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Des fourmis dans les jambes

« Tout le monde savait que c'était impossible. Il est venu un imbécile qui ne le savait pas et qui l'a fait. »

Marcel Pagnol

Nicolas Sarkozy n'est pas du genre à penser, comme Jacques Chirac, que la postérité est, pour reprendre une formule de Céline, « un discours aux asticots ». Mais il ne se préoccupe pas de son avenir dans l'Histoire. En tout cas, pas encore.

Que restera-t-il de Sarkozy quand les vers nous aurons tous mangés ? Sans doute pas grand-chose, à l'aune du siècle. L'image d'un homme qui court après un train qu'il va rater. « Cette énergie survoltée, cette démesure, ce “trop” », comme l'a écrit Claude Imbert31. Quelques réformes aussi.

Si Sarkozy n'a pas roulé sa meule sur le pays, c'est parce qu'il a raté la période des cent jours. La période où tout se joue, après l'élection. Dans un livre fondamental mais introuvable, La Tyrannie du statu quo, qu'il a coécrit avec sa femme Rose, Milton Friedman, prix Nobel d'économie 1976, observe, preuves à l'appui, qu'un pouvoir ne peut réformer un pays que dans les trois mois qui suivent son arrivée aux affaires.

C'est ce qu'ont fait au demeurant quatre grands personnages du XX e siècle dont les Friedman examinent les premiers pas : Franklin D. Roosevelt, Ronald Reagan, Margaret Thatcher et François Mitterrand. Ces quatre-là sont tous arrivés au pouvoir avec des projets de loi déjà rédigés qu'ils ont fait adopter tambour battant par le législatif avant que les forces du statu quo ne reprennent le dessus.

Trop occupé à régler ses problèmes conjugaux ou à jouir de son nouveau pouvoir, Sarkozy s'est contenté de faire voter en urgence les lois qui devaient satisfaire sa clientèle, comme l'instauration d'un bouclier fiscal réduisant à 50 % le taux de confiscation par l'État de tous les revenus. Ou encore, pour satisfaire ses électeurs sécuritaires, la loi qui fixe des peines minimales en cas de récidive.

Force est de constater que Sarkozy n'a lancé, pendant ses cent jours, aucune réforme structurelle, hormis l'autonomie des universités qui institue les bases d'une nouvelle gouvernance en renforçant, entre autres, le pouvoir du président. Une grande idée énoncée par la gauche moderne lors d'un colloque à Caen avec Pierre Mendès France, cinquante ans plus tôt…

Pour le reste, le président en a beaucoup rabattu. Tel est Sarkozy : c'est un aigle qui s'envole, les ailes déployées, l'air dominateur, avant de se métamorphoser, quelque temps plus tard, en serin qui redescend sur terre. Cet homme est têtu, mais jusque dans la pusillanimité. Il tonne d'abord et n'oublie jamais de s'incliner ensuite.

C'est pourquoi la caricature d'un Sarkozy tête brûlée et fauteur de conflits n'abuse plus vraiment personne. Au contraire, quand il réforme, il se borde et se borne tout le temps.

« Il a l'inquiétude de la rue », observe François Fillon qui est sur la même longueur d'onde. Et il est vrai que le chef de l'État la surveille tout le temps. Il n'entend pas se laisser surprendre puis déborder par un mouvement intempestif, comme ce fut le cas pour Balladur avec son SMIC-jeunes, dit CIP (contrat d'insertion professionnelle) en 1994, Juppé avec sa réforme des régimes spéciaux en 1995, ou Villepin avec son CPE (contrat première embauche) en 2006. Autant de projets mort-nés, tués par des manifestations monstres.

Trois exemples de la flexibilité sarkozyenne. D'abord, la loi sur le service minimum dans les transports est une loi… minimum. En imposant aux grévistes de se déclarer quarante-huit heures à l'avance, elle a laissé aux services publics une marge de manœuvre pour se réorganiser en cas de mouvement social. Mais elle ne leur a pas donné le droit de réquisitionner du personnel comme dans les hôpitaux.

Ensuite, la réforme des régimes spéciaux réussie par Sarkozy après le fiasco de Juppé a permis d'aligner sur le secteur privé la durée de cotisations des salariés des grandes entreprises publiques (SNCF, RATP, EDF, etc.). Une question d'équité. À ceci près : pour obtenir l'assentiment de la CGT, le président a accepté que les primes de ces salariés soient intégrées dans le calcul de leur pension. Une grosse concession, mais c'était le prix du consensus qu'il recherchait.

Enfin, au lieu d'en finir purement et simplement avec les 35 heures, le président, conscient de leur popularité, a préféré mettre sur pied un système d'une complexité inouïe qui aurait fait la joie de Georges Courteline, grand contempteur de la bureaucratie à la française. Encore qu'il en eût sans doute approuvé la philosophie, lui qui a écrit : « On ne saurait mieux comparer l'absurdité des demi-mesures qu'à celle des mesures absolues. » Moyennant quoi, dans cette usine à gaz, ni le salarié ni l'employeur ne paient d'impôts ou de charges sociales sur les heures supplémentaires. Des heures qui, de toute façon, n'étaient pas déclarées auparavant : le fisc fermait les yeux. Plus ça change, plus les choses restent en l'état…

En somme, Sarkozy est tout sauf irréaliste. Il marche sur des œufs dès qu'il entre sur le terrain social. Là, ce n'est plus un fier-à-bras, du genre à dire comme de Gaulle après que l'un de ses conseillers, Roger Goetze, l'eut mis en garde, en 1958, contre les menaces que faisait peser sur sa popularité le plan de redressement économique : « Les Français vont crier… eh bien, monsieur Goetze, et après32 ? »

Sous Sarkozy aussi, les Français crient. Mais ils ont attendu la réforme des retraites, en 2010, pour descendre vraiment dans la rue.

