La Côte-d’Ivoire
En Côte-d’Ivoire, comme en Libye, mais pour des
raisons historiques anciennes, la France se trouve aux premières
loges.
Après dix années jalonnées de crimes, où « les
escadrons de la mort » mataient les manifestations dans le sang,
une élection présidentielle y est organisée. Enfin. Le Président
Laurent Gbagbo, qui avait accédé au pouvoir en 2000339, est resté en fonctions plus de cinq ans
après la fin de son mandat, mais sous la pression internationale,
il s’y est enfin résolu. C’est qu’il se juge désormais capable de
l’emporter (ce que lui promettait l’équipe de communicants de RSCG
: « Vous serez élu dès le premier tour avec 74 % des voix »,
affirmait même Stéphane Fouks, le patron de l’agence).
Et il a pris ses dispositions pour qu’il en soit
ainsi.
Cette élection – qui se déroule sous les
auspices et les regards de la communauté internationale340 – est perçue par les Ivoiriens comme la voie vers une vie
meilleure. D’où un taux exceptionnel de participation : plus de 80
%. Or, à la surprise furieuse du Président sortant, son adversaire
Alassane Ouattara, ancien directeur général adjoint du FMI,
l’emporte le 28 novembre 2010 avec 54,1 % des voix. Sa victoire
nette est constatée par l’ONU, l’Union européenne, l’Union
africaine et la CEDEAO (Communauté économique des Etats d’Afrique
occidentale), présidée par Goodluck Jonathan, le président du
Nigeria.
Mais le sortant refuse d’admettre le verdict des
urnes. Et il tire un atout de sa poche : le Conseil
constitutionnel, dont il a évidemment nommé tous les membres,
invalide les résultats créditant Ouattara d’une large victoire. Ils
ont pourtant été certifiés par la Commission électorale officielle.
Gbagbo ne veut rien entendre : c’est lui le vainqueur. Aucune
médiation, aucune sanction, aucun appel ne le fait plier. Le 3
décembre, Nicolas Sarkozy lui demande de « respecter la volonté du
peuple » ; Barack Obama lui offre même de le recevoir à la Maison
Blanche s’il démissionne. Proposition dont l’intéressé n’a que
faire.
Il est investi chef d’Etat le lendemain.
De son côté, Ouattara prête lui aussi serment et
forme un gouvernement. Une situation inédite : la Côte-d’Ivoire a
deux Présidents.
Mais le vrai vainqueur est contraint de résider
avec son gouvernement dans un hôtel d’Abidjan, l’hôtel du Golf.
Dans un régime de semi-liberté : « Chaque fois que Ouattara voulait
en sortir, il fallait organiser son exfiltration, car il risquait
de se faire tirer dessus », révèle Jean-David Levitte. L’hôtel est
certes protégé par l’ONUCI (force d’interposition de l’ONU). Mais
les chars de Gbagbo sont aussi présents. Et ils tirent au canon dans plusieurs quartiers de
la capitale sur ceux qui le contestent. Gbagbo muselle la presse,
arme ses partisans baptisés « Jeunes Patriotes » qui lynchent leurs
adversaires et souvent les tuent. Ils pillent les domiciles, les
bureaux, les entreprises et incendient même des mosquées (Ouattara
est musulman). Les morts sont nombreux. Une véritable guerre civile
s’annonce sous les yeux des soldats français et ceux de la force de
l’ONU, présente dans le pays depuis 2002.
Or, la Côte-d’Ivoire occupe une position
particulière en Afrique. Premier producteur mondial de cacao, c’est
un pays riche où des milliers de Maliens, de Burkinabés et d’autres
migrants de pays voisins viennent chercher du travail. Si ce
blocage se prolongeait, il pourrait entraîner des désordres. Il
importe donc d’empêcher un tel scénario catastrophe et de
neutraliser Gbagbo.
En raison des liens anciens du pays avec
l’ex-puissance colonisatrice, ce conflit ne peut laisser
indifférente la classe politique française.
La droite (le général de Gaulle et ses
successeurs) soutenant de longue date le vieux Président
Houphouët-Boigny, Gbagbo son principal opposant, exilé dans
l’Hexagone dans les années 80, s’était en effet rapproché des
socialistes. Et son parti, le Front patriotique ivoirien (FPI)
avait même adhéré à l’Internationale socialiste.
