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La botte de Tartarin
« L'âne se couvre de la peau du lion. »
Ésope
C'est une campagne présidentielle qui rappelle, à bien des égards, celle de Valéry Giscard d'Estaing : « La continuité dans le changement. » Sauf que, pour faire poids, il est, cette fois, question de rupture. Ministre de l'Intérieur à quelques semaines encore du scrutin, Nicolas Sarkozy a la légitimité d'un candidat sortant et le pouvoir de séduction d'un opposant. Les deux en un. Et il monopolise tout. La parole. Le débat. Les conversations.
C'est l'omni-candidat. Toujours là où on ne l'attend pas. Mirobolant et pétaradant, Sarkozy asphyxie ses concurrents qui, malgré le talent de certains d'entre eux, peinent à se faire entendre. Il fait rêver. Il réhabilite la politique et semble apporter quelque chose de neuf à une France qui, depuis plus d'un quart de siècle, s'écoute dormir, sous l'effet des soporifiques administrés par la droite comme par la gauche.
On le dirait sorti d'un conte de fées : c'est le Petit Prince qui vient réveiller la Belle au Bois dormant. En prenant le contre-pied de l'idéologie ambiante, celle du cynisme matérialiste et du « rien ne vaut rien, donc tout se vaut ». En prônant un retour aux valeurs qui, pendant longtemps, ont si bien réussi à la France : l'effort, la méritocratie et la transmission de l'héritage culturel par l'éducation. Il réussit presque à donner au pays l'illusion qu'il lui ramènera sa grandeur perdue.
C'est en effet le discours que la France veut entendre, cette année-là. Sans doute se rend-elle compte que Sarkozy marche de guingois, sur ses deux pieds. C'est normal, ils ne vont pas dans la même direction. L'un est jacobin et dirigiste dans la tradition gaullo-bonapartiste de la droite française. L'autre est libéral dans un esprit anglo-saxon que le candidat célèbre volontiers, avec une américanophilie qui l'amène même à porter aux nues, par une sorte de provocation enfantine, l'un des plus mauvais présidents américains des dernières décennies : George Bush Junior.
On sait bien que Sarkozy finira un jour, s'il est élu, par tomber sur un seul pied avant de s'appuyer sur l'autre. Tant il est vrai que l'art de la politique s'apparente souvent à l'art du cloche-pied. À ne pas confondre avec l'art du croche-pied. Mais l'important pour un candidat est d'avancer et de convaincre. C'est ce qu'il fait. Avec autorité.
Pendant cette campagne, Sarkozy mène deux combats de conserve : conquérir l'Élysée et, en même temps, reconquérir Cécilia. Que le second combat ressemble de plus en plus à une cause perdue et que cet échec annoncé le ronge jusqu'à la moelle, cela ne l'empêche pas de marquer sans cesse des points sur le plan politique. Il y a, au fond de lui, un moteur qui ne s'arrête jamais, même quand tout foire autour. Le moteur increvable des grands politiques, ceux qui ne savent pas mourir.
Leur force vient souvent d'une forme de transcendance : le peuple, la France ou, plus communément, leur destin personnel. Mais le mot de transcendance n'est pas adapté à Nicolas Sarkozy. Il est trop autocentré.
Il y a chez lui quelque chose que je n'ai jamais vu à ce point chez Mitterrand ou chez Chirac : un optimisme à toute épreuve, la certitude qu'il est le meilleur, une aptitude à s'auto-intoxiquer, une méthode Coué érigée en principe vital.
Quand il parle d'abondance pendant les réunions avec ses collaborateurs, durant la campagne et, plus tard, à l'Élysée, c'est d'abord pour se rassurer. Ce discours en petit comité est toujours sur le même mode avantageux, qui peut prêter à sourire : « Vous voyez comme je suis malin, personne n'y aurait pensé, eh bien moi, si, c'est quand même une sacrée idée que j'ai eue et, franchement, ça n'était pas gagné. » Et ainsi de suite.
Du Tartarin. J'exagère à peine. L'humilité n'est pas son fort et, après tout, on n'est jamais mieux congratulé que par soi-même. Pour un peu, il écrirait ses propres hagiographies, pour y dire qu'il ne cesse de s'étonner lui-même. Gageons qu'il y viendra.
Je crois que tout découle de ce tartarisme. Sa vitalité. Son culot. Son incroyable obstination. C'est sa botte. Jean-Michel Goudard, encore lui, a bien résumé la chose quand il me disait, après ses premières séances de travail avec le candidat, en 2006 : « Parce qu'il sait que l'optimisme fabrique toujours de l'optimisme, Sarkozy ne croit qu'à la dynamique de l'optimisme. »
Chez lui, l'optimisme n'est pas un état d'esprit. C'est avant tout une méthode de travail.