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La colère du matin

« La colère, comme la bêtise, grandit quand on l'arrose. »

Jehan Dieu de la Viguerie

Quand il était ministre de l'Intérieur, le salon d'attente jouxtait son bureau. Un jour que j'attendais mon rendez-vous, j'entendis des cris derrière la double porte. Je ne saurais les qualifier, tant ils étaient nombreux et confus, mais tous les animaux de la création ou presque semblaient avoir été convoqués là, de l'autre côté : ça glapissait, hurlait, meuglait, feulait, rugissait, craillait, hennissait et j'en passe. Une ménagerie.

Au bout d'une vingtaine de minutes, quand cette tempête fut retombée, Nicolas Sarkozy apparut dans l'embrasure, frais et apaisé. Dès que j'entrai dans son bureau, une ombre fantomatique et silencieuse en sortit. Elle portait un costume passe-muraille de fonctionnaire, aux couleurs tristes. C'est à peine si elle me fit un salut de la main. Il y avait quelque chose de honteux dans cette façon de s'esquiver. Elle avait eu son compte.

C'était Claude Guéant, qui dirigeait alors le cabinet de Sarkozy à l'Intérieur et qui serait présenté, un jour, par la presse, comme l'homme clé du régime, la terreur des ministres. Il faisait de la peine avec son sourire cassé et son regard baissé qui exprimait toute la résignation du monde, celle du chien couché qui subit à heure fixe les colères du maître. J'appris, par la suite, que c'était le préposé aux fureurs sarkozyennes. Sous tous les régimes, il y a un bouffon, un sage et un grand chambellan. Sous Sarkozy, il y a, en plus, un chef de bureau des pots cassés. C'est lui.

Aux colères du ministre puis du président, il répond par le silence mais, contrairement à ce que dit le dicton, se taire ne donne pas toujours l'avantage face au furibond : le gros dos a ses limites. Je sens que cet homme couve des ulcères et que, derrière l'eau calme de ses yeux, il y a une haine qui bout, celle du petit personnel contre leurs patrons quand ils sont des autocrates de droit divin. S'il la laisse échapper un jour, elle sera terrible.

Pour un personnage de ce genre, il y a plusieurs façons d'arriver. Le travail. La rigueur. La patience. Travailleur et rigoureux, Claude Guéant est, de surcroît, très patient, d'une patience angélique et, bien sûr, intéressée, très intéressée, qui le mènera jusqu'au secrétariat général de la présidence, puis au ministère de l'Intérieur. Qu'importent les hurlements, les éclats de voix et les noms d'oiseaux qui lui cassent les oreilles, pourvu qu'il puisse avancer ses pions. Quand il met en balance les hurlements de Nicolas Sarkozy et la confiance absolue qui lui est dévolue, avec toute la puissance qu'elle lui confère, celle du fondé de pouvoir, il n'y a pas à hésiter une seconde. Le métier de souffre-douleur n'a pas que des inconvénients. Il peut même avoir des compensations. La colère présidentielle du jour – pour peu qu'il y en ait une seule – est juste une habitude à prendre, un mauvais moment à passer.

De même que le lever du roi fut un rite qui permet de comprendre le règne de Louis XIV, la grosse colère du matin est l'un des moments structurants de la liturgie sarkozyenne, qui éclaire bien ce régime. Cette colère tombe en général, comme la foudre, sur l'un des conseillers de l'Élysée. Quand ce n'est pas sur un ministre ou un haut fonctionnaire. Claude Guéant n'est pas le seul à qui est échue la rude tâche de boire jusqu'à la lie les éructations présidentielles, mais il reste la cible principale.

La colère commence toujours mezzo voce, puis piano piano, sur le mode sifflant, avec une question du genre :

« Qui a eu la riche idée de me faire rencontrer le Premier ministre turc ? Qui ? Qui ? Dites-moi qui ? Au moment où je m'oppose à l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne, il ne manquait plus que ça. Franchement, il fallait la trouver, cette idée ! »

Silence autour de la table. Les conseillers piquent du nez. La colère a ses règles et il ne faut pas, surtout dans les premières minutes, quand elle prend son envol, en interrompre le cours. Elle risquerait de partir en vrille. On la laisse venir.

