21
Le fantôme de M. Thiers
« M. Thiers commence toujours par parler des choses ; il finit quelquefois par les apprendre. »
Sainte-Beuve
Comparer Nicolas Sarkozy à Napoléon est un exercice paresseux mais pas tout à fait oiseux. Il y a chez eux la même arrogance bravache et charismatique devant les hommes qu'il s'agit de mater. La même faiblesse insigne devant les femmes qu'il faut séduire ou garder et qui, finalement, font d'eux ce qu'elles veulent. La même vanité qui les mène à la boursouflure. La même aptitude enfin à demander toujours plus aux siens. On voit bien le président écrire comme jadis l'Empereur au général Le Marois, commandant de Magdebourg, qui avait du mal à tenir une place menacée par l'ennemi : « Cela n'est pas possible, m'écrivez-vous ; cela n'est pas français. » Expression dont on a, par la suite, tiré la formule : « Impossible n'est pas français. »
S'ils sont habités par la même fièvre insatiable, la même avidité de conquêtes, de célébrité et de renommée, ils n'ont pas le même rapport au temps et au silence, que Napoléon a toujours su maîtriser, à quelques exceptions près. « Le temps est le grand art de l'homme », disait-il au roi de Naples. « Sachez écouter, et soyez sûr que le silence produit souvent le même effet que la science », expliquait-il au prince Eugène. Si ce n'est quand tout va mal autour de lui, ce qui l'amène alors à prendre du champ, Sarkozy reste jusqu'à la caricature un rejeton de la civilisation contemporaine. Un homme pressé et bavard, qui court après le dernier avion.
J'ai pu comparer naguère Sarkozy à Clemenceau, une personnalité à double fond, qui fascinait Mitterrand. Il en parlait toujours avec des trémolos dans la voix, sans doute parce qu'il se voyait dans le reflet du Tigre, dreyfusard, briseur de grèves et vainqueur de la Grande Guerre, qui incarnait des valeurs de droite aussi bien que des valeurs de gauche. Mitterrand osait même le situer au-dessus du général de Gaulle.
Sarkozy n'est, bien sûr, ni un personnage historique ni un homme aussi complexe, mais il y a chez lui la même hargne verbale que chez Clemenceau, le même goût pour les formules qui tuent, la même capacité de se faire des ennemis définitifs. On l'imagine très bien dire de Villepin, comme Clemenceau jadis de Briand : « Même quand j'aurai un pied dans la tombe, j'aurai l'autre dans le derrière de cet animal. »
La comparaison ne va pas plus loin.
C'est à Adolphe Thiers que Nicolas Sarkozy fait le plus penser. Certes, il est peu probable que le président écrive un jour comme son lointain prédécesseur, par ailleurs historien de poids sous son mètre cinquante-cinq, une histoire du Consulat et de l'Empire en vingt et un volumes. Certes, il n'est pas non plus un être assez romanesque pour qu'un écrivain s'en inspire un jour à la façon de Balzac quand il enfanta son Rastignac.
Balzac écrivit justement de ce Marseillais monté à Paris, qui avait tout de suite conquis les salons de la capitale : « M. Thiers a toujours voulu la même chose. Il n'a jamais qu'une seule pensée, un seul système, un seul but : tous ses efforts y ont constamment tendu, il a toujours songé à M. Thiers. » Et d'ajouter : « M. Thiers est une girouette qui, malgré son incessante mobilité, reste sur le même bâtiment. »
Sarkozy et Thiers ont les mêmes ressorts. Le mépris, voire la haine du père qui a quitté le domicile familial. Une idée boursouflée d'eux-mêmes, inversement proportionnelle à leur taille. Une tendance à sous-estimer tout le monde (« c'est un crétin que l'on mènera », disait Thiers à propos du futur Napoléon III). La conviction qu'ils sont omniscients et qu'ils feraient mieux que les autres dans leur spécialité. La propension à maltraiter leurs ministres en entrant dans les plus petits détails de leur secteur et en décidant à leur place, sans les prévenir. L'incontinence verbale, enfin, qui paraît incurable.
Sainte-Beuve pourrait tout aussi bien évoquer le sixième président de la Ve République quand il écrit, à propos de celui qu'on surnomma « Adolphe Ier » : « M. Thiers sait tout, parle de tout, tranche de tout. Il vous dira à la fois de quel côté du Rhin doit naître le prochain grand homme et combien de clous il y a dans un canon. »
En lisant le livre que Georges Valance12 a consacré au parangon de la bourgeoisie du XIX e siècle, une des meilleures biographies avec celle du duc de Castries, j'avais un sentiment de « déjà-vu ». Il m'a semblé que l'Histoire était décidément une grande radoteuse quand je suis tombé sur cette scène qui pourrait se dérouler, à l'Élysée, sous Sarkozy : « Ayant reçu un postulant à la direction de la Manufacture de Sèvres et à qui il avait expliqué les secrets de la porcelaine, Thiers confie à Falloux : “Il n'est pas plus fait pour ce poste que moi pour…” Le voyant hésiter, Falloux réplique : “Ah ! ah ! M. Thiers, vous voilà bien embarrassé pour dire ce que vous ne sauriez pas faire.
— C'est vrai, c'est vrai !”, reprit Thiers gaiement. »
12 Thiers, bourgeois et révolutionnaire, Flammarion, 2007.