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Le roi s'amuse

« Le chien a des vers, l'enfant, des poux et le roi, des courtisans.  »

marquise de Rochebelin

Rien ne lui réussit comme l'échec qui, au demeurant, ne l'atteint jamais. Ou bien, en bon autiste, il refuse de le reconnaître. Ou bien, en volontariste patenté, il se dit que le succès sera derrière.

Barricadé en lui-même, le président explique, après le fiasco des régionales, que la situation n'est pas grave, encore moins désespérée. Le 30 juin 2010, recevant à l'Élysée les parlementaires UMP, il déclare avec l'autorité de la conviction :

« Je sais que cet échec passe mal. D'ailleurs, j'ai de mauvais sondages et je sais que vous êtes inquiets pour l'élection présidentielle de 2012. Je vous remercie de vous inquiéter pour moi, mais ôtez-moi d'un doute, chers collègues : par qui vais-je être battu ? Dites-le moi franchement : par qui ? »

Rire général, un peu forcé et, bien sûr, courtisan.

Après quoi, pour finir d'emballer son monde, Sarkozy fait l'éloge du métier de député :

« Vous savez quel est mon regret depuis que je suis à l'Élysée ? C'est de ne plus aller aux réunions. Je suis l'un des vôtres, ne l'oubliez jamais. »

Alors que tout s'écroule autour de lui, les sondages et la confiance des siens, il reste protégé par ce mélange d'optimisme, d'égotisme et de foi aveugle en lui-même, qui est sa marque de fabrique.

Est-il aguerri pour autant ? À l'évidence, non, comme en témoignent ses cris d'orfraie devant la moindre piqûre de moustique médiatique. Cet homme a un cuir de bébé. Un rien le blesse.

Mais il a connu la disgrâce et la traversée du désert, il est vrai dans un bac à sable. Il a même connu les crachats, comme lors du meeting de Bagatelle, entre les deux tours de l'élection présidentielle de 1995, quand les militants du RPR l'ont couvert de mollards, lui et sa garde noire balladurienne : Brice Hortefeux, Pierre Charon et Frédéric Lefebvre.

Il sait que la roue tourne. Il est néanmoins à cran. Il supporte moins que jamais les observations lucides ou critiques de ses conseillers et hurle dès qu'ils les formulent : « Vous n'êtes pas là pour me déstabiliser ! » Il cherche des coupables et des boucs émissaires.

François Fillon est là pour ça. Il a l'air de l'emploi : discret et réservé. Avec ça, compétent et obsédé par le service de l'État. Il a souffert pendant des mois d'une sciatique que ses proches ont pu imputer, on l'a dit, au traitement infligé par Nicolas Sarkozy qui depuis 2007, le bridait et de le bordurait, avec une sorte de sadisme de tous les instants.

Il n'est pas le premier président de la Ve République à sadiser son chef de gouvernement. Mais dans le genre, il vaut bien Pompidou avec Chaban-Delmas ou Mitterrand avec Rocard. Il lui arrive de temps en temps de demander à François Fillon d'annuler in extremis un entretien prévu dans un journal télévisé. Il s'inquiète régulièrement des relations que son Premier ministre a nouées avec Angela Merkel. Parfois il ne jette pas un seul regard à son chef de gouvernement pendant certaines réunions, quand il est furieux contre lui. Il évite les tête-à-tête avec lui.

Il a finalement décidé de changer de Premier ministre. Rien de plus normal au milieu d'un mandat, surtout après un échec électoral historique comme celui des régionales. Mais il sait qu'il se met en danger s'il se sépare d'un chef de gouvernement beaucoup plus populaire que lui. Beaucoup plus présidentiel aussi parce que Fillon a le sens du temps et n'a pas peur du silence dont il joue au demeurant avec aisance.

Pendant que Nicolas Sarkozy court après le vent, François Fillon assure. Contrairement au chef de l'État, il a tout de suite enfilé les habits de la fonction, mais les plus grands, ceux du père de la Nation, en veillant à ce que l'autre n'en prenne pas ombrage. Il a du talent et notamment celui de ne jamais se mettre trop en avant. Son génie, c'est sa patience. Il ne perd jamais ses nerfs ni le nord. S'il a une devise, c'est : « aequo animo » (« d'une âme égale, avec constance »).