Le ton monte crescendo :

« Vous vous rendez compte ? Il faut que j'assume toutes vos conneries. Vous ne pourriez pas réfléchir un peu, si c'est pas trop vous demander ? J'en ai marre, vous savez, vraiment marre ! »

La colère présidentielle devient maintenant sismique, Sarkozy a une voix de fin du monde. Les mêmes mots se bousculent dans sa bouche, ils tournent en boucle, il ressasse. À la première accalmie, le coupable se dénonce, tête basse. C'était une initiative de Jean-David Levitte, le conseiller diplomatique de Sarkozy, et elle a été validée par Guéant.

Levitte, c'est la tête de Turc par excellence. Surnommé « Diplomator », c'est pourtant le meilleur, et de loin, dans le genre. De sangs très mêlés (russe blanc par son père, anglo-hollandais d'Afrique du Sud par sa mère), il semble toujours sortir de chez le coiffeur et de chez son tailleur. Sinon cette mise impeccable, on ne voit pas bien ce qui peut provoquer contre lui l'animosité récurrente du président. À moins que ce soit sa science, qui en a fait la coqueluche de Giscard qui lui mit le pied à l'étrier, puis de Mitterrand, puis de Chirac : grand spécialiste de la Chine et de l'Orient, cet ancien ambassadeur à Washington est la mémoire du Quai d'Orsay.

« Vous, lui jette régulièrement Sarkozy comme une insulte, vous avez servi tous les régimes ! »

Le coupable désigné, la colère repart, mais cantabile :

« Je n'en peux plus, de vous tous et de vos conneries. Vous n'imaginez pas comme j'en ai marre. »

S'il a piqué sa grosse colère pendant une réunion avec ses conseillers, elle s'achèvera brusquement :

« Bon, allez, j'en ai assez, dira-t-il en se levant. Je vous laisse entre vous. »

Si c'est un ministre ou un haut fonctionnaire qu'il a réprimandé ou agoni d'injures au téléphone, il mettra fin à la conversation très vite, comme s'il ne voulait pas laisser la parole à la défense.

Si l'on en croit les estimations de ses plus proches collaborateurs, une grosse colère sarkozyenne dure en moyenne une vingtaine de minutes. C'est long, pour l'agenda déjà surchargé du président.

La colère, c'est la maladie infantile des faibles et des angoissés, si glorieux soient-ils. Elle est, de surcroît, mauvaise conseillère, comme nous l'a dit Marc Aurèle dans l'une des meilleures formules de ses Pensées : « Les conséquences de la colère sont beaucoup plus graves que ses causes. »

Nicolas Sarkozy le sait. Tout porte à croire qu'il a honte, souvent, de ses fulminations après les avoir poussées. Pourquoi continue-t-il, alors, à leur laisser libre cours ? Parce qu'il ne peut pas faire autrement. Mon idée est qu'il n'a pas de surmoi.

Le surmoi, c'est, selon les psychanalystes, ce qui assure le refoulement. Le Petit Robert le définit comme « élément de la structure psychique agissant inconsciemment sur le moi comme moyen de défense contre les pulsions susceptibles de provoquer une culpabilisation, et qui se développe dès l'enfance par une intériorisation des exigences et des interdits parentaux ». L'écrivain Michel Tournier le décrit joliment comme « une sorte de ciel », « au-dessus du moi conscient ». Un firmament « habité par des idéaux, les principes moraux, la religion ».

Tout se joue pendant l'enfance : le surmoi est le produit de l'éducation et s'acquiert quand la mère décide de lutter contre les manifestations de toute-puissance de son rejeton qui, par exemple, pour vérifier son pouvoir, jettera indéfiniment sa cuillère par terre afin que sa mère la ramasse. Le pédiatre Aldo Naouri a tout dit là-dessus : le surmoi qui l'aidera tout au long de sa vie, ne s'installera qu'une fois maîtrisé le célèbre ça, c'est-à-dire la pression de toutes les pulsions.

Dans Éduquer ses enfants 3, Aldo Naouri écrit : « Amener un enfant à renoncer à l'exercice de sa toute-puissance, ce n'est pas seulement être assuré d'avoir réussi à mener à bien la partie la plus essentielle de son éducation, c'est pouvoir envisager sur un mode relativement serein sa grande enfance, son adolescence, son accès à l'âge adulte et même le sort de sa descendance. » Sinon, prévient Naouri, il va « traîner toute sa vie une angoisse considérable dont il sera impossible à quiconque de lui faire reconnaître le contenu ou l'origine et encore moins de le débarrasser. Il ne parviendra jamais à gagner l'étape adulte de son existence ».

Quand on est enfant roi, c'est pour la vie. Même à cinquante ou soixante ans, un enfant roi reste un enfant roi.

3Odile Jacob, 2008.