malgré les reproches que lui avait adressés Napoléon, Beugnot reste en poste à Düsseldorf jusqu'en 1813, de même que Roederer, signe de l'importance accordé à cet État qui doit faire figure de place avancée de l'esprit français dans l'espace allemand. Napoléon veut qu'il devienne un modèle pour les autres royaumes de la Confédération du Rhin et a chargé Beugnot d'y introduire les réformes indispensables à ses yeux à la modernisation du pays : abolition du servage et de la féodalité, introduction du Code Napoléon. Mais c'est dans une autre partie de l'Allemagne, dans le nouveau royaume de Westphalie, que les projets mis en place pour proposer un État modèle sont les plus avancés.

Napoléon veut introduire en Allemagne les principes et les méthodes de gouvernement qui se sont imposés en France. Jérôme, nommé à la tête de ce royaume en juillet 1807, part pour Cassel, la 291

 

LA NAISSANCE D'UNE MONARCHIE (1804-1809)

capitale de la Westphalie, avec le texte d'une constitution à la rédaction de laquelle il n'a pris aucune part, mais qui repose sur le principe de l'égalité de droit : « Mon intention d'ailleurs, déclare Napoléon à son frère, en vous établissant dans votre royaume, est de vous donner une constitution régulière qui efface dans toutes les classes de vos peuples ces vaines et ridicules distinctions 6. » Rédigée par Cambacérès et Regnaud de Saint-Jean-d'Angély, elle s'inspire largement du modèle français, tout en essayant de tenir compte des traditions allemandes. L'article 10 dispose notamment : « Le royaume de Westphalie sera régi par des constitutions qui consacrent l'égalité de tous les sujets devant la loi et le libre exercice des cultes. » Dans un pays encore marqué par le servage et l'unicité religieuse, cette disposition peut apparaître comme révolutionnaire. La féodalité disparaît officiellement, mais la noblesse n'est pas supprimée. Elle ne donne droit cependant à aucune exemption ni à aucun droit particulier aux emplois civils. L'égalité devant l'impôt est également proclamée. Ces changements sont considérables, de même que l'organisation du pouvoir politique. Certes, le régime monarchique subsiste, mais il est doté de contre-pouvoirs, trois ministres, un Conseil d'État d'une vingtaine de membres chargé de rédiger les lois, une assemblée enfin, les États du royaume, composée de cent membres représentant comme en France les diverses catégories de notables. Mais le poids de chacun est fixé : sur cent députés, soixantedix doivent être des propriétaires, c'est-à-dire des nobles, quinze des négociants ou fabricants et quinze des savants ou des hommes qui se sont particulièrement illustrés. Cette répartition en trois classes est appelée à un avenir durable dans les assemblées allemandes du XIX" siècle. Elle sanctionne le poids de la noblesse parmi les notables du pays. Comme en France après la suppression du Tribunat, les projets de loi sont discutés au sein de commissions avant le vote en séance plénière. Il n'est pas prévu en revanche de chambre haute, correspondant au Sénat. Le décalque du modèle français ne s'arrête pas là. Le territoire est découpé en départements, districts, cantons et municipalités, administrés à la manière des circonscriptions françaises. Le système judiciaire se coule dans ce moule, depuis le juge de paix

la Cour de cassation, fonction remplie par le Conseil La Westphalie adopte aussi

le système des poids et mesures et une monnaie unique. Enfin, le Code Napoléon a force de loi dans le royaume. Et bien sûr la conscription doit permettre le recrutement d'une armée de vingtcinq mille soldats que l'État s'est engagé à fournir à Napoléon.

Pour mettre en place cette nouvelle législation, l'Empereur a également prêté à son frère Jérôme certains de ses meilleurs collaborateurs, en particulier Beugnot déjà évoqué, Jollivet et Siméon, tous trois issus du Conseil d'Etat et qui forment le Conseil de régence, mis en place à compter du 1er septembre 1807. Lorsque Jérôme s'installe à Cassel, ces trois hommes deviennent respectivement ministre 292

 

