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L'enfant-roi
« Lorsque l'enfant paraît, je prends mon chapeau et je m'en vais. »
Paul Léautaud
Nicolas Sarkozy avait la niaque et la vista qu'il fallait pour refonder une nation en pleine déconfiture. Il y avait en lui quelque chose de Mustafa Kemal Atatürk. La même volonté de rupture, tendue comme un arc. Le même esprit méticuleux et autoritaire, ce qui ne veut pas dire totalitaire. Nuance. Il s'est juste trompé de pays : la France n'est pas la Turquie des années 1920.
Elle ne comprend pas la fébrilité et le sentiment d'urgence de son impossible président. Elle ne souffre ni son style ni ses foucades ni ses caprices. Elle ne sait pas où il l'emmène. Il n'y aura donc pas de révolution sarkozyste comme il y eut la « révolution à toute vapeur » d'Atatürk qui disait déjà, sur le mode prophétique : « Le meilleur moyen de perdre son indépendance, c'est de dépenser l'argent qu'on ne possède pas. »
Ce serait pourtant une erreur de penser que le problème de Sarkozy, c'est la France. Certes, notre cher et vieux pays est l'un des moins gouvernables du monde. Composé de 66 millions de sujets avec largement autant de sujets de mécontentement, il a une très haute idée de lui-même, illustrée par la célèbre formule de Charles Péguy qui, un jour, a écrit sans rire : « C'est embêtant, dit Dieu. Quand il n'y aura plus ces Français, il y a des choses que je fais, il n'y aura plus personne pour les comprendre. »
Mais la France aurait pu se sentir incarnée par cet Artaban qui s'en est allé faire de l'épate et se donner du talon dans le cul, le menton avantageux, dans toutes les capitales du monde. Un Napoléon de poche, si la chose est concevable. Sa voix a tout de suite porté très loin. Il s'est imposé royalement sur la scène internationale. Il avait tout pour plaire au pays.
Que s'est-il passé, alors, pour que la grande majorité des Français l'ait rejeté après seulement quelques mois de pouvoir ? C'est à lui, d'abord, qu'il faut imputer ce désamour. À son amour-propre, ses rodomontades, sa recherche de la gloriole et ses manières de tyranneau malappris. Les Français n'aiment pas l'enfant-roi en lui. Le foutriquet qui veut la plus belle femme et le plus gros avion du monde pour épater la galerie. Le caïd qui prétend apprendre à sa mère et à son père comment faire des enfants. Un personnage qu'il avait tenté de dissimuler jusqu'à son accession à la présidence de la République et qu'il a laissé, depuis, se déployer.
« Il y a avant et après l'élection, observe Patrick Devedjian. Avant, il se contrôlait, il était à l'écoute, il essayait d'être en empathie avec les Français en allant, par exemple, aux courses de chevaux. Après, il n'a plus fait d'efforts, comme s'il s'était dit : “Je vais enfin être moi-même.” »
Sa politique n'a rien arrangé. Notamment le « bouclier fiscal » permettant aux classes aisées de ne jamais payer plus de 50 % d'impôts sur ce qu'elles gagnent. Une décision qui, contrairement à ce que prédisait Sarkozy, n'a pas ramené en France tant d'exilés fiscaux de Genève, de Bruxelles ou de Londres. Même si l'État n'a rendu de la sorte que 600 millions aux riches, cette mesure a eu pour premier effet de transformer le président, dès l'aube de son mandat, en laquais de la bande du Fouquet's. D'autant que, sur ce sujet comme sur d'autres, cet as de la parole a perdu la bataille de la communication. À force d'exiger de tous les siens un silence absolu pour être le seul à parler, qui plus est sans s'arrêter, il a réussi à ne plus être entendu. Un comble.
Au début de son règne, quand un homme averti comme le centriste Pierre Méhaignerie contestait de sa voix feutrée les bienfaits politiques du « bouclier fiscal », il se faisait méchamment rabrouer. Nicolas Sarkozy n'avait que mépris pour les « âneries » et les « conneries » des adversaires de sa réforme. Il hurlait : « Jamais je ne reviendrai là-dessus ! Jamais ! » Il ne supporte pas d'entendre ce qu'il n'a pas envie d'écouter. Il faut toujours qu'il passe en force.
