Laetitia Perrais
Pornic, station balnéaire de Loire-Atlantique,
somnole au rythme du calme venteux de l’hiver. Et voilà que le
1er février, une nuée de journalistes
l’envahit. C’est que la petite ville vient d’être le théâtre d’un
horrible fait divers. On a retrouvé au fond d’un étang le corps
dépecé d’une jeune fille, Laetitia Perrais, disparue depuis le
mardi 18 janvier. Une horreur. Elle avait 18 ans.
La France entière est bouleversée et choquée. Le
principal suspect, Tony Meilhon, 31 ans, a été mis en examen et
incarcéré pour enlèvement suivi de mort, dès le 24 janvier. Il
réfute l’accusation en arguant qu’il s’agit d’un accident mortel de
la circulation. C’est un habitué des tribunaux : avant le drame, il
a fait l’objet de quinze condamnations et a passé douze années dans
les centrales et les maisons d’arrêt pour vol, dégradation de
biens, conduite en état d’ivresse, outrage à magistrat. Une
personnalité incontrôlable.
En déplacement à Saint-Nazaire le 25 janvier,
Nicolas Sarkozy se saisit de l’affaire. Depuis son passage au
ministère de l’Intérieur, cinq lois ont déjà été votées pour
limiter et si possible empêcher la récidive des délinquants sexuels. Pourtant il exige de
nouvelles mesures afin, s’écrie-il, « que de tels actes criminels
ne se reproduisent plus ».
Dans le cas présent, le coupable présumé était
sorti de prison en février 2010, après avoir accompli l’intégralité
de sa peine. N’ayant jamais commis d’agression sexuelle contre des
femmes ou des enfants – sa compagne était venue s’en indigner au
commissariat, mais elle n’avait pas porté plainte – il ne figurait
donc pas sur la liste des délinquants sexuels dangereux. Il n’a pas
été pris en charge par le Service pénitentiaire d’insertion et de
probation (le SPIP), débordé : ils sont vingt et un conseillers
d’insertion dans le département, dont seulement seize à plein
temps. Il y a 887 détenus fichés comme délinquants sexuels,
récemment libérés. Comment les prendre tous en charge ? Impossible.
« Ils ne le sont donc pas, alors qu’ils devraient l’être », déplore
le responsable CGT de l’administration pénitentiaire. C’est la
misère de la justice.
Le parcours carcéral de Meilhon étant jalonné
d’incidents, il n’a jamais bénéficié du moindre aménagement de
peine, il est considéré comme un détenu impulsif, immature, très
violent. Il a purgé ses condamnations jusqu’au bout.
Révulsé par ce fait divers qu’il évoque lors de
trois petits déjeuners successifs de la majorité, Nicolas Sarkozy
reçoit le 31 janvier, à l’Elysée, la famille d’accueil364 de Laetitia. Celle-ci est
très remontée contre les policiers et les juges « qui n’ont pas
fait leur travail pour
empêcher un tel crime ». « Monsieur le Président, il ne faut plus
que cela recommence », supplie le père.
Et comme toujours, lorsqu’il reçoit des parents
de victimes, sa réaction est émotionnelle et spontanée : il promet
des sanctions.
Quelques jours plus tard, accompagné de Michel
Mercier, le ministre de la Justice, il visite un commissariat
central à Orléans, ville pilote pour sa réussite dans la baisse de
la délinquance. Il n’a pas été prévu qu’il prononce un discours sur
la sécurité. (Celui de Grenoble ayant laissé un souvenir qui n’est
pas effacé.) Les journalistes présents tendent néanmoins leurs
micros et l’interrogent sur l’affaire qui fait tant de bruit. Il se
fait l’interprète de l’émotion des Français. Et ajoute sur un ton
pète-sec : « Quand on laisse sortir de prison un individu comme le
présumé coupable sans s’assurer qu’il sera suivi par un conseiller
d’insertion c’est une faute. Et quand il y a une faute, nos
compatriotes ne comprendraient pas qu’il n’y ait pas de sanction. »
Il vient de réactiver un feu qui couvait.
Pour les juges, trop c’est trop. C’est
l’embrasement.
Les magistrats du tribunal de Nantes décident
sur-le-champ de faire la grève des audiences pendant une semaine.
Une forme de protestation rarissime. Leur syndicat fustige « un
populisme de bas étage ». Les agents de probation font chorus. Mais
l’entourage du Président n’en démord pas, il y a eu faute policière
et faute judiciaire.
Entre l’avocat Sarkozy et les juges, les
relations sont depuis longtemps exécrables. Ministre, en 2005, il
leur avait reproché d’avoir libéré « le monstre ». En l’occurrence
le meurtrier de la joggeuse Nelly Crémel. En 2006, il étrillait les
juges « laxistes de Bobigny ». Devenu Président, il qualifiait de « petits pois »,
en 2007, les magistrats de la cour de cassation.