Mais dès 2004, François Hollande l’avait déclaré
« infréquentable341 ». Ce qui n’avait pas empêché
quelques « figures du PS » (Jack Lang, Jean-Christophe Cambadélis, Jean-Marie Le Guen,
Henri Emmanuelli342) qui l’avaient connu lors de son
séjour en France, d’aller lui rendre une « visite de courtoisie »,
quinze jours avant le scrutin de novembre 2010. Ce qui leur avait
valu quelques remontrances de Martine Aubry et les avertissements
de Pierre Moscovici : « Quelques socialistes isolés ont cru, par
fidélité amicale, devoir apporter un soutien prolongé à Laurent
Gbagbo. Il ne faut pas s’entêter. »
Surtout depuis 2002, alors qu’une première
menace de guerre civile se précisait, la France avait envoyé en
Côte-d’Ivoire une force militaire baptisée Licorne, en raison
d’accords de défense déjà anciens et avec le soutien de l’ONU. Ses
effectifs, de cinq mille hommes à l’origine, s’étaient avec le
temps réduits à moins de mille. Les incidents avec le pouvoir
n’étaient pas rares, mais la fonction assignée à la force Licorne
se limitait désormais à protéger l’évacuation des ressortissants
français en cas de besoin. Seulement voilà : la France pouvait-elle
rester passive en cas de massacre ?
Quelques jours après le scrutin de novembre
2010, Nicolas Sarkozy, un ami personnel d’Alassane Ouattara, avait
donné huit jours à Laurent Gbagbo pour quitter le pouvoir. A
gauche, on avait raillé « son ultimatum de matamore », alors que la
situation allait se tendre chaque jour davantage dans le
pays.
Michèle Alliot-Marie soulignait que le rôle de
la force Licorne n’était pas de s’interposer « entre les deux camps
ivoiriens, mais qu’elle [avait] un droit de légitime défense
».
L’objectif
français était en effet, de ne donner aucune prise à des
accusations de réflexes post-coloniaux qui pourraient compliquer
une situation déjà suffisamment embrouillée et tendue : « Ce n’est
pas un tête-à-tête entre la France et Gbagbo », répète-t-on
inlassablement au Quai d’Orsay.
Au lendemain de la déclaration de Michèle
Alliot-Marie, ce ne sont plus les Jeunes Patriotes, mais des
éléments de l’armée ivoirienne fidèle à Gbagbo qui attaquent un
quartier d’Abidjan, considéré comme partisan de Ouattara. Résultat
: des dizaines de morts. La pression internationale sur Gbagbo,
notamment celle de la CEDEAO, se fait plus forte : « Il doit
quitter la Présidence, cela ne fera l’objet d’aucun compromis »,
dit son communiqué.
Le 5 janvier, Nicolas Sarkozy, qui présente
comme d’ordinaire ses vœux aux forces armées, réaffirme son soutien
à Ouattara « choisi par les Ivoiriens », mais répète que les
soldats français « n’ont pas vocation à s’ingérer dans les affaires
intérieures de la Côte-d’Ivoire ». Et les jours passent, marqués
d’incidents divers.
Comme il existe toujours des mercenaires prêts à
s’engager au service des uns ou des autres en Afrique occidentale,
le clan Gbagbo en recrute et fournit aussi des armes à ses
partisans civils. Si bien que beaucoup s’interrogent sur l’issue du
conflit, alors même qu’un sommet de l’Union africaine, réuni à
Addis Abeba, apporte le 29 janvier un soutien inconditionnel à
Ouattara. Ce qui ne règle rien sur place dans l’immédiat. Au
contraire. A Abidjan, c’est désormais à l’arme lourde que l’on se
bat. Car les forces de Gbagbo ont affaire, en février, à des
adversaires mieux équipés. Dans l’ouest du pays, d’autres combats
opposent les deux camps.
Le 3 mars,
la soldatesque de Laurent Gbagbo ouvre le feu sur un groupe de
femmes rassemblées pacifiquement devant la mairie du quartier
d’Abobo à Abidjan. Sept femmes sont tuées. Et plusieurs dizaines
grièvement blessées343. Pour Nicolas Sarkozy : «
On a atteint le sommet de l’inacceptable. »
Et Gbagbo refuse toujours la médiation que lui
offre l’Union africaine qui a reçu Ouattara à Addis Abeba.