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des Finances, ministre du Trésor et ministre de l'Intérieur et de la Justice, les deux charges étant alors couplées. Beugnot ne reste que quelques mois en Westphalie, avant de prendre en charge l'administration du grandduché de Berg. Jollivet eut des rapports difficiles avec Jérôme. Siméon, en revanche, est l'un des grands artisans de la construction de l'État westphalien. Juriste de formation, cet avocat d'Aix, député modéré sous la Révolution et qui était alors favorable à une monarchie constitutionnelle, avait participé à la rédaction du Code civil al�rs qu'il appartenait au Tribunat. Il était ensuite devenu conseiller d'Etat, avant de partir pour la Westphalie à la demande de Napoléon qui le considère toujours comme l'un des siens, ce qui montre la faible autonomie laissée au départ à son frère. Excellent juriste, Siméon ne connaît pas l'allemand, ce qui complique sa tâche. Pourtant il entreprend une œuvre de réforme de tout premier plan, comparable à ce qu'a connu la France du Consulat. Il organise le pays, prenant soin de nommer à tous les échelons des Allemands, met en place les réformes judiciaires et fait appliquer la suppression des droits féodaux, rendue compliquée par la forte pression de la noblesse qui obtient finalement qu'une partie de ses droits soit rachetée par les paysans. En deux ans, Siméon accomplit donc un travail considérable, grâce à l'appui de quelques autres Français, dont Jacques de Norvins, secrétaire général du gouvernement et en même temps rédacteur en chef du Moniteur westphalien, conçu sur le modèle de son homologue français. Il obtient aussi le soutien d'une intelligentsia allemande qui a vu dans la présence française une chance de développement. Des hommes comme Jean de Müller, historien suisse francophile, ministre des Affaires étrangères du royaume, croient dans les bienfaits de la législation importée de France. Pourtant les réformes tardent à porter leurs fruits, les habitants voyant surtout les dépenses d'une cour fastueuse qui, aux dires de tous les observateurs, cherche par trop à imiter la cour des Tuileries. « La cour de Westphalie était malheureusement une contre-épreuve ardente de la cour impériale ; la richesse des costumes était effrayante », note ainsi Norvins 7. Mais ces débordements ne remettent pas en cause l'essentiel. Les réformes introduites en Westphalie ont une influence durable dans l'Allemagne du XIXe siècle.

, Napoléon offre le royaume de Westphalie en modèle aux autres Etats de la Confédération du Rhin, mais il ne leur impose pas de transformations radicales. Chaque pays reste souverain et libre d'emprunter la voie tracée par la France. Certains, comme la Saxe ou le Mecklembourg, gardent leurs anciennes institutions et pratiquent un pouvoir relativement arbitraire. D'autres, en revanche, adoptent des institutions calquées sur le modèle français. Hormis la Westphalie, cinq États se dotent d'une Constitution : la Bavière en mai 1808, le duché de Bade entre 1807 et 1809, le grandduché de Francfort et le duché d'Anhalt-Kahlen en 1810, le grandduché de 293

 

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Berg enfin en 1812. Toutes ces Constitutions ont pour principal effet une réorganisation de l'État qui passe par de nouvelles structures administratives et un renforcement de l'exécutif. Le pouvoir législatif n'a en général que des compétences restreintes, l'approbation sans débat des lois et le vote du budget sans amendement possible.

De plus, les chambres sont rarement rassemblées ; en Bavière elles ne se réunissent jamais. Même si elles donnent peu de pouvoirs à la représentation nationale, qui ne représente elle-même que l'élite du pays, ces constitutions ont cependant pour résultat d'introduire en principe l'égalité de tous devant la loi et devant l'impôt, le libre accès des habitants aux fonctions publiques, la liberté des personnes et le respect de la propriété, l'indépendance de la justice, dans des États naguère encore dominés par le féodalisme. La Constitution incarne donc, dans sa terminologie même, le principe révolutionnaire, ce qui explique qu'elle puisse être ensuite revendiquée par les adversaires de l'absolutisme, y compris par ceux qui avaient combattu Napoléon.

La transformation de la république d'Italie en royaume a également entraîné quelques modifications de la Constitution : le Conseil législatif devient Conseil d'État et la Consulte se transforme en Sénat, composé de membres de droit, après l'extension du royaume par l'annexion des Marches, d'Ancône et de la Vénétie. La tradition constitutionnelle se poursuit donc dans l'Italie du Nord, même si la pratique laisse peu de place aux débats politiques à la chambre, ni a fortiori dans le pays, soumis à la censure et aux restrictions concernant les libertés essentielles. Pourtant, il est extrêmement important qu'ait été ainsi confirmée la légitimité du principe constitutionnel.