Lors d’une table ronde consacrée à la
prévention, Nicolas Sarkozy avait lancé le projet de création de
jurys populaires – comme aux assises – dans les tribunaux
correctionnels. Une mesure qui réconcilierait, croyait-il, les
Français avec la justice. « La parole au peuple c’est une
révolution. J’y crois beaucoup. » Et il avait promis de le faire
aboutir avant la fin de l’année.
La colère des magistrats de Nantes fait tache
d’huile. A Bayonne, à Lille, à Grenoble, à Bordeaux, à Caen, à
Nancy et jusqu’à Pointe-à-Pitre, des grèves d’audience sont
répétées. Les syndicats annoncent une grande journée de
protestation pour le 10 février. La justice gronde.
« Tout le monde sait qu’il n’y a pas eu faute.
Des choix ont été faits et validés par la hiérarchie, il n’y avait
pas moyen de faire mieux », s’indigne le secrétaire général du
Syndicat de la magistrature qui souligne un sentiment « d’injustice
et de révolte ». Le juge anti-terroriste Marc Trévidic, président
de l’Association française des magistrats instructeurs, qualifie
Nicolas Sarkozy de « multirécidiviste dans ses attaques. »
Nicolas Sarkozy ne fait qu’exprimer sa piètre
opinion des magistrats. Il les a toujours décrits comme des
conservateurs frileux, pétris de certitudes, qui ne se remettent
jamais en question, enfermés dans leur corporatisme et leur souci
d’avancement. Alors que lui rêve d’une justice réactive, moderne,
ouverte sur l’extérieur.
« Nicolas exècre les corporations mais pas
forcément les individus qui les composent », explique un proche,
qui veut bien admettre « qu’il a jeté du gros sel sur les plaies
».
Reste que
le budget de la justice française est l’un des plus faibles par
habitant en Europe. « Cela fait des années que l’on se plaint, ça
ne date pas de Sarkozy », admet un juge. Il n’empêche : la
multiplication des griefs explique le succès de la journée de
manifestation organisée par tous les syndicats de magistrats,
auxquels se sont joints les avocats – les uns et les autres
défilant en robe. On n’avait jamais vu ça.
Ce soir-là, Nicolas Sarkozy participe sur TF1 à
l’émission « Paroles de Français ». Elle était programmée de longue
date. Il va donc tenter d’apaiser le climat, de mettre un peu de
baume sur les plaies en promettant d’engager une discussion de fond
avec la profession. « Le budget de la justice augmentera de plus de
4 % dans l’année, promet-il, ajoutant : Je confirme que s’il y a eu
dysfonctionnement, le responsable aura à en répondre. Cela n’a rien
à voir avec ce que je pense de la magistrature dans son ensemble
(…) L’immense majorité des magistrats sont compétents, honnêtes et
diligents. »
Ses propos ne calment pas les magistrats. Ils se
disent au contraire toujours aussi consternés et scandalisés. A
Nantes, le tribunal reconduit le mouvement pour sept jours. Sur le
plan national, les vingt-quatre organisations de l’Intersyndicale
qui regroupent avec les magistrats les fonctionnaires de justice,
les greffiers, les policiers et même des psychiatres, appellent à
dresser « un état des lieux juridiction par juridiction ».
Elles sont encouragées par les conclusions des
enquêtes menées par les Inspections générales de la police
nationale (IGPN) et de la gendarmerie, lesquelles exonèrent les
fonctionnaires et les policiers de toute responsabilité dans
l’affaire Tony Meilhon. Ni l’une ni l’autre ne font état de
dysfonctionnements graves. « Les vérifications opérées n’ont pas démontré de
manquements particuliers », relève le directeur de l’IGPN dans un
courrier adressé à Frédéric Péchenard, directeur général de la
police.
Syndicats de magistrats et responsables
policiers se disent soulagés.
Le garde des Sceaux, le placide Michel Mercier,
est chargé par l’Elysée de tourner la page. Il reçoit les
syndicats. Après trois heures de rencontre, il constate des
carences manifestes au niveau de l’organisation des services et de
la circulation de l’information entre les différents acteurs. Il
note aussi des choix inadaptés sur l’affectation des moyens. Mais
il ne retient aucune faute individuelle.
Affaire terminée. Sinon classée. Quand à la
mi-novembre, un nouveau drame tragique éclate au lycée de
Chambon-sur-Lignon, le viol et l’assassinat de la jeune Agnès, 13
ans, par un camarade de lycée déjà condamné pour viol, le Président
se gardera bien d’intervenir publiquement.
Il sait qu’il ne retrouvera pas aisément la
confiance du monde judiciaire (qu’il n’a jamais eue…).
364. Le père de cette « famille » d’accueil, accusé
de viol quelques mois plus tard par la sœur jumelle de Laetitia a
été arrêté et mis en garde à vue depuis. Sordide.