LE CHANT DU CYGNE

sinon de l'Europe. La trace laissée sur le continent est en effet indélébile. Napoléon a marqué à jamais de son empreinte l'histoire du continent. Il a tout d'abord contribué à en modifier les frontières et les institutions. Malgré les tentatives de restauration politique décidées par le congrès de Vienne, l'Europe de 1815 n'est pas celle de 1789. Le rétablissement des principales monarchies n'a pas éteint le sentiment national, né à l'époque de la Révolution et surtout de l'Empire. L'unification de l'Allemagne ou de l'Italie sont une conséquence indirecte des guerres napoléoniennes. Celles-ci ont aussi contribué à modifier les institutions des divers pays conquis. L'abolition des lois mises en place par les Français n'empêche pas le Code civil, par exemple, d'inspirer plusieurs codes établis en Europe, de même que le souvenir des constitutions élaborées sous l'Empire pousse les libéraux à l'action dans les premières années du XIXe siècle. Pour l'heure, l'Europe compte ses morts. Russes, Prussiens, Autrichiens et Allemands, Espagnols surtout, et dans une moindre mesure Italiens et Anglais ont subi des désastres incommensurables. Les pertes humaines des guerres napoléoniennes, ajoutées aux morts des guerres de la Révolution, provoquent en Europe un profond traumatisme, même si la reprise démographique est rapide.

En France, le nombre des victimes s'établit entre six cent mille et huit cent mille hommes. La Restauration hérite de ce lourd bilan.

Les pensions accordées aux veuves ou aux blessés de guerre grèvent pour de longues années le budget de la France. Ces bras font également défaut à l'heure de la reconstruction. La France doit aussi faire face, au lendemain des Cent-Jours, à des conditions de paix beaucoup plus draconiennes que celles édictées en mai 1814. Le second traité de Paris, signé le 20 novembre 1815, lui ôte en effet le comté de Nice et la Savoie qu'elle avait conservés en 1814, de même que plusieurs places fortes situées au nord du pays. La France doit en outre payer une importante indemnité de guerre garantie par l'occupation d'une partie de son territoire. Tous ces éléments auraient pu contribuer à jeter l'opprobre sur un homme rendu responsable de ce désastre. De fait, les pamphlets antinapoléoniens se multiplient pour dénoncer les méfaits de 1'« Ogre ». Ils ne parviennent pourtant pas à étouffer le sentiment bonapartiste chez une partie de la population.

Le durcissement de la politique menée contre les partisans de l'Empire, après les Cent-Jours, l'explique sans conteste. L'instauration de la « terreur blanche » frappe les esprits. Dans plusieurs régions, celles du Sud notamment, elle touche à la fois des groupes de population supposés favorables à l'esprit révolutionnaire, en particulier les protestants, et des hommes qui incarnent l'Empire, à l'image du maréchal Brune, assassiné à Avignon le 2 août. L'épuration de l'administration et de l'armée, la proscription des anciens régicides, les condamnations à mort de fidèles de Napoléon tel le 435

 

L'ÉCHEC DU SURSAUT DYNASTIQUE (1810-1815)

maréchal Ney exécuté le 7 décembre 1815, ou Lavalette qui parvient à s'évader de sa prison, grâce à l'aide de sa femme, témoignent de la volonté royale d'éradiquer toute trace de bonapartisme dans le pays. Or, malgré la censure et les sanctions promises aux partisans de Napoléon, ceux-ci continuent de se manifester. Près de huit cents manifestations bonapartistes donnent lieu à l'ouverture d'une information judiciaire en 1815-1816. Ce bonapartisme populaire se nourrit de la lecture toujours recommencée des Bulletins de la Grande Armée ou des almanachs conservés pieusement, comme ont pu l'être les images de Napoléon ou les scènes de bataille immortalisant l'épopée impériale. Il s'appuie surtout sur les récits des soldats revenus au pays, même s'il ne faut pas généraliser la portée de ces témoignages, ou sur l'évocation de cette époque, naturellement idéalisée, où les campagnes étaient prospères. Les difficultés économiques consécutives à la crise de 1817 contribuent de ce point de vue à renforcer l'impression d'un âge d'or révolu. On oublie vite à l'inverse les effets de la conscription et la saignée humaine qu'elle a provoquée. Au début de la Restauration, la légende napoléonienne repose sur un fonds essentiellement oral. Elle est au sens premier du terme, une épopée, c'est-à-dire le récit sans cesse repris d'une aventure fondatrice, dont les héros accèdent au rang d'immortels. De fait, l'idée d'un retour probable de Napoléon de Sainte-Hélène continue de se répandre. De même, après son décès, des témoins affirment l'avoir rencontré, tant sa disparition paraît impensable.

La légende prend un nouveau tournant après la mort de l'Empereur. Les années 1820 sont marquées par la multiplication de récits sur son règne, les uns authentiques, comme les souvenirs de Thibaudeau ou Savary, d'autres sujets à caution, comme les fameux Mémoires de Joseph Fouché publiés en 1824, et rédigés en grande partie par Alexandre de Beauchamp. De même, Balzac a prêté sa plume à la duchesse d'Abrantès pour écrire des souvenirs souvent caustiques. On commence également à connaître les conditions de détention de Napoléon sur le rocher de Sainte-Hélène ; les brimades dont il a été l'objet de la part du gouverneur de l'île, Hudson Lowe, raniment une vague d'anglophobie et contribuent à faire naître l'image du martyr. Les uns après les autres, ses compagnons s'en sont allés, Las Cases le premier, chassé de Sainte-Hélène en novembre 1816, après une tentative de correspondance avec l'extérieur, Gourgaud ensuite, parti en février 1818. Rentrés en Europe, ils commencent à raconter leur expérience, avant de pouvoir en faire le récit écrit. Le comte de Las Cases se lance le premier dans l'aventure. Après avoir récupéré le manuscrit que lui avait confisqué le gouverneur de l'île en 1816, il publie, en 1823, un ouvrage dont le succès est considérable, le Mémorial de Sainte Hélène. Le compagnon de Napoléon a recueilli ses propos entre 1815 et 1816, et les relate tels quels, sans chercher à les remettre en ordre. C'est ce mélange de récits dictés par Napoléon à l'auteur et 436

 

Histoire du Consulat et de l'Empire
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