Près de quatre mois après le scrutin, les morts
se comptent par centaines. Mais l’ONUCI se borne à dénoncer les
attaques des deux camps. Nicolas Sarkozy convainc Ban Ki-moon qu’il
va falloir passer à l’action. Ouattara, qu’il a chaque jour au
téléphone, lui demande son aide. « Il est temps que la démocratie
triomphe en Côte-d’Ivoire », déclare Obama le 29 mars. Et il
réitère son soutien au vainqueur. Mais c’est toujours wait and see.
Il faut en finir.
Le 30 mars, le Conseil de sécurité de l’ONU
adopte à l’unanimité la résolution 1975, présentée par la France et
le Nigeria, qui préside la CEDEAO. Le texte autorise l’utilisation
de la force pour empêcher Gbagbo de tirer à l’arme lourde contre sa
population, édicte quelques sanctions ciblées : gel des avoirs et
interdiction de voyager pour les époux Gbagbo, exhorte enfin le
Président vaincu « à se retirer immédiatement ».
Le 31 mars, les forces armées pro-Ouattara sont
aux portes d’Abidjan et piétinent face au carré de fidèles de
Gbagbo. Plusieurs chefs de l’armée ont déserté et se rallient à
lui. Gbagbo retranché dans son palais refuse toujours de se
rendre.
Mais il a
encore des partisans. Notamment le président sud-africain, Jacob
Zuma, dont l’influence est grande. Nicolas Sarkozy s’implique
chaque jour davantage. Alain Juppé raconte : « Quand le Président
Zuma est venu expliquer à l’Elysée pourquoi il défendait le
maintien au pouvoir de Gbagbo, j’ai vu Nicolas à l’œuvre. “Tu sais
combien je t’aime, lui a-t-il dit, mais tu te trompes complètement
et voilà pourquoi. Et au bout de dix minutes il l’avait retourné.”
» Le lendemain, Jacob Zuma expliquait devant l’Union africaine,
pourquoi il soutenait Ouattara.
Le 3 avril, le Président Ouattara appelle son
ami Nicolas pour lui demander l’aide de la Licorne. La situation
humanitaire devient effroyable à Abidjan. Le statu quo est intenable. Réponse du Président : «
Les forces françaises ne prendront pas l’initiative de détruire les
armes lourdes et de déloger Gbagbo, sauf si l’ONUCI lui en fait la
demande. »
Ce qu’une lettre du secrétaire général de l’ONU
va faire expressément, après un échange téléphonique avec Nicolas
Sarkozy. Elle est publiée le soir même sur le site de
l’Elysée.
« Comme vous le savez, la situation sécuritaire
à Abidjan s’est très gravement détériorée ces trois derniers jours,
écrit Ban Ki-moon. Dans ces circonstances, il est pour moi urgent
de lancer des opérations militaires nécessaires… Je vous serais
reconnaissant de bien vouloir autoriser, de façon urgente, la force
Licorne qui est mandatée par le Conseil de sécurité à exécuter des
opérations conjointement avec l’ONUCI ».
Muni de ce précieux sésame, la force Licorne et
l’ONUCI passent à l’acte le lendemain. Une première vague de
frappes à coups de canon et de missiles anti-chars, vise des casernes, des blindés et
l’antenne de la radio télévision ivoirienne. Elle dure quatre
heures.
« Nous avons tout fait pour éviter que des
soldats français ouvrent le feu en Côte-d’Ivoire. Nous l’avons fait
en dernière extrémité, quand le secrétaire général de l’ONU nous a
appelés à l’aide », explique le lendemain Alain Juppé devant
l’Assemblée nationale.
Pour contrer le dernier carré des fidèles de
Gbagbo, qui tirent à l’arme lourde sur les ambassades du Japon et
de la France, le 6 avril les Casques bleus de l’ONUCI et la force
Licorne344 passent à l’acte, alors que la nuit tombe
sur la lagune. Cinq hélicoptères Gazelle français et onusiens
lancent des obus et des missiles sur le système de défense de la
résidence présidentielle, tandis que les forces spéciales
françaises exfiltrent l’ambassadeur du Japon, dont la résidence a
été prise d’assaut par des éléments loyalistes. C’est un premier
avertissement. Le 9 avril, la Licorne et l’ONUCI occupent le port
d’Abidjan.