C'est ainsi qu'il est devenu peu à peu le socle de la majorité présidentielle. La coqueluche des parlementaires de l'UMP qui lui font des ovations, au Sénat comme au Palais-Bourbon. Le favori des militants du parti qui, pendant les meetings de la campagne des régionales, exhibaient la couverture d'un magazine : « Le président Fillon ». Il est devenu un danger. Un candidat crédible pour 2017 ou avant…

Mais il est aussi une protection. Sans Fillon qui fixe une grande partie de l'électorat de la majorité, le système Sarkozy risque l'effilochage et même la débandade. Le limogeage de Pompidou, Premier ministre populaire, a précipité la fin du gaullisme. L'éviction de Rocard (« comme un laquais », selon son expression) a mêmement accéléré le délitement du mitterrandisme.

Après le fiasco des régionales, Nicolas Sarkozy est néanmoins convaincu qu'il a plus à gagner à virer Fillon qu'à le garder. Il a déjà un œil sur Jean-Louis Borloo qu'il envisagea un temps de nommer à Matignon, avant son élection de 2007. Un personnage atypique et un peu foutraque qui n'a laissé que des bons souvenirs partout où il est passé : à la mairie de Valenciennes, aux ministères de la Ville, puis du Travail et, enfin, de l'Écologie.

Au lieu de trancher dans le vif, Nicolas Sarkozy décide pour une fois de prendre son temps. Il annonce donc aux parlementaires de l'UMP, ce 30 juin, qu'il procédera à un remaniement en octobre. Quatre mois plus tard. Pour ouvrir une « étape nouvelle »…

Dans l'histoire de la République, c'est une première. Jamais encore un président n'avait annoncé si longtemps à l'avance qu'il allait remanier. Il y a là un mélange d'inexpérience et de péché d'orgueil. Un homme d'État ne s'enferme pas dans un calendrier ni ne se fixe de dates précises à si long terme : il ne sait jamais de quoi l'avenir sera fait et, même s'il donne le change, il a conscience de ne pas être le maître du temps.

Sarkozy semble pourtant croire le contraire. Il a décidé qu'il procéderait à son remaniement quand il en aurait fini avec la réforme des retraites et que la réunion du G20, prévue en novembre, serait derrière lui. Il n'a pas compris qu'il allait ainsi installer, à mi-mandat, un climat de fin de règne. D'autant que, pour ne rien arranger, il ne cesse de balancer des horreurs sur plusieurs de ses ministres, qui pensent que leur compte est bon. Un jour, c'est Christian Estrosi qui prend son paquet. Une autre fois, Fadela Amara. Sans parler de Bernard Kouchner ou de Patrick Devedjian. Confirmant qu'il est décidément le plus mauvais DRH de France, il dira, lors d'une réception à l'Élysée, à près de trois cents députés UMP, pour être sûr que ce soit répété : « Certains comportements ministériels ne m'ont pas plu. J'en tirerai sévèrement les conséquences au moment qu'on aura choisi avec le Premier ministre. » À quelques exceptions près, c'est le gouvernement tout entier qui devient une liste noire.

Le spectacle donné par son équipe est désolant. La plupart des membres du gouvernement se tortillent et se contorsionnent devant le prince qui n'aura jamais été autant loué. C'est le temps des courbettes, des génuflexions, parfois même des plats ventres. Sans doute Sarkozy éprouve-t-il une certaine jouissance devant tous ces visages ministériels, apeurés ou affolés, à l'affût de ses mimiques ou de ses froncements de sourcil. Mais il est probable qu'il n'apprécie pas la placidité de François Fillon qui semble s'être fait une raison. Qu'il reste ou qu'il parte, il sera de toute façon gagnant. Il ne participe donc pas au petit jeu pervers instauré par le président, qui paraît se complaire dans l'avilissement des siens.

À en croire Plutarque, Caton le censeur disait : « L'animal que l'on nomme roi est par nature carnivore. » Pendant les cinq mois qui précéderont le remaniement, le chef de l'État va bien s'amuser avec les siens, les divisant et les déchiquetant à plaisir.

Il ne sera pas pour autant à la fête…