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« Voyou de la République »
« Les politiciens sont les mêmes partout. Ils promettent de construire un pont même s'il n'y a pas de fleuve. »
Nikita Khrouchtchev
Faut-il lui trouver des excuses ? Depuis la défaite historique des régionales, le président est désemparé. Il se demande s'il n'a pas perdu la main. C'est sans doute pourquoi elle n'est plus si sûre. Il hésite, consulte et tâtonne.
Dans la nuit qui a suivi le deuxième tour des régionales, il n'a pas beaucoup dormi. Il lui a fallu se justifier pendant des heures devant Carla à qui il avait fièrement prédit, les jours précédents, la victoire de la droite dans au moins cinq régions.
Elle aussi doute de lui : « Que s'est-il passé, chouchou ? »
Après l'humiliante défaite électorale est venu le temps de la détestable affaire Bettencourt qui a mis à nu les relations, plus ou moins coupables, entre le président et le monde de l'argent. Nicolas Sarkozy est descendu si bas dans les sondages qu'on se dit qu'il finira par trouver du pétrole incessamment sous peu.
Pierre Mendès France affirmait que le propre des politiciens est de refaire à l'infini ce qui leur a réussi une fois. Pourquoi pas, alors, un virage sécuritaire ? C'est ce que lui glissent à l'oreille quelques-uns de ses conseillers dont l'impayable, dans les deux sens du mot, Patrick Buisson. Ancien rédacteur en chef de Minute, patron de la chaîne Histoire et gourou par intermittence de Nicolas Sarkozy, il a l'art de se faire rémunérer ses services au prix fort. Un personnage de l'autre monde qui nourrit une vieille fascination pour les nazis et l'Occupation, au point de porter souvent des vestes de cuir noir qui semblent sortir des années 1940. Il ne lui manque que la cravache et les bottes. Il vit au demeurant dans cette période en troussant à la chaîne des livres nostalgiques, par ailleurs excellents, sur l'Occupation allemande. Pour ça, il aurait au moins mérité la Francisque qu'il arborerait fièrement.
Pour résoudre les problèmes de la France, Patrick Buisson a toujours la même solution : il faut virer à droite toute. Il ne reste plus à Sarkozy qu'à trouver l'occasion. Elle survient le 17 juillet 2010, quand une cinquantaine de « gens du voyage », de nationalité française et sédentarisés depuis des lustres, attaquent la gendarmerie de Saint-Aignan, une bourgade paisible du Loir-et-Cher, après que l'un des leurs a été tué par un gendarme. L'affaire fait grand bruit dans les médias. Ce n'est pourtant pas la fin du monde.
C'est à Brice Hortefeux qu'échoit le dossier. Le ministre de l'Intérieur est un homme d'une grande subtilité. Vu de loin, il semble le fruit des amours d'un Albinos et d'une Martienne. Vu de près, non. Il y a quelque chose de très terrien en lui, jusque dans la démarche lourde et pesante, celle d'un gourmet engoncé qui aurait pu être inspecteur du guide Michelin de la région Auvergne. Avec ses petits yeux plissés, on dirait qu'il vient juste de se réveiller ou bien qu'il s'ennuie mortellement, mais c'est un genre qu'il se donne. Malgré les apparences, il est toujours en alerte, comme le chat qui dort.
Place Beauvau, il se comporte volontiers en voiture téléguidée du président. Obéissant au doigt et à l'œil mais sans aucune servilité, il aime dire qu'il fera tout ce que Nicolas Sarkozy lui demande. Quand ça l'arrange, cependant. Par exemple, pas jusqu'à devenir secrétaire général de l'Élysée, dans l'ombre de son vieil ami. Quand cette idée a traversé l'esprit de Sarkozy, à l'automne 2010, le ministre de l'Intérieur s'y est en effet opposé. Jusqu'à ce que le chef de l'État tente de lui forcer la main trois mois plus tard, en le limogeant pour le rapatrier dans son cercle intime et en faire tôt ou tard un conseiller spécial à la présidence.
Il est vrai qu'il a un profil d'homme de l'ombre. Il n'est pas plus fait pour jouer les matamores que le président, les taiseux. Il n'est jamais au premier degré. D'une loyauté absolue envers Sarkozy, dont il fut le directeur de cabinet à la mairie de Neuilly de 1983 à 1986, il a trop de recul et d'ironie, avec un goût irrépressible pour les blagues vaseuses, comme celle-ci, proférée lors de l'université d'été de l'UMP en 2009, à propos d'un militant UMP d'origine maghrébine : « Quand il y en a un, ça va. C'est quand il y en a beaucoup qu'il y a des problèmes. » Il mourrait pour un bon mot, fût-il raciste.
Même si le ministre n'est pas raciste, il a été condamné pour ses propos qui l'étaient, du moins au premier degré. Ce qui ne l'empêche pas, entre deux mâles déclarations soufflées à l'oreille par Sarkozy, de tout prendre à la farce. Peu suspect de complaisance envers les « gens du voyage », Brice Hortefeux m'a ainsi raconté, sur le mode comique, ce qu'il a vu quand il s'est rendu sur les lieux : « Sur le bâtiment de la gendarmerie, trois lettres de l'enseigne avaient été arrachées. Par terre, il y avait un arbre scié et non pas trois, comme je l'ai lu par la suite. De même, contrairement à ce qu'on a dit, quelques vitrines seulement de magasins avaient été cassées. Celle de la boulangerie notamment. J'y suis allé. “Et en plus, ai-je dit à la boulangère, ils ont pris tous vos gâteaux.”
