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Recherche désespérément surmoi
« C'est dangereux d'être sincère, à moins d'être aussi stupide. »
George Bernard Shaw
Où son surmoi est-il passé ? En a-t-il jamais eu ? Pourra-t-il continuer à vivre et à gouverner sans ? Ce sont les questions qui se bousculent dans nos têtes devant cet incroyable phénomène d'un président brut de décoffrage qui parle tout le temps cru.
L'humoriste Pierre Daninos écrivait naguère : « En France, plus on est cru, plus on est cru. » Soit. Mais notre inconscient collectif réclame un président statufié, qui incarne le pays et parle pour les siècles des siècles, un langage digne de figurer sur le marbre des stèles.
Or le chef de l'État descend souvent de son Aventin pour s'exprimer comme les racailles des banlieues qu'il prétend combattre et dont, pour le plaisir de la transgression, il partage les codes. Ce qui donne, au Salon de l'agriculture, à l'adresse d'un Français qui ne veut pas lui serrer la main : « Casse-toi, pauvre con. »
Tollé général, et pas seulement dans la bonne société. Sarkozy n'a pas pu s'empêcher. C'était un réflexe automatique. Si ce n'est pas un petit caïd, c'est en tout cas un petit coq, encore qu'il n'y ait pas loin de l'un à l'autre. Quelque temps avant son élection, je me souviens d'avoir attrapé un début de fou rire que je peinais à réprimer, après l'avoir entendu me raconter fièrement : « L'autre jour, dans une cité, des jeunes se sont approchés de moi, l'air menaçant. Je leur ai dit : “Essayez de me chercher, les gars, vous allez voir, je me ferai un plaisir de vous casser la gueule.” » Et d'ajouter : « Il y avait plein de caméras de télé. Pour qu'on ne puisse pas lire sur mes lèvres ce que je leur disais, j'ai baissé la tête. Eh bien, ils ont filé, les gars, sans demander leur compte. »
Tel est Sarkozy : vantard et ramenard. Qu'il n'ait pas réussi à le dissimuler ne manque pas d'étonner. Mais un psychanalyste lacanien, Jacques-Alain Miller, nous donne la clé quand, démontant les ressorts de sa personnalité, il déclare4 :
« Savoir changer de personnalité publique au gré des circonstances fait partie de l'art du politique. Le mot “personnalité” vient d'ailleurs du latin “persona”, qui veut dire “masque”. Le problème de Sarkozy, c'est qu'il est nature. C'est-à-dire qu'il ne manie pas sa personnalité comme un masque : il se confond avec elle. Il est envahissant pour les autres parce qu'il est envahi par lui-même, par ses pulsions. Il est tout le temps sur le qui-vive. En termes techniques : chez lui, le moi est mal différencié du ça. »
À la question de savoir si Nicolas Sarkozy pourra passer, un jour, à un fonctionnement apaisé, Jacques-Alain Miller répond :
« Cela demande l'intervention d'un tiers. Quand le ça empiète sur le moi, il y a déficit de surmoi. Dès lors, il faut que le surmoi soit incarné par quelqu'un d'extérieur. Par hypothèse, Cécilia était le surmoi auxiliaire dont il avait besoin. Elle savait lui dire non, elle mettait des limites. Vous remarquerez que c'est lorsqu'elle est partie que tout s'est déréglé. »
Selon Jacques-Alain Miller, Carla, sa troisième épouse, qui « est depuis longtemps en analyse » et « sait jouer des masques », est tout à fait apte à prendre la relève mais « le président aura sans doute beaucoup de mal à se tempérer sans faire au moins quelques séances de psychanalyse ».
Pour avoir publié dans Le Point un dossier intitulé « Sarko et les psys », je fus l'objet d'un nouveau courroux présidentiel qui se manifesta publiquement, lors d'une réception à l'Élysée, le 5 juin 2008, en l'honneur de mon vieux complice, maître et ami Claude Imbert. Le président me hurla dessus : « Bravo pour ton numéro. Demain, tu pourras faire : “Sarko et les psychiatres”. Après ce sera : “Sarko et les sexologues”. Alors, c'est ça que tu crois, hein, que je suis fou ? Dis-moi, franchement, je suis fou ? »
Loin de moi l'idée de porter un jugement de ce genre. D'autant que, sur ce chapitre, je serais très mal placé pour donner des leçons de sagesse et d'équilibre, tout le désordre de ma vie est là pour le prouver. Mais Sarkozy a beau s'époumoner en dénégations, il y a, chez lui, comme chez beaucoup de gens, quelque chose qui dérange. Une nervosité, une ivresse de soi, une exagération fiévreuse.