En outre, l'Italie du Nord s'est dotée d'institutions qui la font entrer dans l'époque moderne : une justice rénovée, à partir de 1806 - les juges sont désormais nommés et inamovibles, le Code civil est introduit -, une monnaie unique (la lire établie en 1808 avec une parité avec le franc), un cadastre qui permet une plus juste répartition de l'impôt foncier, la conscription enfin. Au sud de l'Italie, les réformes ne sont pas poussées aussi loin. Ce n'est qu'en 1808, à l'époque où Murat est devenu roi de Naples, qu'est promulguée la Constitution du royaume ; elle s'inspire également du modèle français.

Contrairement à celle du royaume d'Italie, elle ne fut jamais appliquée. En revanche, le régime féodal est aboli et la justice est réformée, avec notamment l'introduction du Code civil. Néanmoins, les résistances aux libertés modernes furent trop fortes dans cette région, où les rares patriotes avaient été éliminés au cours de la répression des années 1799-1806. Ainsi le visage politique de l'Italie apparaît contrasté dès la fin de l'Empire. Il oppose une Italie du Nord, très pénétrée par les réformes françaises et où le désir d'un régime constitutionnel, fondé sur les libertés essentielles, demeurera vivace dans la première moitié du XIXC siècle, et une Italie du Sud où, pour des raisons internes - le poids plus fort des structures 294

 

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féodales - mais aussi externes - la conquête tardive par la France - les réformes ont moins imprégné la société. L'expérience française a cependant joué un rôle indéniable dans la prise de conscience des Italiens de former une seule nation.

En Espagne, la conquête du pays s'accompagne également d'une transformation de ses structures. Le 7 juillet 1808, Napoléon fait adopter une Constitution par une assemblée de notables réunis en hâte à Bayonne. Cette Constitution est placée sous l'invocation de Dieu et rappelle en tout premier lieu que le catholicisme est la religion du « roi et de la nation ». Mais l'Inquisition est abolie. Le pouvoir est partagé entre le monarque et une chambre, les Cortès, « ou assemblée de la nation », qui reproduit dans sa représentation les trois ordres de la société d'Ancien Régime : le clergé (vingtcinq archevêques ou évêques), la noblesse (vingtcinq grands du royaume) et le peuple (cent vingt-deux membres choisis parmi les propriétaires d'Espagne et des colonies). Ce texte instaure donc en Espagne un régime constitutionnel qui, malgré les concessions apparentes à l'Ancien Régime (reconnaissance de la religion catholique comme religion d'État et maintien du cle"rgé comme premier ordre de la société) entend en fait s'appuyer, comme en France, sur les couches intermédiaires, à savoir la bourgeoisie. C'était oublier qu'en Espagne la bourgeoisie n'existait guère et que, à l'inverse, l'Église y était toute-puissante. Le pays refuse donc une Constitution et un souverain d'importation. Mais l'objectif de Napoléon était bien de séduire les Espagnols par la concession de droits qui leur étaient totalement étrangers.

Le contrôle de la France sur l'Europe n'aurait pu s'opérer sans le concours d'une partie des populations locales. Or, au moins dans la première partie de son règne, Napoléon y trouve des hommes favorables à l'importation des lumières qu'il leur propose. Souvent issus de la bourgeoisie éclairée, certains ont épousé la cause jacobine comme en Italie, avant d'accepter la tutelle napoléonienne, d'autres ont en revanche conservé leurs préférences monarchiques, mais ils souhaitent la disparition de la féodalité. C'est au sein de ce groupe que les Français recrutent les employés nécessaires à la bonne marche de l'administration qu'ils mettent en place ; en Espagne, on désigne ces hommes par le nom d'Afrancesados. En Italie, ils formeront l'ossature du courant libéral dans les années 1820. La présence française a également pu s'appuyer sur le réseau maçonnique qui se reconstitue alors à travers toute l'Europe. Tous les membres de la famille impériale qui occupent un trône à partir de 1806 sont francs-maçons, à l'image de Joseph, initié en 1793 à Marseille, de Louis, de Jérôme, reçu dans la maçonnerie à Toulon en 1801 et de Murat. Les loges de leur pays d'adoption ont donc été un lieu de rencontre entre représentants français et élites locales. Le phénomène est particulièrement marqué en Westphalie où la francmaçonnerie est réorganisée par Siméon qui en devient le grand 295

