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La valse des faux derches
« L'indécis laisse geler sa soupe de l'assiette à la bouche. »
Cervantès
Nicolas Sarkozy n'est pas du genre à se contenter de ce qu'il a. Comme Don Juan qui n'aimait que les femmes qu'il n'avait pas eues, le président a toujours besoin d'aller voir ailleurs. Quand il s'agit de séduire ou de recruter, il s'adressera ainsi en priorité à ceux qui ne sont pas dans son camp.
D'où le triomphe, dans la République sarkozyenne, de tous ceux qui l'ont picoté, gourmandé, voire insulté. Le chef de l'État ne supporte pas qu'on le haïsse. L'éloge vous maintient dans son cercle ; la critique vous y fait entrer. Cet homme est avant tout dans la séduction. À tous et à toutes, il conte fleurette et propose la botte. Particulièrement, quand ils l'ont dénigré.
Lors du mini-remaniement qui suit les régionales, Nicolas Sarkozy fait ainsi entrer au gouvernement deux députés qui, depuis son élection, ne se sont jamais privés de le tacler : le chiraquien François Baroin déboule au Budget et le villepiniste Georges Tron à la Fonction publique.
Le président a fait sienne la formule d'Henri IV : « Le meilleur moyen de se défaire d'un ennemi est d'en faire un ami. » À part trois ou quatre opposants qui, tels Villepin ou Royal, lui font monter la bave aux lèvres, il soigne les autres. Il les pelote, les dorlote et les berce d'espérances.
Les amis peuvent attendre. Surtout quand ils sont fidèles et dévoués. Sans cesse en recherche, Nicolas Sarkozy n'a au demeurant pas de meilleur ami, sinon Patrick Balkany, célèbre bienfaiteur de l'humanité, dont il apprécie la joie de vivre autant que le regard protecteur. Et quand, par hasard, il a un très grand ami, il ne le connaît que depuis quelques jours. De plus, il ne le garde jamais longtemps avant de passer au suivant. C'est un ami volage et un président versatile. Mais il y a chez lui quelque chose qui retient son bras quand il s'agit de couper les ponts.
Après les régionales, il les a toutefois coupés lui-même avec Xavier Darcos, ministre du Travail, qui sera la victime expiatoire du mini-remaniement du printemps 2010. Il est vrai que ce spécialiste d'Ovide appartenait à une espèce quasiment disparue, celle des hussards noirs de la République qui mettaient la culture plus haut que tout. Darcos entretenait, de surcroît, d'exécrables relations avec Raymond Soubie, le conseiller social de l'Élysée qu'il jugeait « mou, velléitaire et dépassé ».
Mais la grande faute de Xavier Darcos fut surtout d'avoir été un loyal serviteur qui partit, sur ordre, au casse-pipe, pour reprendre la région Aquitaine au socialiste Alain Rousset. « Ne t'en fais pas, quels que soient les résultats, je te garderai », avait promis le président. Viré. « Je te nommerai à la direction du château de Versailles », lui assure Sarkozy lors de l'entretien de licenciement. Darcos se retrouvera à la tête des services culturels extérieurs de la France…
Encore le cas Darcos est-il un contre-exemple. Nicolas Sarkozy ne donne généralement que les bonnes nouvelles. Pas les mauvaises. C'est donc à Claude Guéant ou à François Fillon que revient, la plupart du temps, la rude tâche d'annoncer leur limogeage aux intéressés. Souvent, quand le président décide de révoquer l'un des siens, il procède par petites touches et demi-confidences, jusqu'à ce que les rumeurs parviennent, par cercles concentriques, aux oreilles des personnes concernées qu'il ne reste plus qu'à remercier.
C'est la stratégie qu'il a adoptée avec François Fillon. Le mercredi qui suit le second tour des régionales, le président a invité Jean-Pierre Raffarin à partager son petit-déjeuner, c'est-à-dire une compote de pommes et, dans les bons jours, un yaourt. À moins que ce ne soit l'inverse.
« Il faut que tu fasses un remaniement tout de suite, dit Raffarin, ça apaisera les tensions.
— Non, je ne peux pas remanier maintenant. C'est sûr, il faut que je change de Premier ministre. Mais si je nomme le nouveau avant la réforme des retraites, il aura perdu sa culotte après. Je garderai donc Fillon jusqu'en octobre. À ce moment-là, il sera épuisé.
— Fillon ne sera pas épuisé, prédit Raffarin. Épuiser quelqu'un est une chose que tu ne sais pas faire. Parce que tu t'exposes tout le temps. »
Le chef de l'État tente en tout cas, à partir de ce jour de mars 2010, d'« épuiser » Fillon nerveusement. Il ne se contente pas d'annoncer à Raffarin et à toutes les éminences de la majorité le départ imminent du Premier ministre, il le soumet à une sorte de supplice chinois en évaluant régulièrement, en petit comité mais sans craindre que cela se sache, les atouts et faiblesses des deux principaux impétrants pour Matignon : Jean-Louis Borloo et Michèle Alliot-Marie. Sans oublier de dresser la liste des ministres « nuls » qu'il faudra liquider en temps voulu. On reste confondu devant la cruauté d'une démarche qui lui donne la main, mais qui abaisse toute la nomenklatura sarkozyenne qu'elle transforme en valetaille aux abois.
Le 30 juin 2010, quand il annonce aux parlementaires UMP le grand remaniement d'automne qui marquera « une nouvelle étape » de son règne, Nicolas Sarkozy a décidé d'en finir avec François Fillon. Il est dans la position du général de Gaulle avec Georges Pompidou, du même Pompidou avec Jacques Chaban-Delmas ou de François Mitterrand avec Michel Rocard. Il ne supporte plus ce Premier ministre qui l'a semé dans les études d'opinion. Sa seule présence à ses côtés est devenue une atteinte à son autorité.
Pendant des semaines, le président va donc balancer, tel l'âne de Buridan, entre Alliot-Marie et Borloo, puis entre ce dernier et Le Maire ou Baroin, les deux ministres les plus prometteurs du gouvernement. Il mènera sa réflexion au grand jour avec la mine gourmande des monarques qui vérifient leur pouvoir, tandis que les uns et les autres se mettront en frais pour lui plaire.