À ses yeux, il s'agit pourtant d'une question taboue : le président ne souffre pas que l'on essaie d'entrer dans sa psychologie, comme si on risquait d'y trouver des choses affreuses. Or, il n'y a rien à chercher. Il est, en vérité, totalement transparent. Max Gallo, dont il aurait aimé faire l'historien officiel de son mandat, me l'a très bien dit un jour : « C'est quelqu'un qui met tout sur la table, comme s'il n'avait ni cave ni grenier où il cacherait des secrets. »
Encore qu'il n'est vraiment lui-même que depuis son élection. « Il est capable d'être très calculateur, observe Patrick Devedjian. Ses combinaisons politiques sont très sophistiquées, échafaudées longtemps à l'avance. Il cite souvent une devise de la Légion : “Préparation difficile, guerre facile. Préparation facile, guerre difficile.” Avant sa prise de pouvoir, il s'est mis dans un corset et s'est astreint à une discipline de fer dont il s'est délivré avec soulagement quand il est devenu président. Alors, il s'est lâché. »
Cet homme est désormais sans mystère. Il est de son temps : pas romanesque ni romantique ; réaliste et individualiste, voire nihiliste.
Tout au long de mon enquête, je me suis livré à un petit exercice : j'ai demandé à tous mes interlocuteurs, amis ou ennemis de Nicolas Sarkozy, de m'en brosser un portrait rapide. De Brice Hortefeux à Jean-Louis Debré, de Patrick Devedjian à Jean-Luc Mélenchon, j'ai presque toujours eu droit aux mêmes mots :
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Qualités |
Défauts |
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Très énergique |
Trop impulsif |
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Gros travailleur |
Hyper-égotique |
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Excellent dans la gestion de crise |
Sans conviction |
Tous le décrivent aussi comme une « éponge », absorbant tout, et un « déclassé », fasciné par l'argent, qui veut prendre sa revanche contre le monde.
Rien de grave. Rien, en tout cas, qui relève de l'hôpital psychiatrique.
Ce qui est en jeu chez lui, ce n'est pas sa tendance à hystériser les relations humaines ni la question du père, un père biologique honni qu'il a tué symboliquement, après qu'il eut quitté sa famille, avant de tuer de la même façon ses pères en politique, Pasqua, Chirac, puis Balladur. Ce qui est en jeu, c'est surtout l'incapacité à maîtriser ses désirs et à contrôler sa parole chez cet adepte de la toute-jouissance, apparemment inapte à la méditation et au recueillement. En courant sans cesse après ses envies du moment, cet homme, toujours en demande d'amour et de reconnaissance, donne le sentiment de n'être pas achevé.
Un soir, dans un moment d'abandon, Nicolas Sarkozy m'avait dit :
« C'est drôle, mais je crois que, dès la jeunesse, on se donne un âge et qu'après on n'en change jamais plus. Jusqu'à la mort.
— Et toi, quel âge as-tu dans ta tête ?
— Vingt ans. »
Il avait répondu sans hésiter, ce qui me sembla louche.
Je lui donnerais entre quatorze et seize ans dans la mesure où il a longtemps eu une mère à la maison. Une figure tutélaire qui porte son surmoi pour lui. Une maman porteuse, si j'ose dire.
C'était le rôle dévolu à Cécilia qui, naguère, ne le lâchait pas d'une semelle et dont il cherchait sans cesse les yeux pour y guetter une approbation ou une divergence qui se manifestait par d'imperceptibles clignements et papillotements. Parfois, quand il dépassait les bornes, par un geste du menton. Leurs regards se buvaient. Ils étaient en fusion.
C'est sans doute pourquoi le départ de Cécilia fut, pour lui, un tel arrachement. Elle s'est fait la malle avec son surmoi.
4Interview recueillie par Olivia Recasens, Le Point, 20 mars 2008.