 

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maître ; son succès est important, notamment auprès des fonctionnaires locaux, mais aussi des commerçants et membres de professions libérales, c'est-à-dire cette élite urbaine au sein de laquelle la France trouve ses meilleurs soutiens. Les francs-maçons de Westphalie sont reconnaissants à leur roi d'avoir rétabli leurs loges dont les réunions étaient interdites sous le régime précédent. À

Naples, Joseph puis Murat contribuent avec succès au développement des loges qui recrutent dans les mêmes couches de la population. Elles ont servi à faire passer les idéaux français auprès d'une partie de la population, toutefois minoritaire dans ces pays où domine l'aristocratie foncière. Ailleurs, en Hollande ou en Espagne, la greffe maçonnique n'a pas pris et les loges sont restées fréquentées essentiellement par des Français, en particulier des officiers, auxquels se joignent en Espagne quelques Afrancesados.

Il ne faut donc pas majorer l'importance de la francmaçonnerie, même si dans certains cas elle a favorisé la pénétration des principes imposés par la France, notamment en Allemagne, en Pologne et en Italie.

3. LA CENTRALISATION NAPOLÉONIENNE

L'élargissement du Grand Empire rend son contrôle de plus en plus compliqué. Même si les régions les plus éloignées conservent une certaine autonomie, Napoléon a tenu à unifier cet espace. Il n'y parvient qu'imparfaitement, mais favorise tout de même une centralisation qui tend à faire de Paris la capitale, non plus de la seule France, mais de l'Europe napoléonienne. C'est en partie par la force, notamment sur le plan économique, que s'impose cette unité.

La centralisation passe d'abord par le contrôle des actes gouvernementaux des Etats vassaux. Napoléon garde un œil sur l'ensemble des lois qui y sont adoptées et incite leurs souverains à s'inspirer du modèle français. Le Code civil reste le symbole de cette volonté d'unification à travers l'espace européen. Bigot de Préameneu parle à son propos d'une « arche sainte pour laquelle nous donnerons aux peuples voisins l'exemple d'un respect religieux 8 ». De fait, dès 1805, Napoléon en a imposé la diffusion aux espaces sous domination française. Ce fut d'abord le royaume d'Italie, puis une grande partie de l'Allemagne, la Hollande, les Provinces Illyriennes, le royaume de Naples et la Pologne ellemême qui l'adoptèrent, avec parfois certaines atténuations du texte original, par exemple en Pologne. Certes, son introduction n'a pas été uniforme, mais le Code civil façonne de nouvelles relations sociales dans l'Europe napoléonienne ; il parachève la destruction de la féodalité et, sauf en certains cas, laïcise le mariage qui devient un contrat civil, avant que d'être religieux. Il s'ensuit une relative 296

 

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transformation dans les manières de vivre en société, de tester, de se marier, de concevoir la place des enfants dans la famille. La modernisation du droit engendrée par le Code civil a contribué à une uniformisation des rapports sociaux à travers l'Europe, d'autant mieux que la trace laissée s'est perpétuée dans bien des pays au-delà de l'épisode napoléonien.

La langue française est également un facteur d'unité, même si elle n'est pas imposée systématiquement aux pays conquis. Mais pour y faire carrière, mieux vaut la maîtriser. L'héritage du Siècle des Lumières où le français dominait dans l'Europe lettrée a de ce point de vue servi les intérêts de Napoléon, en Italie, en Pologne ou en Allemagne. La pression du français est telle qu'on en vient à s'interroger sur la persistance des autres langues. Mme Reinhard, elle-même allemande et femme du diplomate bientôt en poste en Westphalie, rapporte ce trait à sa mère : « Avant-hier, on causait dans mon salon et on se demandait si l'Allemagne et la langue allemande étaient destinées à disparaître entièrement. » Sur ces entrefaites intervient un convive qui prend la défense des Allemands :