Souvent, il fait penser à un personnage de BD, comme l'Oncle Picsou ou Iznogoud, écumant et trépignant, les bras tordus de rage, avec de la fumée qui sort par les trous de nez. Il est vrai que l'enfant-roi est toujours de nature volcanique, plus ou moins. Il ne se maîtrise pas. Dans la légende sarkozyenne, les échanges épiques abondent. Avec tout le monde. Y compris avec le président du Conseil constitutionnel, Jean-Louis Debré, un chiraquien historique, très apprécié par la gauche qui lui fit une ovation quand il quitta la présidence de l'Assemblée nationale. Son antipathie pour Nicolas Sarkozy est telle que les connaisseurs de la chose politique sont convaincus qu'il n'a même pas voté pour lui lors de l'élection présidentielle.
Peu avant la décision du Conseil constitutionnel concernant la rétention de sûreté, le 21 février 2008, le chef de l'État appelle Debré. Il redoute que les Sages de la République n'annulent en partie – ce qu'ils ont finalement fait – les dispositions d'une loi stipulant que les personnes exécutant une peine égale ou supérieure à quinze ans pourront être placées en rétention de sûreté, si elles présentent « une particulière dangerosité » ou « une probabilité de récidive ». Une loi qui, contrairement à tous les principes du droit, est rétroactive :
« Si tu annules ce texte, dit Sarkozy à Debré, je te présenterai comme le complice des violeurs.
— Tu fais ce que tu veux. Je ne marche pas avec des menaces.
— Je te désignerai. Je te dénoncerai.
— Je m'en fous. Le Conseil constitutionnel prendra la décision qu'il doit prendre. On ne peut condamner quelqu'un à une peine que si elle existe au moment où il a commis son acte. Sinon, c'est l'arbitraire. »
Encore un déplorable exemple de gestion humaine. Lors de ses vœux aux corps constitués, le chef de l'État refuse de serrer la main de Jean-Louis Debré. Il demande une note à un professeur de droit pour qu'on lui explique comment il pourrait se débarrasser du président du Conseil constitutionnel désigné pour neuf ans en 2007. Devant ses collaborateurs, il fulmine régulièrement : « Debré est un salaud, je vais me le faire. »
Quelques mois plus tard, pourtant, Sarkozy se rend au Conseil constitutionnel et se livre à un vibrant éloge de son président. C'est sans doute parce qu'un homme comme Debré a mieux cerné que d'autres le fonctionnement psychologique de l'enfant-roi : « C'est quelqu'un de fantastiquement malin, qui comprend tout au quart de tour et qui est aussi opportuniste avec les idées qu'avec les gens. Si vous lui cédez tout de suite, vous êtes mort. Si vous résistez, il vous détestera mais bon, ça ne sert à rien d'être aimé par lui. Il vaut mieux être respecté. »
Ce sont les crisettes du président qui hystérisent tout. Les passions, les problèmes, les inimitiés. Toujours à cran, il pourrit tout le monde, un Français moyen qu'il a sous la main aussi bien qu'un ancien Premier ministre comme Jean-Pierre Raffarin qui a eu le tort de lancer, avec d'autres sénateurs, un appel contre la taxe professionnelle : « Mais pourquoi t'as fait ça ? Tu me fais du mal ! Tu me portes des coups ! »
Sans doute Carla a-t-elle tenté de lui apprendre le recul, la culture, la tranquillité qu'elle a probablement désappris aussi avec lui : le ressort qui l'anime n'est jamais en repos. Le président décide, il tranche, il assène, parce qu'il est convaincu, comme Michel Rocard, que la politique consiste d'abord à décider : « Entre une mauvaise décision et rien, il n'y a pas de discussion, il faut décider, aime dire Rocard. Quand on gouverne, il faut prendre des décisions pour avancer, ne pas se laisser enliser, et tant pis si, de temps en temps, ce sont de mauvaises décisions. » De même, Sarkozy parle, parle et parle, sans jamais s'arrêter.
La politesse, c'est donner du temps. La politique aussi. Dans les réunions publiques, il ne consent généralement qu'à serrer les mains du premier rang, celui des personnalités, et encore, à peine a-t-il débité son discours qu'il est déjà reparti. Il ne fait toujours que passer.
L'enfant-roi ne s'arrête jamais. En plus, celui-là est un surdoué qui a décidé qu'il serait le meilleur. Par exemple, le président qui a fait le plus de kilomètres à travers le monde. Celui qui a mis en œuvre le maximum de réformes. Celui qui, avec ses ministres ou collaborateurs, connaît toujours le mieux ses dossiers sur le plan de la technique comme de la faisabilité. Celui qui, frappé d'hypermnésie, se souvient parfaitement, dira Brice Hortefeux, « de la conversation que vous aviez eue avec lui, dans un restaurant, il y a dix-sept ou dix-huit ans ». Pour un peu, il se rappellera même du menu et de la couleur du ciel, ce jour-là.
S'il faisait le Tour de France, il lui faudrait gagner toutes les étapes.