On aurait cependant tort de penser que cette apathie sociale aura été la conséquence d'une atonie réformatrice. Sarkozy n'aura pas été un président immobile, confit dans son formol, comme certains de ses prédécesseurs. Il a même réformé à tout-va. Mais il l'a fait avec un esprit de conciliation proportionnel aux forces en face de lui.

Cet homme ne croit qu'au rapport de forces. Quand il lui est favorable comme ce fut le cas avec sa majorité, il en abuse et joue des coudes. Sinon, il se fait petit et tente de passer en douce.

Fort avec les faibles et faible avec les forts, c'est ainsi qu'il s'impose, comme tout bon politique. C'est ainsi aussi qu'il réforme le pays, non sans ruse.

Il n'aura donc pas laissé la France dans l'état où il l'a trouvée. Il a renforcé les droits du Parlement qui, désormais, maîtrise mieux son travail législatif et ses activités de contrôle. Il a simplifié la vie des PME avec le statut de l'auto-entrepreneur et la protection du patrimoine personnel des petits patrons en cas de faillite. Il a redessiné la carte judiciaire en entérinant la suppression de 178 tribunaux d'instance qui n'avaient plus guère d'utilité publique. Il a lancé le RSA (revenu de solidarité active) pour sortir les plus démunis de l'assistanat à vie. Il a entrepris de délester la machine publique globalement pléthorique en décidant de ne pas remplacer un fonctionnaire sur deux partant à la retraite. Ce qui, en 2011, amènera à supprimer 31 638 postes sur 2,4 millions. Moyen, on l'a dit, de réduire les dépenses publiques tout en dégageant des fonds pour payer mieux les agents de l'État.

S'il fallait continuer à énumérer les réformes de Sarkozy, il faudrait ajouter un ou deux tomes à ce livre. On arrêtera là cet exercice fastidieux.

Ce n'est donc pas rien, le sarkozysme. Mais ce n'est pas non plus assez : après avoir discouru sur la « politique de civilisation », belle formule d'Edgar Morin, il n'a pas entamé la moindre esquisse d'ébauche de vraie réforme structurelle. À l'Éducation nationale, par exemple, où il serait temps de remettre en ordre de marche un système qui n'est pas l'un des moins chers d'Europe et dont les résultats sont parmi les plus mauvais : avec une augmentation de 33 % en vingt ans du nombre d'enfants en difficulté, elle est devenue une machine à fabriquer et amplifier les inégalités. Pour preuve, il y a vingt ans, un enfant d'ouvrier avait neuf fois moins de chances qu'un enfant d'enseignant d'arriver au bac. Aujourd'hui, c'est quatorze fois moins.

Comment expliquer ce phénomène ? Il y a toutes sortes de raisons, dont la moindre n'est pas que les enseignants, s'ils sont assez nombreux en France, contrairement à la légende, y sont scandaleusement sous-payés. Il est urgent, non pas d'embaucher, mais de les rémunérer mieux pour bien les motiver.

C'est un secret curieusement bien gardé, mais en début de carrière, d'après les indicateurs 2010 de l'OCDE, un enseignant français du primaire avait droit, en 2008, à un salaire annuel de 23 735 équivalents dollars alors qu'au États-Unis, le même gagnait 35 999 et en Allemagne, presque deux fois plus : 46 524. Les revenus de l'instituteur français étaient ainsi inférieurs à la moyenne de l'Union européenne (28 628 en 2008). Avec plus d'heures de travail. On retrouve les mêmes disparités dans les deux cycles du secondaire, jusqu'aux échelons maximaux. Honte à nous et à notre bureaucratie. Certes, il y a les heures complémentaires ou les cours particuliers qui permettent de compenser en partie ces déséquilibres, il reste que la France traite mal ses enseignants. Une société qui ne respecte pas ses professeurs est une société qui n'a pas le respect d'elle-même.

Un chantier fondamental, au cœur de tous les problèmes français, à commencer par l'intégration, mais qui semble porter malheur, avec des enseignants et des élèves à cran. C'est pourquoi les gouvernements successifs l'ont, depuis des décennies, laissé en l'état. Sarkozy n'a pas dérogé à la règle.

Dans un éditorial de L'Express 33, Christophe Barbier écrivait, à juste titre, que « “Travailler plus et partager mieux” est le seul slogan (…) qui puisse unir une France décidée à ne pas disparaître dans les oubliettes, déjà ouvertes sous nos pieds, de l'Histoire. » Même s'il va de soi, je compléterai quand même avec ce codicille : « Éduquer plus et mieux. »

Rien ne permet de dire si Sarkozy finira par s'attaquer un jour à ce dossier. Les présidents n'étant jamais réélus sur un bilan mais sur un projet, il sait bien qu'il doit trouver de nouveaux défis pour la prochaine campagne présidentielle. « Nous ne pouvons pas fermer les yeux sur les déficits et les retards qui sont les nôtres, répète-t-il. Notre devoir, c'est d'agir. D'agir dans l'intérêt général, d'agir avec justice, mais d'agir. »

Il trépigne d'impatience en songeant à tout ce qu'il va faire et à tout ce qu'il aurait pu faire. Il mourra avec des fourmis dans les jambes.

31 Le Point, 4 février 2010.

32Anecdote rapportée par Pierre-Antoine Delhommais dans Le Monde des 14-15 novembre 2010.

33Le 5 janvier 2011.