« Ils ne se décourageront pas et resteront fortement unis, même s'il leur arrivait de n'avoir plus de patrie 9 ! » L'homme qui parlait ainsi dans le salon de Mme Reinhard n'était autre que Goethe. Il exprimait sans nul doute un sentiment partagé par la majeure partie de la population où l'on ignore le plus souvent le français, ce qui oblige à de nombreuses traductions pour faire connaître les actes du gouvernement. Quelque temps après, Reinhard lui-même, nommé chargé d'affaires de la France en Westphalie, fait dans un rapport l'observation suivante : « Dans trois ministères au moins toutes les affaires se traitent en français, les discussions du Conseil d'État ont lieu en français, la rédaction des décrets est française, les traductions allemandes sont sans uniformité et souvent inexactes. » Un décalage se creuse donc entre l'administration et le peuple, ce qui ne favorise sans doute pas l'adoption des principes venus de France. Il va de soi, dans ce contexte, que l'apprentissage de la langue de l'occupant devient une nécessité pour qui veut faire carrière dans l'État. En revanche, le refus de s'y plier peut être une manifestation d'hostilité à l'égard de la France.

L'unification de l'espace européen se traduit aussi par une centralisation grandissante qui s'exprime par l'édification d'un vaste réseau routier au départ de Paris, nécessaire à des communications rapides entre les diverses parties de l'Empire. Déjà en 1799, Bonaparte avait pris conscience de la nécessité d'un tel effort. Six ans plus tard, il reste encore du travail à accomplir, comme il l'écrit à Cretet, directeur des Ponts et Chaussées : « Il est impossible d'être plus mécontent que je ne l'ai été des chemins de Lyon jusqu'à Roanne.

J'ai cru me trouver à l'époque de la désorganisation de la France.

Le chemin n'est pas meilleur le reste de la route. On ne peut attribuer cela au défaut d'argent. Mes ordres sont positifs. Les chemins 297

 

LA NAISSANCE D'UNE MONARCHIE (1804-1809)

de Paris à Turin doivent toujours être tenus dans le meilleur état possible 10. » En 1805, au moment où Napoléon est couronné roi d'Italie, la route vers cette péninsule lui apparaît comme l'une des plus importantes : « De tous les chemins ou routes, ceux qui tendent à réunir l'Italiè à la France sont les plus politiques », s'exclamet-il alors. Pour cette raison, les passages à travers les Alpes sont particulièrement soignés : en octobre 1805 commencent les travaux du col du Simplon, tandis que le passage du Cenis est également aménagé pour finalement s'imposer, car il privilégie la place de Lyon que Napoléon entendait favoriser, après avoir même un temps songé à en faire la capitale de l'Empire. Mais l'une et l'autre voies vers l'Italie obtiennent un égal traitement de faveur. L'objectif du régime est de favoriser les échanges, notamment commerciaux, entre la France et sa voisine.

Pour mettre en œuvre cette politique de grands travaux, l'administration des Ponts et Chaussées a été réorganisée en août 1804.

Elle est placée sous la tutelle du ministre de l'Intérieur, mais l'importance que lui accorde Napoléon et le budget qu'elle gère en font l'équivalent d'un véritable ministère. Son directeur général est un des hauts personnages de l'État : Cretet qui occupe ces fonctions jusqu'en 1806 devient un peu plus tard ministre de l'Intérieur, comme Montalivet qui l'avait remplacé à la tête des Ponts et Chaussées. Cette administration regroupe un corps de près de quatre cent cinquante ingénieurs, dont environ cent trente ingénieurs en chef, auquel il faut ajouter trois cent cinquante conducteurs des Ponts et Chaussées. Dans chaque département, un ingénieur en chef sert de conseiller du préfet en matière de construction et d'entretien des routes. L'action de ces hommes a été considérable. Les Ponts et Chaussées ont dépensé en moyenne chaque année soixantedix millions de francs à l'entretien des routes, mais aussi à l'édification de ponts, à l'aménagement de canaux, voire à la reconstruction de villes, comme La Roche-sur-Yon. Cet effort a du reste permis d'embaucher un nombre important d'ouvriers sans emploi, ou de mobiliser mendiants et prisonniers de guerre à cette fin. L'utilité sociale des grands travaux d'infrastructure commandés par l'État n'a pas échappé à Napoléon.