“Oui, tous, m'a-t-elle répondu. Ils m'ont proposé de les payer mais je n'ai pas voulu.” »
Une histoire de Gitans qui s'est finalement retournée contre les Roms qui, eux, n'y étaient pour rien : le 28 juillet, Nicolas Sarkozy convoquait en grande pompe une sorte de sommet pour faire le point sur la « situation des Roms et des gens du voyage », avant qu'une circulaire du ministère de l'Intérieur, datée du 5 août, n'invite les préfets à engager « une démarche systématique de démantèlement des camps illicites, en priorité ceux des Roms ».
C'est une première : une réunion à l'Élysée puis une circulaire pour pointer du doigt une catégorie de la population, de surcroît faible et impopulaire, sans porte-parole ni relais dans l'opinion. On se frotte les yeux, mais c'est bien de cela qu'il s'agit : la stigmatisation, comme dans les années 1940, d'une communauté par les plus hautes autorités de l'État.
Que le chef de l'État décide de démembrer les 539 campements illégaux de Roms qui ont fait l'objet d'une décision de justice, soit. Mais fallait-il qu'il cherche à se refaire une popularité sur leur dos, en ouvrant la chasse officielle aux voleurs de poules tant honnis de nos provinces ? Était-il nécessaire de médiatiser son opprobre et d'en faire une affaire nationale ?
Il y a là un pas que la décence ou la morale aurait dû lui interdire de franchir. Mais Sarkozy, on l'a vu, n'a ni règle ni tabou.
Le 30 juillet 2010, dans son discours de Grenoble, pour la prise de fonctions du nouveau préfet, nommé après les violences qui ont frappé un quartier de la ville, Sarkozy n'hésite pas, sur sa lancée, à évoquer une nouvelle catégorie de « citoyens d'origine étrangère ». « La nationalité française, dit-il, doit pouvoir être retirée à toute personne d'origine étrangère qui aurait porté atteinte à la vie d'un fonctionnaire de police ou d'un militaire de la gendarmerie ou de toute autre personne dépositaire de l'autorité publique. La nationalité française se mérite et il faut pouvoir s'en montrer digne. »
Qu'importe si cette mesure est juridiquement impossible à mettre en œuvre : pour ce faire, il faudrait dissoudre le Conseil constitutionnel et le Conseil d'État. Qu'importe puisqu'il ne s'agit là que d'électoralisme de basses eaux, pour récupérer quelques points sur le Front national.
Même chose lorsqu'il souhaite, dans ce discours de Grenoble, que « la responsabilité des parents soit mise en cause lorsque des mineurs commettent des infractions ». « Les parents manifestement négligents, ajoute-t-il, pourront voir leur responsabilité engagée sur le plan pénal. »
Pour faire bon poids, il rapproche la délinquance à « cinquante ans d'immigration insuffisamment régulée », avant de décréter « une guerre nationale » contre les « voyous ».
Le discours de Grenoble n'a pas été apprécié par François Fillon.
« Pourquoi ne me l'as-tu pas montré ? demande-t-il au président.
— Si, je te l'ai montré.
— Non, tu ne me l'as pas montré. »
« On n'avait pas vu ça depuis Vichy, on n'avait pas vu ça depuis les nazis », s'inquiète Michel Rocard28 qui, jusqu'à présent, n'avait jamais donné dans l'anti-sarkozysme primaire.
Il est vrai que tout le monde est tombé sur le président. Le pape Benoît XVI, la Commission de Bruxelles et l'ensemble de la presse internationale.
En Italie, le quotidien La Repubblica s'interroge : « Pourquoi faut-il que ce soit un président français qui invente une menace “intérieure” représentée par le peuple rom et qui remette en question la plus grande conquête de l'histoire de l'Europe, à savoir la libre circulation des individus de tous les États membres ? »
Et d'ajouter avec cruauté : « Et pourquoi faut-il que ce président soit d'origine hongroise alors que, en Hongrie, justement, il règne aujourd'hui un climat de xénophobie vis-à-vis de cette même minorité qui a été longtemps persécutée par les Hongrois ? »
La bien-pensance a sans doute tort de prendre au sérieux le tournant de Sarkozy, avec sa croisade anti-Roms. C'est lui faire trop d'honneur. Elle considère ses haussements de menton comme une stratégie, ses moulinets comme une politique. Mais cet homme fait de l'électoralisme comme d'autres de la musculation ; il en fait jusqu'à perdre le souffle et la mémoire. Ce n'est, en vérité, qu'un idéologue de carnaval.
Dans un article qui a fait du bruit : « Le voyou de la République », Jean-François Kahn a bien tiré, pour Marianne 29, la leçon de cet épisode : « Il est probable que, tout cela, Nicolas Sarkozy, fasciné par le modèle américain, lui-même issu de l'immigration, ne le pense pas (…). N'empêche, il le dit. Et tout ce qui lui permettra, pense-t-il, d'être réélu en 2012, absolument tout, il le fera et le dira, sans restriction aucune (…). Ni gaucho ni facho : voyou ! »
Sarkozy n'est pas du genre à reconnaître ses erreurs. Pas plus celles de l'été meurtrier de 2010 que toutes les autres. Le 2 septembre, à l'Élysée, lors du petit-déjeuner de rentrée des partis de la majorité, il prend Jean-Pierre Raffarin, bille en tête :
« Je t'ai bien entendu, Jean-Pierre, sur ma dérive droitière. C'est un débat que nous avons déjà eu, il y a longtemps. Je respecte tes positions qui sont celles d'un humaniste libéral. Mais depuis que nous en avons parlé, la première fois, il s'est passé quelque chose qui ne t'a sûrement pas échappé : une élection présidentielle. J'ai fait un choix. Seul. Et j'ai gagné, le peuple a tranché. »
Alors, Raffarin, ironique :
« Tu as raison. Le peuple a tranché en 2007. Mais il lui reste à trancher à nouveau en 2012… »