Le 10 avril vers minuit, c’est l’assaut décisif
: deux cent cinquante militaires français à bord de véhicules
blindés quittent leur base de Port-Bouët, pour aller encercler la
résidence de Laurent Gbagbo. Ils tirent sur les murs d’enceinte,
détruisent deux blindés de fabrication russe et plusieurs pièces
d’artillerie. Ces derniers combats auraient fait une quarantaine de
morts côté Gbagbo. L’armée française ouvre le passage aux troupes
pro-Ouattara. Ce sont elles, et elles seules, qui pénètrent dans le
palais présidentiel, et arrêtent celui que le vote des Ivoiriens
avait cinq moins plus tôt fait ex-Président.
L’intervention de l’armée française en
Côte-d’Ivoire semble poser à certains quelques problèmes : beaucoup
moins parce qu’elle a permis au Président élu Alassane Ouattara de
pouvoir enfin prendre les commandes du pays, que parce qu’elle fut
le fait de l’ancienne puissance coloniale. Il aurait été
préférable, bien sûr, que cette intervention ait été conduite par
les forces de l’ONUCI. Mais tous les observateurs sur place
savaient qu’elles n’en avaient pas les moyens et qu’elles
comptaient sur la force Licorne pour mener les opérations les plus
délicates.
En France, le Parti communiste et Jean-Luc
Mélenchon dénoncent « une opération néo-coloniale ». Alain Juppé
souligne, lui, qu’il « n’est pas question de s’incruster en
Côte-d’Ivoire, mais qu’il y a un moment où seule une intervention
peut arrêter un massacre ».
« Le Président n’a jamais molli »,
s’enthousiasme Henri de Raincourt, le ministre de la
Coopération.
« La France peut être fière d’avoir participé à
la défense et à l’expression de la démocratie en Côte-d’Ivoire »,
affirme François Fillon à l’Assemblée nationale.
Le politologue Dominique Moïsi de l’IFRI
approuve lui aussi : « Cette opération était tout à la fois
légitime et légale au regard du droit international. C’est pour
Nicolas Sarkozy un premier succès en termes d’image. La situation
était bloquée et l’ONU impuissante. La France a fait la différence.
»
Le 31 mai, Nicolas Sarkozy est l’invité du
président ivoirien Alassane Ouattara. Pour une visite éclair de
quelques heures à Yamoussoukro, la capitale, purement protocolaire.
En compagnie d’une vingtaine de ses pairs africains, le président
français vient assister à l’intronisation en grande pompe de son ami. Il est
entouré d’Alain Juppé et d’Henri de Raincourt.
Nicolas Sarkozy est accueilli en héros. Des
milliers de personnes massées sur son parcours scandent son nom et
dansent jusqu’aux abords de la cérémonie. Un accueil triomphal. «
Monsieur le Président Sarkozy, le peuple ivoirien vous dit un grand
merci », déclare sous les applaudissements le Président élu qui
exalte dans son discours d’investiture l’ex-puissance coloniale «
avec laquelle la Côte-d’Ivoire a des liens historiques et une
vision commune de l’avenir ».
La cérémonie durant plus de quatre heures,
Nicolas Sarkozy et ses ministres n’attendront pas la fin. On
connaît son aversion pour les choses qui traînent en longueur. Il
repart pour Abidjan où une rencontre avec des expatriés français a
été organisée. Mission terminée.
La décision de jeter le glaive français dans la
balance et de permettre au Président démocratiquement élu, Alassane
Ouattara, de prendre les rênes du pays a été déterminante pour la
crédibilité de la France en Afrique.
339. Ses deux principaux rivaux Henri Konan
Bédié et Alassane Ouattara avaient été arbitrairement éliminés et
Ouattara avait échappé de peu à un attentat.
340. L’ONU a placé des observateurs dans
chaque bureau de vote.
341. En novembre 2004, les avions des forces
armées de la Côte-d’Ivoire avaient bombardé le cantonnement
militaire français de Bouaké. Neuf militaires français avaient été
tués. En riposte, la force française Licorne avait neutralisé les
avions et hélicoptères ivoiriens.
342. Emmanuelli est le seul à contester la
victoire de Ouattara : « Le résultat de l’élection n’est pas clair…
Dès qu’il s’agit de l’Afrique, la majorité des médias est donneuse
de leçons. »
343. En 2008 déjà Gbagbo n’avait pas hésité à
faire tirer sur des femmes qui dénonçaient la vie chère.
344. La force française a été portée de 980 à
1 700 militaires grâce aux renforts venus du Gabon et du
Tchad.