Finalement s'épanouit en étoile à partir de Paris un réseau routier dont les principales voies s'étendent au-delà des frontières naturelles de la France vers l'Allemagne, l'Italie, l'Espagne et la Hollande. Ce système est codifié en 1811 par un décret qui prévoit un nouveau classement des routes en fonction de leur importance stratégique. La première catégorie regroupe les routes impériales, entièrement prises en charge par le Trésor ; elles correspondent aux grands axes gui relient à Paris les grandes villes et les capitales des principaux États vassaux de la France : Amsterdam, Hambourg, Madrid, Milan et Rome. Elles sont au nombre de vingt -sept. La deuxiè:me catégorie regroupe environ deux cents voies à caractère 298

 

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régional dont le financement est assuré par l'État et les départements, ces derniers se chargeant seuls de la troisième catégorie qui regroupe les routes départementales. Certes, l'attention portée au réseau routier laisse subsister des points noirs ; les voies d'intérêt local restent dans un état pitoyable. En revanche, les grands axes ont été considérablement modernisés.

À l'état amélioré de la chaussée, il faut ajouter la sécurité retrouvée. En 1799, la réputation des routes est détestable. Un peu partout, des bandes de brigands attaquent les diligences pour piller les voyageurs ou arrêtent la malle-poste pour s'emparer des fonds qu'elle transporte, ce qui conduit du reste Beugnot, alors préfet de Seine-Inférieure, à recommander d'éviter ce genre de transport qui attise la convoitise des voleurs. Tous les témoignages sur l'insécurité concordent, et il suffit de lire ce passage des souvenirs d'un soldat de l'Empire pour se convaincre de la difficulté de circulation au début du Consulat : « Lorsque nous passâmes à Aix, en l'an VIII, ce pays était infecté de déserteurs, de mécontents et tout le pays était infesté de brigands. » Le jeune Chevalier est lui-même arrêté par l'une de ces bandes qui le retient pendant quatre jours avant qu'il s'évade. En deux ans, la situation s'améliore considérablement, grâce notamment à la réorganisation de la gendarmerie qui retrouve sa fonction de police de la route, avec des moyens accrus. Le désordre et la pression qui s'exerce sur ce corps sont tels qu'elle commet parfois quelques bévues, comme le raconte encore une fois le soldat Chevalier, placé en détention alors qu'il rejoignait une nouvelle affectation : « Dans ce temps, on avait arrêté plusieurs diligences sur les routes et les gendarmes, à leur tour, arrêtaient toutes les personnes qui n'avaient pas de papiers. Nous avions avec nous des maîtres d'école de village, des bedeaux et même un curé qui avaient été arrêtés sur la route. On les tenait en prison jusqu'à ce qu'ils aient été réclamés I l . » La même aventure arrive à un jeune officier, le futur général Marbot, arrêté par une patrouille de gendarmes alors qu'il se rendait à Orthez. Vu son jeune âge, les gendarmes refusent de croire à la validité de ses papiers d'officier et il manque de peu d'être également conduit au poste 12. La présence de la gendarmerie sur les routes devient donc forte dès les années du Consulat. Un voyageur anglais qui avait profité de la paix d'Amiens pour visiter la France le constate : « Le voyageur n'a rien à craindre des voleurs de grands chemins, grâce à la grande quantité de gendarmes, très bien montés, qui chevauchent continuellement sur les routes 13. » Désormais, l'image de la brigade de gendarmes à cheval, composée de quatre hommes commandés par un sousofficier, s'impose dans le paysage français, même si un tiers des gendarmes circulent à pied. La réorganisation de ce corps a donc porté ses fruits. Placée depuis 1802 sous la direction du général Moncey, elle conserve une assez large autonomie par rapport à ses ministères de tutelle. Ses effectifs s'accroissent, passant de seize mille hommes au 299

 

LA NAISSANCE D'UNE MONARCHIE (1804-1809)

début de l'Empire à près de vingt mille à l'époque de sa plus grande extension. Elle a notablement contribué à la baisse de la criminalité sur les routes, mais aussi à la traque des déserteurs, assurant par là même une relative sécurité, au moins sur les grands axes du territoire.

La première fonction stratégique assignée à la route est le déplacement des troupes. Napoléon a constamment joué de cet apport massif de soldats sur le terrain d'action de ses armées. De ce point de vue, les villes étapes sur les grands axes doivent pouvoir accueillir un nombre important de soldats. Mais la route doit aussi permettre l'acheminement rapide des nouvelles et des ordres. Pour ce faire, le service de la poste a été réorganisé. Il s'appuie sur l'important réseau des relais de poste qui assurent l'entretien des chevaux nécessaires à la poursuite du trajet. À partir de 1805, c'est un véritable service public puisque le monopole des maîtres de poste est rétabli, au profit d'une société qui prend en 1809 le nom de Société des Messageries impériales. Elle s'occupe en priorité de l'acheminement de ce que lui confie l'administration, mais elle s'ouvre aussi aux particuliers qui peuvent profiter du service de la malle, c'est-à-dire la voiture chargée du courrier, ou qui peuvent aussi louer des chevaux pour leur propre véhicule. Au total, les maîtres de poste sont plus de mille quatre cents, répartis sur le territoire de l'Empire ; ils entretiennent plus de seize mille chevaux. Des accords sont passés avec les États vassaux pour que les transports ne soient pas interrompus. Mais le service de la poste reste lent, c'est pourquoi le directeur général des postes, Lavalette, a organisé son propre service d'estafettes, chargées d'assurer la liaison entre les différents lieux du pouvoir. Ce service beaucoup plus rapide que la poste permet de recevoir en huit jours les lettres écrites de Milan, et en quinze jours celles provenant de Naples, ce qui fait dire à Lavalette, évoquant Napoléon : « Ce service lui fut très utile ; il fut, je puis le dire sans vanité, un des éléments de ses succès 14. »

La route forme un monde en soi, parcourue par un nombre considérable de soldats, de migrants, de voyageurs de toute sorte, parmi lesquels les commerçants qui sont de plus en plus nombreux à se déplacer à mesure que la sécurité des routes s'améliore. Pourtant mendiants et brigands continuent aussi à chercher à profiter de l'abondance de richesses qui circulent sur ces axes de communication. La route cristallise en effet une partie de l'activité économique du pays ; elle favorise la circulation des hommes, des marchandises, mais aussi des informations. La cohabitation des voyageurs dans les diligences, les contacts au relais ou à l'auberge facilitent ces échanges de nouvelles sur la situation de l'Empire. L'attrait de la route est d'autant plus grand que les communications maritimes sont rendues difficiles par le blocus imposé aux côtes européennes par la flotte anglaise. En revanche, à l'intérieur du territoire, la voie d'eau conserve les faveurs d'une partie des voyageurs et 300

 

UN EMPIRE AUX DIMENSIONS DE L'EuROPE

naturellement des marchandises. L'emprunt du coche d'eau pour descendre les fleuves n'est pas rare, même s'il consiste parfois à troquer les dangers de la route contre ceux liés à la navigation sur un fleuve tumultueux, le Rhône, par exemple. Toutefois, le réseau fluvial s'améliore sous l'Empire, grâce à l'aménagement de plusieurs canaux qui favorisent surtout les échanges commerciaux et contribuent à faire de la France napoléonienne un espace économique unifié.

4. BLOCUS CONTINENTAL ET UNITÉ ÉCONOMIQUE

Au lendemain de la défaite prussienne d'Auerstaedt, Napoléon a consolidé sa puissance en Europe. C'est le moment qu'il choisit pour publier, le 1 eT novembre 1806, le fameux décret de Berlin par lequel est instauré le Blocus continental. « Les îles Britanniques sont déclarées en état de blocus », précise l'article 1er• Le lieu de l'annonce, la capitale prussienne, vise naturellement à frapper les esprits et à montrer Napoléon maître de l'Europe. De fait, au même moment, il fait occuper plusieurs ports de la Baltique, étendant ainsi son contrôle sur les côtes européennes. Le décret de Berlin est avant tout un acte politique, une déclaration de guerre économique à l'Angleterre et une volonté d'associer l'ensemble de l'Europe à ce conflit. En réalité, depuis la reprise de la guerre en 1803, les marchandises anglaises étaient prohibées dans l'Empire et dans les ports sous contrôle français. La décision de 1806 étend cette prohibition et prépare une lutte plus grande qui doit abattre l'économie anglaise. Mais l'usage des mots ne doit pas tromper. Quand Napoléon évoque un « blocus des îles Britanniques », il laisse entendre que les navires de l'Empire empêcheront la sortie des bateaux anglais. En réalité, la France est incapable d'opérer un tel blocus. Au contraire, depuis 1803, c'est sa flotte marchande qui est retenue dans les ports de l'Empire, l'Angleterre ayant formalisé cet état de fait par une décision du 16 mai 1806. Le terme de « système continental » est donc mieux approprié que celui de blocus, car il évoque un repli sur soi du continent européen face à l'Angleterre.

Napoléon croit vraiment pouvoir asphyxier sa rivale, se fondant sur l'idée que la Grande-Bretagne tire sa richesse de son commerce. Il oublie, les capacités de l'Angleterre à réorienter son commerce vers d'autres espaces, ce qu'elle a commencé à faire depuis 1803. Il minimise aussi les résistances en Europe face à l'application de ce décret.

Pourtant, Napoléon y met les moyens. Le blocus devient même une véritable obsession après 1806 ; il guide sa politique d'annexion comme les orientations de sa diplomatie. C'est dans cette perspective que sont signés les traités de paix de 1807 qui obligent la Prusse 301

 

LA NAISSANCE D'UNE MONARCHIE (1804-1809)

et la Russie à entrer dans le système continental, de même que les États scandinaves. C'est aussi au nom de la défense des côtes européennes qu'est entreprise la conquête du Portugal et, par contrecoup, celle de l'Espagne. C'est également l'un des prétextes avancés pour occuper Rome et les États pontificaux en 1808. Ce sera en 1810 la raison de l'annexion du royaume de Hollande et des côtes de l'Allemagne du Nord.

L'offensive conduite par Napoléon porte rapidement ses fruits.

En 1808, le commerce britannique est fortement ébranlé. De plus, l'Empereur a durci les mesures concernant les navires des pays neutres, par le décret de Milan du 17 décembre 1807, considérant que tout bateau ayant acquitté un droit à l'Angleterre est réputé anglais et peut donc être saisi. Mais l'Angleterre sut trouver des failles. Tout d'abord, l'insurrection en Espagne et au Portugal, en 1808, lui ouvrit le marché ibérique. Ensuite, l'essor remarquable de la contrebande lui permit d'écouler une partie de ses productions par la Hollande, plaque tournante de la contrebande avec l'Europe.

En effet, Napoléon n'avait pas prévu de compensations pour les pays satellites dont l'économie était très dépendante des échanges avec l'Angleterre et qui se trouvaient asphyxiés. C'est pourquoi, à partir de 1810, l'Empereur allait assouplir certaines dispositions du blocus, rendant celui-ci partiellement inefficace. L'échec final du blocus vient de ce qu'il n'a jamais pu être appliqué avec rigueur pendant une longue durée. Asphyxiée, notamment en 1808-1809, l'Angleterre trouve à nouveau des d,ébouchés et échappe ainsi à l'emprise économique de Napoléon. A aucun moment, elle n'a été de toute manière sur le point de céder à la pression en signant une paix aux conditions françaises.

L'édification d'un vaste barrage douanier aux marges de l'Europe continentale ne signifie pas que l'unité économique soit réalisée à l'intérieur de cet espace. Des entraves nombreuses s'y opposent. Les barrières douanières ont été conservées entre des pays pourtant contrôlés par la France. Toutefois, chaque annexion à la France, par exemple les départements italiens entre 1808 et 1809, contribue à accroître le domaine surveillé par la douane française. Il s'agit d'une administration importante qui doit à la fois lutter contre les tentatives pour tourner le Blocus continental et contre la contrebande entre les divers pays européens. De ce fait, la douane française emploie un personnel nombreux, dont la popularité n'est pas toujours très grande, surtout dans les régions étrangères où son arrivée s'est traduite par l'augmentation des droits perçus sur les produits habituellement consommés. La douane a pour ces motifs pu favoriser la montée des mécontentements dans l'Europe napoléonienne. Dans les années 1805-1810, la politique douanière s'affirme surtout très profitable aux produits français auxquels s'ouvre un champ d'expansion de plus en plus large. Le Blocus continental n'a donc qu'imparfaitement contribué 302

 

UN EMPIRE AUX DIMENSIONS DE L'EuROPE

à l'unité économique de l'Europe. Il demeure cependant l'un des grands axes de la politique napoléonienne après 1810, à l'heure où, malgré le renforcement de la monarchie, le régime impérial subit ses premiers revers.

 

Troisième partie

L'échec du sursaut dynastique

(1810-1815)

Histoire du Consulat et de l'Empire
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